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Ruptures et présence de l’esprit de liberté dans la Révolution populaire : L’État démocratique est inexorable

02 décembre 2019 à 9 h 14 min

C’est là une tâche écrasante qui nécessite la mobilisation de toutes les énergies et toutes les ressources nationales. Il est vrai, la lutte sera longue mais l’issue est certaine … But : l’indépendance nationale par : la restauration de l’Etat algérien souverain, démocratique et social… Le respect de toutes les libertés fondamentales…» Extrait de la proclamation du 1er Novembre 1954.

La Révolution a 65 ans. Le moment est crucial. Jamais depuis l’indépendance la célébration du 1er Novembre n’a drainé autant de monde – pour réitérer le rejet de l’abîme en perspective et réclamer un changement radical de système –, ni le sens du sacrifice des «fils de la Toussaint» n’a atteint une aussi noble élévation politique : la quête de «l’Etat souverain, démocratique et social» est portée par une autre Révolution, citoyenne et pacifique. Qui émerveille la planète. A l’instar de sa devancière.

Il s’agit d’émanciper la nation de ses tutelles et faire du citoyen le souverain dans la cité. Le vocable Révolution appliqué, à juste titre, à la dynamique populaire en cours prend alors tout son sens. La Révolution, c’est le peuple qui se mobilise sur tout le territoire, c’est l’insurrection qui entraîne toutes les catégories sociales, c’est l’élan qui implique toutes les générations. Qui transcende toutes les opinions. Qui a achevé nombre de tabous. C’est la Révolution des libertés et de la citoyenneté. Et non point un mouvement épisodique de quelconque nature.

L’État démocratique, espérance immédiate du manifeste Idir El Watani de 1948

«La caractéristique essentielle du monde actuel c’est incontestablement cet idéal de liberté et de démocratie vers quoi tendent tous les peuples de la terre, à la recherche de la fin de leurs souffrances, d’une vie toujours meilleure, en un mot : de leur bonheur.» Extrait de la brochure «L’Algérie libre vivra», signée Idir El Watani, en 1948 (un nom collectif de 5 militants PPA : Mabrouk Belhocine, Sadek Hadjeres, Yahia Henine, Saïd Ali-Yahia et Saïd Oubouzar).

A s’y méprendre, le contenu principiel de ce texte, dont l’idéal de liberté est repris par la Déclaration du 1er Novembre, est réapproprié par le peuple dans la rue face aux tenants du pouvoir. «Objectifs intérieurs : assainissement politique par la remise du mouvement national révolutionnaire dans sa véritable voie et par l’anéantissement de tous les vestiges de corruption et de réformisme, cause de notre régression actuelle», est-il mentionné dans l’appel de 1954. En 2019, la symétrie est saisissante : l’histoire se refait. Ce qui était mené contre l’Etat colonial, notamment la fin des privilèges, la destruction de la gabegie et la corruption, est repris par les colères désabusées de 2019. Pour crier les pulsions emmagasinées. Les rêves envolés. L’imposture ressassée.

Depuis le 22 février, l’Algérie vit au rythme de la deuxième partie de sa glorieuse Révolution. Lassée des turpitudes des faiseurs du déclin national, la génération politique, débarrassée des traumatismes du passé, est porteuse de renouveau démocratique.
L’engagement public, l’identité, les contours de la communauté nationale, la citoyenneté sont redéfinis par une opinion publique qui a désormais voix au chapitre. L’épisode des contestations massives contre la loi des hydrocarbures en dit long sur la maturité civique ressuscitée.

Une histoire de luttes qui cimente la dynamique en cours

L’esprit de Novembre apparaît comme dénominateur commun le plus invoqué dans les références au sacrifice suprême et l’abnégation patriotique.

