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Arezki Ighemat. Ph.D. en économie. Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)

Sortir du «rentiérisme» et faire de notre jeunesse le pétrole de demain…

24 mai 2019 à 9 h 01 min

– «Algeria’s economic impasse is paradoxically a symptom of its considerable wealth» (Adam Shatz, New York Times reporter)

– «The incentive that you give to your youth is going to be the make-or-break future of the country» (Abdullah II of Jordan)

Introduction

L’un des problèmes qui ont fait que l’Algérie est où elle est aujourd’hui —une crise politique, économique et sociale sans précédent ayant atteint son paroxysme avec la révolution du 22 février dernier —est qu’elle a fait du «rentiérisme» non seulement un système économique, mais aussi un système de penser, voire une manière d’être. En effet, en dépit des appels répétés de plusieurs personnalités et de plusieurs experts en politique et économie de l’énergie—et cela depuis les années 1970—les pouvoirs en place depuis l’indépendance ont décidé de faire de l’exportation du pétrole et du gaz l’unique source de revenus pour l’économie nationale.

En d’autres termes, l’Algérie peut être considérée, à 90% au moins, comme une économie «commerçante » qui, après avoir extrait de son sous-sol le pétrole et le gaz—activité que les politiques au pouvoir qualifient abusivement de «productive»—les vend sur les marchés internationaux qui fluctuent au gré des évènements économiques et politiques et des stratégies des pays développés consommateurs d’énergie.

En dépit de la tentative, pendant les années 1970, par le président Boumediène de bâtir une économie productive dans le cadre de ce qu’on a appelé les «industries industrialisantes» et dans le cas particulier du pétrole et du gaz, ce qu’on a appelé le plan Valhyd (Valorisation des hydrocarbures)—période euphorique qui s’est arrêtée à la fin du règne de Boumediène—l’Algérie est toujours une économie marchande et rentière aujourd’hui.

Cette situation doit changer et l’Algérie doit désormais apprendre à vivre et à penser autrement et sortir définitivement du rentiérisme qui a fait d’elle une économie handicapée, voire paralysée, incapable d’utiliser ses autres ressources importantes, notamment l’agriculture et le tourisme, mais surtout sa ressource la plus stratégique, sa jeunesse, son «capital» humain, pour devenir une économie productive.

Avant de parler de notre jeunesse comme (re)ssource majeure de la nouvelle politique économique à construire, nous commencerons par rappeler ce qu’est le rentiérisme et quels sont ses effets paralysants sur l’économie, la politique et la société en fin de compte.

Le «rentiérisme» et ses effets handicapants sur l’économie, la politique et la société

Avant de parler des effets désastreux du rentiérisme sur l’économie, la politique et la société, nous commencerons par dire ce qu’est le rentiérime ou ce qu’on appelle tantôt «rentier state» (Etat rentier), tantôt «Exoteric State» (Etat exotérique), tantôt «Paradox of Plenty» (paradoxe de l’abondance). Un Etat rentier peut être défini comme étant tout Etat qui reçoit une portion substantielle de son revenu sous forme de rente externe (Hootan Shambayati, The Rentier State, Interest Groups and the Paradox Economy, Comparative Politics, 1994, 28 :2, p.308, notre traduction).

Mais d’abord, qu’est-ce qu’une rente ? Adam Smith, le père de l’économie, définit la rente comme «Unearned income or profits reaped by those who did not sow» (la rente est un revenu ou profit «non» gagné par ceux qui n’ont pas semé, notre traduction) (Adam Smith, An Inquiry Into the Causes and Nature of the Wealth of Nations, 1976). Alfred Marshall, un autre fondateur de l’économie, celui-ci un néo-classique, définit la rente comme «The income derived from the gift of nature» (la rente est un revenu dérivé d’un don de la nature) (Alfred Marshall, Principles of Economics, McMillan, 1920, p. 350, notre traduction).

Par conséquent, nous pouvons dire qu’un Etat rentier est un Etat qui tire son revenu de la nature et sans travail, ou presque. Certains auteurs comme Giacomino Luciani préfèrent parler d’Etat «exotérique» (Exoteric state), c’est-à-dire un Etat primordialement basé sur un revenu provenant directement de l’extérieur.

