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Rapprochement Université-Industrie : Les raisons des blocages (Suite et fin)

26 septembre 2020 à 10 h 44 min

Un premier niveau de constat pose l’essentiel de la problématique du manque d’interactions entre l’Université et l’industrie. Des analyses plus poussées sur ces deux secteurs sont néanmoins nécessaires pour mieux cerner leurs situations respectives et identifier des points d’appui capables de porter une dynamique de rapprochement.

LE SECTEUR DE L’INDUSTRIE

L’industrie nationale s’est constituée et redéployée dans des conjonctures particulières. Elle traîne des incohérences structurelles qui l’empêchent d’atteindre un niveau de maturité qui lui aurait permis de jouer pleinement son rôle. Les insuffisances viennent de loin et découlent du choix du modèle d’industrialisation adopté pour répondre à la volonté d’indépendance technologique dans un contexte d’insuffisances chroniques d’ingénieurs et de techniciens : l’achat de licences et des unités de production clef en main puis produit en main. Ce choix était adapté pour produire vite, localement et pour une consommation locale. Les systèmes technologiques ciblés étaient matures et le contrôle des intrants suffisait pour maintenir le niveau de qualité.

Les fonctions «développement de produit» et «engineering industriel» ont été différées pour une seconde phase. Phase qui ne pouvait commencer qu’après avoir réuni les conditions préalables dont, et surtout, les personnels de son encadrement technique.
La restructuration de 1980, la crise financière de 1986 puis la décennie noire ont ouvert une parenthèse de près de 20 ans, elles en ont décidé autrement. La sortie fut brutale et coïncidait avec la montée du secteur privé et l’ouverture aux importations. Les politiques de modernisation et/ou de remise à niveau, assistée ou pas, n’ont concerné que des segments et ne pouvaient impulser les changements nécessaires à l’entrée en compétitivité. Le tissu industriel public est aujourd’hui en fin de potentiel et présente, aussi et surtout, des insuffisances capacitaires dans des fonctions centrales qui sont : études et conception, réalisation et validation des démonstrateurs (ou prototypes), engineering industriel, qualification et certification avant mise sur le marché.

Toutes les tentatives de relance sont ainsi restées vaines ; elles le resteront encore tant qu’on n’aura pas pris la pleine mesure du pouvoir bloquant de ces maillons manquants. Notre écosystème technique n’est pas capable de transformer une idée en produit et rien ne semble pouvoir apporter un souffle nouveau en mesure de changer la situation. Les mises en relation industrie-Université se limitent souvent à afficher de bonnes intentions «pour aider l’Université», ou inversement, selon les cas, par la signature de conventions. Il faudrait pourtant s’inscrire dans une logique de coopération portée avec une forte conviction que chaque partie a besoin de l’autre pour prolonger ces intentions et les transformer en actes durables. Le proverbe chinois «si tu donnes un poisson à un homme, il se nourrit une fois. Si tu lui apprends à pêcher, il se nourrira toute sa vie» illustre parfaitement la situation du secteur public de notre industrie. On a importé des complexes industriels «produit en main» mais on n’a pas appris comment développer un nouveau produit ni comment concevoir et déployer un nouveau processus de production. On est resté face au mur trop longtemps. Un héritage est pourtant là : la politique des années 70’ a transformé la société et jeté les bases de l’industrialisation du pays ; elle a permis la formation théorique et pratique aux métiers de l’industrie de toute une génération. Une autre stratégie d’appropriation permettrait d’achever le processus. Le système de formation, aujourd’hui mature, peut être challengé pour fournir les ressources humaines qualifiées nécessaires aux objectifs d’une relance du projet d’industrialisation du pays

L’UNIVERSITE NATIONALE

Cette contribution se limite aux éléments de réponses aux deux questions : l’Université nationale était-elle en mesure de remplir son rôle de partenaire dans une véritable dynamique industrielle ? Est-elle aujourd’hui prête à entrer dans une démarche contractuelle sur des objectifs précis ? Je répondrai malheureusement – en faisant l’impasse sur certaines niches aux effets potentiels réduits – par non aux deux questions. L’Université nationale n’avait pas pu atteindre un niveau mature durant la période d’or de l’industrie nationale pour pouvoir en profiter. Elle s’en est progressivement éloignée au fur et à mesure que l’industrie marquait le pas. Les poids des problèmes et des urgences internes de chaque partie ont fait le reste : un glissement vers une quasi-rupture de fait.

