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Rapprochement Université – Industrie : Les raisons des blocages (1re partie)

23 septembre 2020 à 10 h 00 min

La relation entre l’université et l’industrie est une préoccupation constante de tous les pays du monde, quels que soient leurs niveaux d’industrialisation. Les synergies entre ces deux secteurs déterminent la dynamique de développement globale ainsi que les capacités de résilience. Les sociétés à forte tradition technologique ont vu cette relation se mettre en place naturellement.

Les autres pays industriels l’ont forcée pour en faire le levier d’appropriation des technologies. L’exemple du Japon est édifiant ; il a réussi un processus de 30 ans de quête et d’absorption technologique et il est devenu leader dans plusieurs d’entre-elles depuis 1980. Il a adopté une planification rigoureuse en appui sur une mise en relation forte de l’université et de l’industrie : elles ont travaillé ensemble, dans la complémentarité et la cohérence, sur des objectifs en accord avec les capacités de valorisation effectives du tissu économique. Pour rappel, le Japon est déjà passé par une première phase d’appropriation pour entrer dans la modernité durant la seconde moitié du XIXe siècle.

Notre pays a saisi très tôt l’importance de ces deux vecteurs et les a priorisés dans ses programmes de développement pour construire, au pas de course, un écosystème technique ambitieux. La volonté politique a été réaffirmée même durant les périodes de crise. Les actions de rapprochement ont suivi le rythme des retours timides du terrain. Cinquante après, le constat reste cependant alarmant. La relation Université-Industrie alterne de longues périodes d’ignorance mutuelle et des tentatives de réconciliation épisodiques, sans effets. Afin d’arriver à cerner les causes de cette situation, il faut sortir des clichés établis dans les économies développées et se replacer dans notre contexte pour regarder de près les trajectoires suivies par ces deux partenaires naturellement faits pour se soutenir mais qui se sont toujours tournés le dos. La formation et l’industrialisation étaient bien deux composantes majeures des Plans pluriannuels engagés par le pays.

Les architectes de ces Plans ont projeté leur rencontre, à leur maturité, pour prolonger la stratégie de rattrapage technologique et assurer l’appropriation irréversible des champs technologiques cibles. Malheureusement, elle n’a pas eu lieu. On a plutôt assisté à une scission progressive amorcée par le transfert, à l’Université, des instituts de technologies de l’ancien ministère de l’Industrie et de l’Energie et l’arrêt du processus d’industrialisation (années 1980). Est-il possible aujourd’hui de reporter la faute sur une partie plutôt que sur une autre ? Je ne le pense pas. Chacune était engluée dans ses problèmes quotidiens et aucune n’a ressenti que la solution est partiellement détenue par l’autre. Une certitude cependant : aucune partie ne détient aujourd’hui encore, seule, la solution pour le déblocage tant espéré et si souvent annoncé. Pour bien saisir la situation, qui ne date donc pas d’hier, je vais rapporter deux faits à priori anodins, mais très révélateurs.

La relation Université-Industrie est une préoccupation ancienne. Elle revient de manière récurrente dans les débats de clôture des rencontres scientifiques et c’était le cas pour les Journées nationales de mécanique organisées en 1996 à l’université de Boumerdès. Chacun y alla de son point de vue durant plus d’une heure pour enfin se rappeler qu’il faut céder la parole aux représentants du secteur économique ; il n’y avait qu’un ingénieur de l’ETUSA auquel échoit donc cette responsabilité. Il avait fait cette intervention lumineuse, encore vraie aujourd’hui, mais déjà amère à l’époque. «Comment voulez-vous que l’entreprise s’intéresse aux résultats de la recherche alors qu’elle n’est même pas convaincue que les ingénieurs lui soient utiles.» Cette intervention a repositionné le débat et ramené tout le monde à la triste réalité du terrain. Il ne peut pas y avoir de relation s’il n’y a pas de besoins réels et des interfaces pour les formuler et accompagner leur résolution.

Ceci fait le lien avec le deuxième fait. Un deuxième fait qui a concerné un élève ingénieur envoyé en stage de mise en situation professionnelle dans un complexe industriel du pays. Il devait traiter une problématique technique de l’entreprise, comme il lui a été recommandé. Il s’attela à la tâche dès la visite de découverte du complexe et réitéra la question «est-ce que vous avez un problème à me confier» pour avoir la même réponse en retour «tout va bien, nous n’avons aucun problème». Il continua sa quête jusqu’à devenir lui ‘‘le problème’’ et se faire appeler ‘’Monsieur problème’’ par certains cadres.