Luciani distingue un tel Etat de l’Etat «ésotérique» (Esoteric state) qu’il définit comme un Etat primordialement basé sur un revenu provenant de l’intérieur et de la taxation (Giacomino Luciani, Allocation vs Production States : A Theoretical Framework, in Giacomino Luciani (ed), The Arab State, University of California Press, pp. 71-72), notre traduction).

Remarquons que Luciani fait aussi la distinction entre «Etat productif » (Productive State) et «Etat allocatif » (Allocative State), le premier étant un Etat qui produit (et alloue secondairement) et le second un Etat qui alloue (et produit exceptionnellement). Rex Brynen, quant à lui, considère que l’Etat rentier possède deux caractéristiques principales : (1) «Il est extrêmement dépendant de l’exportation d’une seule ressource davantage encore que la dépendance générale des pays du Tiers-Monde vis-à-vis des produits primaires et des exportations», et (2) «La rente qui est accumulée est le résultat d’un écart considérable entre les coûts de production et le prix du marché de ces produits» (Rex Brynen, Economic Crisis and Post-Rentier Democratization in the Arab World : The Case of Jordan, Canadian Journal of Political Science, 25 :1, 1992, p.70, notre traduction). Ce que Brynen veut dire notamment dans la seconde caractéristique est que lorsque le prix de ce(s) produit(s) sur le marché international sont élevés, la rente est substantielle tandis qu’elle est, au contraire, très faible lorsque le prix baisse.

Sur la base de ces définitions, on peut dire que l’Algérie—à l’instar de la plupart des pays exportateurs de pétrole—peut être considérée comme un Etat rentier appliquant un système et une mentalité qu’on peut appeler «rentiérisme». L’autre concept qui a été aussi utilisé est celui de «Paradox of Plenty» (Paradoxe de l’abondance), appelé encore «resource curse» (malédiction de la ressource).

Ce paradoxe caractérise des pays ayant une abondance de ressources naturelles—comme les hydrocarbures—mais qui connaissent, paradoxalement, une croissance économique et un revenu plus faibles que les pays qui ne possèdent pas de ressources (voir Richard Auty, Sustaining Development in Mineral Economics : The Resource Curse Thesis, Routledge, 1993). Considérant toutes les caractéristiques citées ci-dessus ainsi que la manière et les résultats de la gestion du pétrole et du gaz par les pouvoirs politiques, on est donc porté à considérer l’Algérie comme un Etat rentier qui vit du rentiérisme, avec tous ses effets handicapants sur l’économie, la politique et la société que nous allons examiner maintenant.

Ces effets sont nombreux et variés. Tout d’abord il y a les effets économiques. L’un de ces effets est que l’Algérie a vécu au rythme de la volatilité du prix du pétrole et du gaz sur les marchés internationaux. Comme nous l’avons dit précédemment, quand le prix de ces ressources augmente, le pays se porte plus ou moins bien ; lorsque le prix diminue, le pays se trouve dans l’embarras et recourt soit à l’austérité—avec les conséquences que l’on connaît sur la population—soit à l’endettement. La baisse des prix de  1986 peut illustrer ces conséquences. En juillet 1986, le prix du pétrole avait baissé, atteignant le niveau historique le plus bas de 10$ le baril alors qu’il était de 40$ en 1981.

La conséquence était que les ventes de pétrole avaient baissé de moitié (de 14.2 milliards de $ en 1981 à 7.3 milliards en 1986), portant le niveau des revenus du pétrole dans le revenu total du gouvernement de 44% à 24% respectivement (voir George Joffri, The Role of Violence Within the Algerian Economy, Journal of North African Studies, 7, pp.20). Cette baisse avait eu aussi des conséquences directes sur les individus puisque la rente per capita «supposée» revenir à chaque Algérien était passée de 1 200$ en 1981 à 400$ en 1986 (Miriam Lowi, Oil Wealth and the Poverty of Politics, Cambridge University Press, 2009, p.103).