Il est utile de signaler que l’Université n’a jamais connu une période de confort contrairement à l’industrie qui a traversé une longue période d’euphorie avec la fausse certitude d’avoir atteint la maturité quand les complexes tournaient «à plein régime» et que les services commerciaux étaient «pris d’assaut». L’industrialisation du pays n’était pourtant que dans sa phase initiale charnière durant les années 1970-1980 selon les termes les responsables de l’époque. Les constructions des secteurs de la formation et de l’industrie ont démarré ensemble et ont eu des trajectoires en opposition. L’industrialisation a pu monter en puissance rapidement grâce à aux acquisitions de complexes industriels clef en main. La formation exige, quant à elle, une progression selon un timing incompressible ; la première Université technologique (USTHB) n’a ouvert ses portes qu’en 1974. Les instituts de technologies, relevant de l’industrie, ainsi que les plans de formation à l’étranger, ouverts au profit des sociétés nationales devaient assurer la prise en main de l’outil de production et permettre d’envisager, au plus tôt, la phase post-licence de fabrication. Ces cadres formés dans les meilleures Universités du monde ont atterri ailleurs pour des raisons, et selon des trajectoires, variables. Ils ont pourvu l’enseignement supérieur et font l’essentiel de la composante de première génération de la diaspora actuelle. L’industrie n’a pas su en profiter pour faire sa mue et se donner des capacités de développement et de fabrication de produits propriétaires ou «made in Algeria».

Les raisons, vraies ou alibis, sont multiples et relèvent, entre autres, de la structure des complexes acquis et de la certitude, à l’époque, d’un marché interne réservé. L’Université, quant à elle, a toujours été en difficulté face aux flux grandissant sans cesse et face à des ruptures multiples et de natures diverses : arabisation au pas de course, crise financière du milieu des années 80’, défection des cadres coopérants et fuite des cadres nationaux durant la décennie noire, grèves à répétition induisant des années académiques escamotées et sauvées avec peine, un rythme d’expansion hors normes avec des concessions sur la qualité de l’encadrement, un amateurisme total dans la mise en place du LMD – les textes qui devaient encadrer sa mise en œuvre sont toujours venus en retard (entre autres) –, la dérégulation des flux des bacheliers depuis 2008 (sous l’effet de la réforme du système éducatif), la vague de bacheliers qui la traverse depuis 2015, etc.

C’est dans ce contexte que l’Université a vécu, en plus, le spectre du manque de postes pédagogiques, au sens le plus réducteur du terme. Il n’est pas de ma compétence d’aborder, ici, les vraies questions de la formation que sont les programmes, le corps des enseignants et les moyens. Grâce à son ouverture relative à l’international, l’Université est malgré tout restée accrochée aux standards de visibilité et à la dynamique de renouvellement des connaissances. Les flux annuels de diplômés, candidats à l’émigration, en témoignent et, quelque part, rassurent. La bataille de la qualité reste cependant un chantier ouvert ; elle est sous-tendue à l’aménagement des cursus de formation métiers et à des activités de recherche en adéquation avec les besoins de terrain. L’Université nationale, ayant provisoirement réduit la pression sur les capacités d’accueil, peut se concentrer sur la réalisation de ces objectifs. Elle ne peut cependant le faire seule et selon son bon vouloir ; le changement ne peut pas être exclusivement endogène. Le secteur économique doit devenir exigeant vis-à-vis de son Université dont la raison d’être est de s’inscrire en totale symbiose avec les besoins dans les profils de formation et les activités de recherche. Encore faut-il que le secteur économique puisse exprimer clairement, et à temps, ses besoins. Par-delà cette question de communication et de synergies entre les deux partenaires, la définition d’une nouvelle stratégie d’appropriation industrielle est un passage obligé. Il faut s’y préparer. Des ingénieurs métiers seront nécessaires pour la mettre en œuvre et développer les synergies salutaires et vertueuses. L’Université est interpellée pour les former et asseoir une dynamique de rapprochement. Peut-elle tenir ce pari ?