Il a dû se résoudre au stage type, sans intérêt et servi à tous. Ces deux situations anecdotiques, et malheureusement communes, traduisent la réalité de tout notre tissu industriel, dans ses deux composantes, publique et privée :

1. Il n’est point besoin d’ingénieurs, à affecter sur des postes d’ingénieur et pour faire un travail d’ingénieur, pour la simple raison que les usines acquises d’abord selon la formule ‘’clef en main’’ puis ‘’produit en mains’’ se suffisent de techniciens, de contremaîtres et d’ouvriers qualifiés pour fabriquer le même le produit natif à l’infini. A l’époque, les ingénieurs étaient affectés sur des postes de gestion et de direction.
2. Il ne peut pas y avoir de problèmes techniques qui auraient pu nécessiter des ingénieurs en interne et/ou pour une sous-traitance sous les formes de thèmes de stage, de PFE( Projet de Fin d’Etudes), de doctorat ou de contrat de recherche sans une volonté de diversification et donc de développement de nouveaux produits.

Cette situation est née d’un marché fermé et en manque de compétitivité du temps où le secteur public était l’acteur économique prédominant. La manne financière a porté son extension au secteur privé en autorisant le recours systématique à l’assistance étrangère. L’Industrie ne pouvait donc être le moteur naturel de cette relation Université-Industrie et elle n’a jamais pu jouer le rôle de donneur d’ordre attendu d’elle. Et même si elle avait pu, l’Université n’aurait pu être le partenaire recherché, retranchée qu’elle allait être sur ses propres problèmes, nés et amplifiés par les flux sans cesse croissants des étudiants arrivant aux portes du cycle supérieur. Elle a dû y faire face en concédant sur la qualité pour tenir une politique d’expansion hors normes qui a fait d’elle le premier employeur de ses diplômés. Ce dernier aspect a déterminé, à ce jour, les contenus des cursus.

Ce premier niveau de constat pose l’essentiel de la problématique du manque d’interactions entre l’Université et l’Industrie. Des analyses plus poussées sur ces deux secteurs sont néanmoins nécessaires pour mieux cerner leurs situations respectives et identifier des points d’appui capables de porter une dynamique de rapprochement.

Le secteur de l’industrie : l’Industrie nationale s’est constituée et redéployée dans des conjonctures particulières. Elle traîne des incohérences structurelles qui l’empêchent d’atteindre un niveau de maturité qui lui aurait permis de jouer pleinement son rôle. Les insuffisances viennent de loin et découlent du choix du modèle d’industrialisation adopté pour répondre à la volonté d’indépendance technologique dans un contexte d’insuffisances chroniques d’ingénieurs et de techniciens : l’achat de licences et des unités de production clef en main puis produit en main.

Ce choix était adapté pour produire vite, localement et pour une consommation locale. Les systèmes technologiques ciblés étaient matures et le contrôle des intrants suffisait pour maintenir le niveau de qualité. Les fonctions «développement de produit» et «engineering industriel» ont été différées pour une seconde phase. Phase qui ne pouvait commencer qu’après avoir réuni les conditions préalables dont, et surtout, les personnels de son encadrement technique. La restructuration de 1980, la crise financière de 1986 puis la décennie noire ont ouvert une parenthèse de près de 20 ans, elles en ont décidé autrement.

La sortie fut brutale et coïncidait avec la montée du secteur privé et l’ouverture aux importations. Les politiques de modernisation et/ou de remise à niveau, assistée ou pas, n’ont concerné que des segments et ne pouvaient impulser les changements nécessaires à l’entrée en compétitivité. Le tissu industriel public est aujourd’hui en fin de potentiel et présente, aussi et surtout, des insuffisances capacitaires dans des fonctions centrales qui sont : Études et conception, réalisation et validation des démonstrateurs (ou prototypes), engineering industriel, qualification et certification avant mise sur le marché. Toutes les tentatives de relance sont ainsi restées vaines ; elles le resteront encore tant qu’on n’aura pas pris la pleine mesure du pouvoir bloquant de ces maillons manquants. Notre écosystème technique n’est pas capable de transformer une idée en produit et rien ne semble pouvoir apporter un souffle nouveau en mesure de changer la situation.

Les mises en relation Industrie-Université se limitent souvent à afficher de bonnes intentions «pour aider l’Université»ou inversement, selon les cas, par la signature de conventions. Il faudrait pourtant s’inscrire dans une logique de coopération portée avec une forte conviction que chaque partie a besoin de l’autre pour prolonger ces intentions et les transformer en actes durables. Le proverbe chinois «Si tu donnes un poisson à un homme, il se nourrit une fois. Si tu lui apprends à pêcher, il se nourrira toute sa vie.» illustre parfaitement la situation du secteur public de notre industrie.

On a importé des complexes industriels ‘‘produit en main’’ mais on n’a pas appris comment développer un nouveau produit ni comment concevoir et déployer un nouveau processus de production. On est resté face au mur trop longtemps. Un héritage est pourtant là : La politique des années 1970 a transformé la société et jeté les bases de l’industrialisation du pays ; elle a permis la formation théorique et pratique aux métiers de l’industrie de toute une génération. Une autre stratégie d’appropriation permettrait d’achever le processus.

 

Par Ali Yousnadj

Docteur ingénieur en génie mécanique, ancien directeur de la recherche et de la post-graduation/EMP

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