Le deuxième problème que l’Etat rentier crée est le chômage et le sous-emploi. Le secteur des hydrocarbures—qui est très «capital-intensive» (consommateur de capital) et «Labor-saving» (consomme peu de travail)— n’utilise qu’une partie infime (entre 2 et 3 %) de la force de travail, le reste de l’emploi (soit plus de 90%) devant provenir des autres secteurs (y compris le secteur privé) qui, eux-mêmes, n’absorbent qu’un faible pourcentage de la force de travail.

La conséquence de cette situation est l’existence d’un fort chômage (entre 30 et 35%). Pour éradiquer ce niveau de chômage, il a été estimé que l’économie devrait croître à un taux de 7% par an (Lowi, op. cit, p. 141). Une autre conséquence indirecte de l’Etat rentier est l’existence et le développement d’une importante économie informelle qui représentait environ 40% du PNB en 2003 (Lowi, op. cit, Note 27, p. 117) et dont nous dirons quelques mots plus loin.

Par ailleurs, les politiques d’austérité que le gouvernement a adopté dans les cas de baisse du prix du pétrole ont généré, selon le CNES (Conseil National Economique et Social) quelque 13 millions de pauvres (représentant environ 40% de la population) vivant en-deçà du seuil de pauvreté de 1$ par jour (Lowi, op.cit, p.141). Etant donné que ni le secteur des hydrocarbures ni les autres secteurs—qui représentent à peine 9% des exportations totales—ne produisent les biens de consommation (et encore moins les biens de production) dont le pays a besoin, le pays est obligé d’importer la plupart des produits, y compris les produits alimentaires : «Algeria… moved from self-sufficiency in food production to become a net importer of food» (L’Algérie est passée de pays auto-suffisant alimentairement à un importateur net de produits alimentaires, notre traduction) (Lowi, op.cit, p.161).

Un autre problème créé par l’Etat rentier est ce que les économistes appellent «Dutch Disease» (le mal néerlandais). L’accroissement des revenus du pétrole encourage le gouvernement à augmenter les dépenses publiques et privées, ce qui a pour conséquence une appréciation du taux de change, et par la suite une réduction des exportations hors-pétrole et ultimement une baisse de la croissance économique.

Ce phénomène tire son nom des conséquences négatives sur l’économie néerlandaise de l’euphorie provoquée par l’augmentation des revenus du gaz naturel qui s’est produite dans les années 1960 aux Pays-Bas. L’Algérie n’a certainement pas échappé à ce syndrome, notamment pendant la période de boom des années 1970-1985 où le prix du pétrole a eu tendance à augmenter (voir Ali Aïssaoui, Algeria : The Political Economy of Oil and Gas, Oxford University Press, 2001, Fig.2.1, p. 29).

Quels sont les effets politiques de l’Etat rentier ? Nous avons déjà indiqué que l’Etat rentier est un Etat «allocatif» et non productif. Ceci, par définition, veut dire qu’il ne fait que distribuer une partie des revenus qu’il obtient de l’exportation du pétrole et du gaz. Cette capacité de distribution lui permet de se constituer une clientèle et des alliés dont il a besoin pour se maintenir au pouvoir. Cela, bien sûr, s’accompagne d’une mentalité rentière et loyaliste de la part de cette clientèle.

Cette mentalité découle de ce que Max Weber appelle «patrimonialism» (patriomonialisme) qui caractérise souvent l’Etat rentier. Selon Weber, il y a une distinction entre «patrimonialist authority» (autorité patrimonialiste) et «rational-legal authority» (autorité rationnelle-légale). L’Etat rentier, étant une autorité patrimonialiste, développe la personnalisation du pouvoir, fait passer les préférences des gouvernants avant celles des citoyens et se place au-dessus des lois.

Les gouvernants, considérant que le pays est leur «patrimoine», s’approprient les ressources publiques pour leur propre usage personnel et celui de leurs clients et alliés. L’Etat distribue alors les faveurs à ces derniers selon leur degré de loyauté. Le corollaire de cela est que l’Etat rentier ne tolère pas d’opposition à son pouvoir et a tendance à supprimer toutes les libertés (d’expression, presse, manifestations, etc.).