Revaloriser les enseignants associés pour amorcer un rapprochement pérenne

Tous les cursus de formation concentrent, en fin de cycle, les enseignements métiers préparant aux postes d’emplois ; c’est particulièrement le cas pour les ingénieurs. Ces enseignements métiers sont affectés à des enseignants associés recrutés parmi des spécialistes de terrain du secteur économique. Cette formule porte un minimum de trois avantages : 1)- ramener le mode de pensée de l’entreprise sur les bancs de l’Université ;
2)- construire des liens entre les acteurs des deux secteurs ;
3)- couvrir, avec compétence, une niche de connaissances dont le volume horaire cumulé ne justifie pas un poste d’enseignant permanent. Tous les établissements de formation dans le monde l’affectionnent et disposent ainsi d’un corps enseignant ayant une composition mixte. La part des associés peut dépasser 50% ; les enseignants permanents ne couvrent que la matrice des enseignements théoriques de base.
Qu’en est-il chez nous ? La réponse est tranchée pour les formations d’ingénieurs : 100% des enseignements sont assurés par des permanents universitaires ou venant des centres de recherche. Cette situation est le premier verrou à faire sauter pour initier un rapprochement Université-industrie. Les cadres spécialistes de l’industrie commenceraient par donner des cours, proposeraient des thèmes de stages et de PFE dans un second temps pour aller, plus tard, vers des thèses de doctorat et/ou des contrats de recherche. Ils deviendront des ponts d’échanges et ces voies de collaboration se mettront naturellement en place au fur et à mesure que les partenaires apprennent à se connaître et que la confiance mutuelle s’affirme. Deux autres pôles intérêt, et non des moindres, sont à mettre en avant :
• un cadre associé dans la formation reste au fait des connaissances dans sa spécialité, il est valorisé au sein de son entreprise qui en profite d’une manière ou d’une autre ;
• des cursus plus pratiques et plus adaptés aux exigences d’emploi sont possibles et les diplômés seront plus opérationnels.

Ces avantages interpellent pour initier cette mise en relation capable de faire naître et d’essaimer une dynamique irréversible. Le verrou mentionné plus haut est dans des dispositions des décrets exécutifs n° 01-294 et 01- 293 du 1er octobre 2001 relatifs aux enseignants associées et aux enseignants recrutés en occupations accessoires pour assurer des charges d’enseignement dans le cycle supérieur. Ils sont à revoir sur deux aspects :

– assouplir les conditions de recrutement et reporter la responsabilité sur les conseils scientifiques et pédagogiques pour veiller à la qualité effective sur le terrain de ces enseignants ;
– assouplir les conditions de contractualisation et revoir les rémunérations pour les rendre attractives.
La rémunération, non revue depuis 2001, est devenue ubuesque. A titre d’exemple, la prime mensuelle d’un professeur associé, qui doit être docteur d’Etat, n’est que 15 000 DA imposables. Il doit assurer 4 heures par semaine et souscrire un contrat de 10 mois. Le taux horaire est inférieur à 500 DA !
Une telle dépréciation décourage les volontés les plus affirmées. Même les responsables pédagogiques des établissements de formation sont dans la gêne dès qu’il faut aborder cette question ; ils se sont résolus à ne solliciter personne. La rupture est ainsi consommée.

Conclusion

Certains aspects ont été légèrement amplifiés pour frapper les esprits et construire un consensus autour de la nécessité d’une réflexion globale pour des actions de fond et d’une véritable stratégie de redéploiement industriel. Les conditions ont changé et nous pouvons en effet relancer notre quête d’absorption technologique légitime et ambitieuse. Les cadres universitaires nombreux et aux profils variés, la puissance de transferts des outils de l’industrie 4.0 et les acquis des technologies numériques en général sont autant d’atouts et de leviers facilitateurs.
Les îlots d’échanges et les rapports de confiance nés d’une démarche bottom-up initiée par le recours aux enseignants associés de l’industrie seront des points d’amorçage pour la démarche top-down d’une reconstruction industrielle structurée et en appui sur une mise en relation Université-industrie pérenne. La définition d’une stratégique de reconstruction n’est qu’une question de temps, elle interpelle d’une manière audible pour tous.

 

Par le Dr Ali Yousnadj

Docteur ingénieur en génie mécanique, ancien directeur de la recherche et de la post-graduation/EMP

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