De par ce qu’il invoque de vertueux, de rassembleur et de généreux, les marcheurs de 2019 en ont fait un référent symbolique suscitant le courage face à l’arbitraire. En témoignent les portraits des héros libérateurs fièrement brandis : Ben M’hidi, Abane, Amirouche, Ali Lapointe, Hassiba Ben Bouali… Unanime est l’hommage aux héros vivants, eux-mêmes marcheurs de vendredi : Lakhdar Bouregaâ, Djamila Bouhired…

La résurrection de l’exigence d’une cité républicaine par le mouvement populaire qui la porte depuis février 2019 fait écho à une douloureuse et interminable histoire algérienne de lutte pour la citoyenneté. Et la dignité. Propulsé par de jeunes syndicalistes, Imache Amar et ses condisciples, puis sous l’égide de l’Etoile nord-africaine, le combat nationaliste s’est, sans cesse, revendiqué de l’idéal démocratique. «Que voulons-nous  ? Buts de notre action : mettre fin à toutes nos souffrances issues du régime colonial, nous voulons notre libération, une libération totale. C’est-à-dire que cette libération doit être une libération politique, sociale et culturelle», précise encore le document signé Idir El Watani.

Le propos est redondant, mais le rappel est vertueux : c’est par l’entremise de la Plateforme de la Soummam que l’insurrection du 1er Novembre s’est transformée en Révolution, a fortiori aux yeux de la communauté internationale : «La Révolution algérienne… est un combat patriotique, dont la base est incontestablement de caractère national, politique et social. Elle n’est inféodée ni au Caire, ni à Londres, ni à Moscou, ni à Washington. Elle s’inscrit dans le cours normal de l’évolution historique de l’humanité…» L’architecte de la Révolution, Abane Ramdane, a livré le sens politique du combat libérateur par le retentissant appel du 1er avril 1955, actant la naissance politique de la libération : «Depuis cinq mois, ton Armée de libération nationale combat pour que l’Algérie recouvre sa dignité, sa liberté et sa souveraineté… Algériens ! …

Sortez de votre réserve et de votre silence. Élargissez chaque jour le champ de votre action. Ainsi, vous vous acquitterez envers votre conscience et votre pays d’une lourde dette.»
En cela, la dette à l’égard de la conscience nationale ne sera apurée que par l’aboutissement du projet républicain. Le brasier qui devait mettre un terme au joug colonial et émanciper l’Algérien en citoyen de plein droit, cette lutte, décisive, se poursuit dès l’indépendance avec l’entrée en clandestinité de militants démocrates et opposants.

Le sursaut de Février : substrat de Novembre

Neuf longs mois d’une mobilisation pacifique résolue, confirmant ainsi à la fois sa détermination et sa maturité. Les desseins obscurs de caporalisation répressive de mise au pas de la société n’ont pas fléchi ce formidable élan libérateur.
Inédite, la digne réaction des corporations, à commencer par les avocats, directement concernés par l’Etat de droit à édifier, les mouvements d’insubordination, à l’instar de celui des magistrats, illustre le vent des ruptures, lame de fond profonde qui traverse la collectivité.

L’incarcération du symbole Bouregaâ et les centaines de détenus d’opinion est perçue comme ces otages qui paient pour leur appartenance à un mouvement pluri-générationnel qui n’entend plus rebrousser chemin.
Tous ces faits d’ampleur, confirmant la naissance d’une nouvelle société, viennent asséner ce que la vox populi exige depuis les premières marches de février : une véritable refondation démocratique. Une nouvelle ère de droit, un Etat civil, impliquant un changement de système politique, débarrassé des résidus de l’ancien. C’est là la portée historique du 1er Novembre 2019, dans le droit fil du même élan de ruptures que celui initié voici 65 ans.

Un État de droit consensuel, garant des libertés et de la citoyenneté

La Révolution du 22 février, suscitée par un sursaut de dignité puise sa force dans ce qui la caractérise : un pacifisme inébranlable, une profonde communion nationale, une exigence politique claire se cristallisant dans l’affirmation des libertés et de la souveraineté, dont les étudiants, les jeunes et femmes sont le fer de lance.