L’Etat passe une sorte de contrat avec ses clients : «Vous vous abstenez de faire de la politique, et vous serez récompensés pour service rendu.» Tout cela s’accompagne aussi du phénomène de corruption qui s’étend non seulement aux gouvernants mais aussi au autres échelons de l’administration ainsi qu’au secteur privé (voir le cas récent des accusations et arrestations d’hommes d’affaires comme Ali Haddad, les frères Kouninef, etc.).

Une autre lacune de l’Etat rentier est l’absence de transparence dans le management et la distribution de la rente pétrolière : «The citizens of resource-rich countries have very little information about the extractive industry-related activities in which their government engages» (Les citoyens des pays riches en ressources ont très peu d’informations sur les activités liées à l’industrie extractive dans lesquelles leur gouvernement s’engage» (George Soros, in Humphreys, Sachs and Stiglitz (eds), Escaping the Resource Curse, Foreword, p.xiv, notre traduction). Une des manières de mettre fin à l’Etat rentier et à la mentalité rentière qu’il génère est de faire que la jeunesse joue un rôle plus actif dans la refonte et la gestion de l’économie.

Faire de notre jeunesse le pétrole et le gaz de demain

La population algérienne —et notamment sa composante jeune, qui en constitue plus de la majorité— a souffert et souffre encore de plusieurs tares générées en grande partie par l’Etat rentier décrit ci-dessus. Les principales de ces tares sont : le chômage, le besoin d’émigration, et le phénomène que les Algériens appellent le «harag» ou «haraguisme».

A cela, il faut ajouter  la marginalisation et la «hogra, qui sont moins mesurables que les précédentes tares, mais qui ne sont pas moins négatives et nocives. Nous savons, par ailleurs, que la jeunesse algérienne est de nature patiente—elle peut supporter ces phénomènes pendant un certain temps et jusqu’à une certaine mesure—mais que sa patience a des limites, comme elle l’a démontré par les marches (pacifiques) qu’elle a organisées depuis le 22 février dernier et qui se poursuivent à ce jour.

Dans cette partie, nous essaierons de mesurer quelques-uns des phénomènes cités ci-dessus—notamment les trois premiers—avant de parler des actions et mesures que la nouvelle gouvernance légitime de demain doit prendre pour faire de cette jeunesse non plus une charge et une menace mais un atout et une opportunité capables de changer le statu quo actuel aux plans économique, politique et social. Auparavant, nous dirons quelques mots sur les potentialités que recèlent la jeunesse algérienne.

Les jeunes, entre 15 et 29 ans, représentent un quart (26% environ) de la population algérienne. Cette tranche de la population est en même temps de plus en plus éduquée, avec 99% ayant soit déjà terminé leurs études ou étant en cours de formation. Un grand nombre d’entre eux ont un niveau académique élevé, avec 41% des garçons et 59% des filles étudiant dans les universités et autres institutions de formation supérieure.

Le principal problème aujourd’hui est, pour cette catégorie de la population—qui connaît un chômage entre 30 et 35% – de trouver un emploi. On sait, par ailleurs, que 90% des jeunes vivent avec leurs parents à un moment où ils ont un besoin d’autonomie et d’émancipation. Le chômage, le manque d’opportunités, la marginalisation et la «hogra» font que ces jeunes sont sans espoir et pleins de frustrations dans leur vie de tous les jours et quant à leur devenir.

Cependant, en dépit de tous ces problèmes, la jeunesse algérienne a montré (et continue de le faire aujourd’hui) qu’elle a beaucoup d’énergie et d’ambition comme en témoignent les révoltes qu’elle a organisées de façon récurrente et dont peut-être la plus importante est celle qu’il a entamée le 22 février dernier et qui se poursuit toujours aujourd’hui. Par ailleurs, la jeunesse n’est pas seulement revendicative.

Elle est aussi porteuse de nouvelles idées et de projets souvent ambitieux. Malheureusement, les jeunes sont souvent découragés parce qu’ils ne sont entendus par leur entourage, mais pire encore, par les leaders politiques et administratifs à tous les niveaux. Le résultat de tout cela est que les jeunes aujourd’hui ne peuvent pas trouver un emploi leur permettant de vivre de façon autonome et ne peuvent pas se permettre, non plus, les «choses» que les jeunes des pays développés se permettent : faire du sport, s’amuser, avoir des ami(e)s, se marier, avoir leur propre logement, voyager, etc.

Pour toutes ces raisons, la jeunesse algérienne ne s’intéresse plus à la politique, en commençant par s’abstenir de voter, qui est à la fois son droit et son devoir. Par exemple, 70% des jeunes n’ont pas voté lors des dernières élections présidentielles, 37% ont dit que la politique ne les intéresse plus et 10% ont affirmé que voter ne sert à rien et ne change rien à leur vie quotidienne.

Cette situation pousse alors souvent les jeunes à aller dans une des trois directions suivantes : émigrer, tenter le «harag», ou entrer dans le «trou noir» (drogue, alcool, criminalité, etc.). Cette situation mène aussi à un manque de communication et de dialogue, d’abord entre eux et leur entourage (familial, amical), mais aussi et surtout entre eux et leurs leaders politiques et administratifs. Si le manque de dialogue «horizontal» est important, le problème le plus grave est, bien sûr, l’absence de dialogue «vertical», car ce manque de dialogue empêche que les gouvernants connaissent les préoccupations réelles de leurs gouvernés et ces derniers ne peuvent pas, de leur côté, contrôler leurs gouvernants.

Il ne faut donc pas s’étonner que les jeunes compensent ce «gap de communication» par l’utilisation intensive des réseaux sociaux qui sont devenus leur unique moyen d’exprimer leurs opinions, leurs peines, leurs frustrations, leurs idées et projets. Et ils en ont fait (et continuent de le faire) un grand usage lors des marches qu’ils ont organisées depuis le 22 février dernier.

Par ailleurs, les jeunes considèrent que l’Etat n’a pas de politique de la jeunesse, que les règles de recrutement pour l’emploi ne sont les mêmes pour tous et qu’il n’y a pas de transparence dans tout ce que les différents échelons de l’Etat font, le tout ajoutant à sa frustration et son aversion pour la politique. Ils sentent qu’ils sont exclus complètement de la société et du processus de prise de décisions.

Le résultat de cette «politique» d’exclusion et de marginalisation est reflété par le nombre alarmant d’Algériens qui ont quitté le pays. Selon le CNES, 400 000 cadres algériens ont quitté le pays en quatre ans (entre 1992 et 1996), ajoutant que c’est l’équivalent de ce que le pays a formé pendant une décennie (voir Salim Bouakkaz, le Quotidien d’Oran, 17 décembre 2002, cité par Andrea Leverani, Civil Society in Algeria : The Political Functions of Associational Life, Routledge, 2008, p.8).

Cette hémorragie de cerveaux (et de bras) profite à des pays comme la France, le Canada, et les Etats-Unis, alors que l’Algérie en a crûment besoin. L’autre phénomène, négligé par les autorités mais non négligeable, que l’on observe depuis les années 1990, est ce qu’on appelle le «harag» (ou «haraguisme»).

Chaque jour, des dizaines, voire des centaines de jeunes et moins jeunes, tentent leur chance vers l’Europe dans des barques de fortune ou des camions, risquant leur vie et parfois celle de leurs enfants. Beaucoup d’entre eux meurent en cours de route ou en mer. Interrogés sur les raisons pour lesquelles ils courent autant de risques, ces «haraguistes» répondent : «Nous ne vivons pas, de toute façon, chez nous en Algérie.

Autant donc tenter notre chance pour une vie meilleure, et tout simplement une vie.» La troisième voie suivie par les jeunes à qui il ne reste plus aucune lueur d’espoir est d’entrer dans ce qu’on peut appeler le «trou noir» : la drogue, l’alcool, la prostitution pour nos filles, la criminalité, petite et grande, etc.). Ces phénomènes négatifs et nocifs se sont développés à un rythme alarmant au cours de ces dernières années sans que les autorités n’y prêtent aucune sorte d’attention. Une autre alternative qui s’offre souvent aux jeunes cherchant à entrer dans un marché du travail de plus en plus étroit est le secteur informel.