Autant dire que la rue est devenue l’arène des suffrages hebdomadaires. En termes rousseauistes, c’est bien la souveraineté populaire qui s’exprime. La souveraineté, comme la confiance, est proclamée par le pouvoir constituant originaire : le peuple. «La confiance vient d’en bas», disait Sieyès.

A cet égard, la dynamique qui s’élargit à toutes les villes du pays fait adhérer les couches sociales les plus rétives. La maturité politique de la jeunesse révèle sa disponibilité et son dévouement à porter le flambeau de la reconstruction nationale.

Bien plus significative, la volonté déterminée de se réapproprier l’histoire et la mémoire en les arrachant au monopole folklorique des institutions officielles, donne le la à une nouvelle culture citoyenne : restituer les référents et symboles historiques au dépositaire naturel. En finir avec la confiscation de la mémoire et du sacrifie collectif.

Le citoyen a saisi la signification du soulèvement du 22 février et est résolu à prendre son destin en main : la rupture générationnelle implique le départ du système et la refondation est tributaire d’une transition démocratique. Sas salutaire où seront posés les jalons de la République démocratique et sociale, esquissée au Congrès de la Soummam, sur la base d’une charte historique intangible (voir nos contributions : «Sens et actualité de l’Etat soummamien», El Watan du 20 août 2019 ; «Instruments démocratiques pour une transition constituante», Liberté du 20 mai 2019).

Sous l’angle pédagogique, la refondation appelle une autre urgence : le récit national, creuset de l’identité et de l’histoire intemporelles, doit être dépouillé de ses pesanteurs. La légitimité historique doit laisser place à la légitimité basée sur la compétence et la transparence.

L’issue à l’impasse nationale

Eu égard aux enjeux historiques qui minent le destin immédiat, l’issue démocratique à l’impasse actuelle ne peut, à l’évidence, donner lieu à une défaite d’une partie.

Tout au contraire : l’esprit émancipateur de Novembre commande à accompagner cette seconde révolution, opportunité bénie plaçant l’Algérie dans le sens de histoire.

Février 2019, Octobre 1989, Avril 1980, Août 1956… auront ainsi permis à Novembre d’accomplir sa mission historique : la mise sur rail d’un Etat démocratique et social, en harmonie avec l’histoire millénaire de la terre de Jugurtha.
Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre, postule : «Chaque génération doit, dans une certaine opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir.» La génération de 1948-1949, à travers le manifeste L’Algérie libre vivra, a ébauché la matrice doctrinale du rêve algérien.

En définitive, l’appel du 1er Novembre est la concrétisation du projet de 1948, explicité, décliné et fertilisé par la Plateforme de la Soummam – repère fondateur de valeur supra-constitutionnelle de la nouvelle constitution de la République démocratique.

L’actualité des réflexions des jeunes militants du PPA en 1948 et la profondeur du message résonnent dans chaque voix de ce 1er Novembre 2019 : «Le peuple algérien, dont les énergies sont tendues vers la conquête de son bonheur, aspire, lui aussi, à la démocratie, qui en est la condition.

L’amour de la démocratie a été chez l’Algérien une caractéristique constante au cours de son histoire et il en reste des traces dans certains traits de sa vie. Mais cet amour n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui, où le peuple algérien, assoiffé de cette démocratie, lutte pour sa liberté politique, pour faire respecter sa dignité, ses biens, son culte et tout son patrimoine culturel. C’est pourquoi nous posons aujourd’hui la démocratie comme un principe permanent, qui nous guidera aussi bien dans la lutte actuelle anti-impérialiste, que dans le relèvement futur de notre nation.»

Fruit de la longue et périlleuse conquête des libertés, les présences et ruptures des référents historiques montrent la direction de l’espoir à la Révolution du sourire.

 

Par Mohammed Kebir

Avocat, chargé
d’enseignement. France

 


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