Ce dernier, qui s’est développé surtout depuis les réformes économiques des années 1980, est considéré par les autorités du pays comme un secteur totalement illégal et improductif. D’où le nom de «underground economy» (économie souterraine) qui lui est souvent donné. En dépit de cette caractérisation négativiste, le secteur informel ne reste pas moins une soupape de sécurité—un masque d’oxygène—pour les milliers de jeunes en quête d’une activité et leur permet de subvenir à leurs besoins de base et à l’économie de pallier les lacunes des secteurs publics et privés dits «officiels».

La nouvelle gouvernance à construire devrait donc avoir une politique vis-à-vis de ce secteur qui consisterait à ne plus le rejeter d’emblée ou le combattre comme par le passé, mais plutôt à l’intégrer progressivement et intelligemment dans l’économie officielle. Le gouvernement à mettre en place devrait, en effet, méditer le cas du jeune Mohamed Bouazizi, marchand de fruits et légumes tunisien, qui s’est immolé par le feu après qu’un policier lui ait interdit de vendre ses produits en 2010, et qui a fini par déclencher ce qu’on appelle, depuis, le Printemps tunisien.

Conclusion

Nous avons vu que la première tâche que la nouvelle gouvernance à construire est de faire sortir l’Algérie et son peuple du rentiérime handicapant, voire paralysant, et de mettre en place, très rapidement, une politique de diversification de l’économie qui inclurait les autres secteurs, notamment l’agriculture et le tourisme et faire sortir le pays du «Paradox of Plenty dans lequel il se trouve depuis l’indépendance.»

C’est là le sens de la première épigraphe d’Adam Smith insérée tout au début de cet article et qui dit : «Algeria’s economic impasse is paradoxically a symptom of its considerable wealth» (L’impasse économique de l’Algérie est, paradoxalement, un symbole de sa considérable richesse). En d’autres termes, l’Algérie paraît être riche, mais en réalité, elle est pauvre, non seulement économiquement, mais aussi politiquement.

Nous avons vu, dans la deuxième partie, qu’un des moyens les plus prometteurs de sortir du rentiérisme et du «Paradox of Plenty» et de faire que la jeunesse soit le pétrole et le gaz de demain. Il est, en effet, temps que la gouvernance future accorde une attention particulière à la jeunesse du pays et qu’elle ne se suffise pas d’un ministère de la Jeunesse et des Sports qui, dans les faits, est loin de connaître les préoccupations et les besoins des jeunes.

Il faut donc que cette gouvernance adopte une nouvelle politique de la jeunesse qui inclurait celle-ci dans les projets politiques, économiques, sociaux et culturels. Ceci suppose bien sûr l’élaboration d’un système de communication et de dialogue entre les autorités à tous les échelons et les jeunes. Cette politique doit aussi établir un système d’information transparent facilitant cette communication.

En particulier, on doit permettre un plus grand accès des jeunes aux médias audiovisuels et écrits pour assurer leur participation pleine et entière.  Cette politique doit aussi donner les mêmes chances et offrir les mêmes opportunités aux filles et aux garçons, en commençant par établir des règles de recrutement et de traitement qui soient les mêmes pour tous.

Les jeunes doivent aussi être associés au processus de prise de décisions à tous les niveaux de la hiérarchie sociale, ce qui leur permettra de remplacer progressivement les responsables qui arrivent à l’âge de la retraite et éviter le « dinosaurisme » qu’on connaît depuis l’indépendance et qui a conduit le pays à la révolte du 22 février.

Pour que tout cela puisse être mis en place et fonctionner, nos gouvernants doivent méditer—même si elle provient du roi de Jordanie—la deuxième citation indiquée au début de cet article et qui dit : «The incentive that you give to your youth is going to be the make-or-break future of the country» (La stimulation que vous donnez à votre jeunesse va constituer, soit le moteur, soit le frein du développement du pays). Car, sans une telle stimulation et sans l’inclusion réelle de notre jeunesse dans les rouages de la politique—celle-ci entendue au sens noble du terme—le pays connaîtra toujours un blocage et sera toujours en  éternelle «transition».


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