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samedi, 04 juillet, 2020
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Que penser des dernières prévisions de la Banque mondiale pour l’économie algérienne ?

12 mai 2020 à 9 h 44 min

Depuis la disparition du ministère du Plan il y a plus de vingt ans, les économistes, les politiques et les médias algériens ont pris l’habitude de se fier aux études et prévisions des organismes étrangers, tels la Banque mondiale (BM) et le FMI pour asseoir leurs propres analyses et prévisions. D’où l’importance accordée par certains médias aux prévisions récentes de la Banque mondiale (BM), qui annoncent une éclaircie économique pour les années 2021 et 2022.

Ces prévisions optimistes figurent dans son «rapport de suivi de la situation économique en Algérie», daté d’avril 2020.
La BM y affirme que les perspectives économiques qui attendent l’Algérie ne seront certes pas brillantes pour 2020, mais que les choses s’arrangeront à partir de l’année prochaine. Les prévisions qu’elle établit pour 2020 sont basées sur un prix moyen du pétrole de 30 dollars le baril, qui entraînera une baisse de 21,2% des recettes fiscales totales de l’Algérie et un déficit budgétaire qui augmentera à 16,3% du PIB, malgré les coupes dans les investissements publics (-9,7%) et la consommation publique (-1,6%). La forte baisse des exportations (-51%) devrait se traduire par un déficit de balance des paiements courants à un record de 18,8% du PIB en 2020.

Quant au PIB lui-même, il devrait baisser de 3% (contre +0,7% en 2019). Le rapport indique aussi que «sans l’adoption de mesures supplémentaires pour réduire encore davantage les importations, les réserves de change seront ramenées à 24,2 millards de dollars à fin 2020», soit l’équivalant de 6 mois d’importations.

La BM établit, par contre, des prévisions qu’elle juge plus favorables pour 2021 et 2022 (PIB à +1,1% en 2021, puis +1,8% en 2022, taux d’inflation à 3% pour les deux années, contre 4,0% en 2020).

QUE PENSER DE CES PRÉVISIONS ?

Il semble curieux que la Banque mondiale ait gardé ses projections macroéconomiques pour 2021 et 2022, au moment où elle vient de réviser à la baisse toutes ses projections pour 2020, par suite de la crise économique et sanitaire qui sévit dans notre pays et dans le monde entier.

Ces projections macroéconomiques avaient été établies avant la brutale chute du prix du pétrole et l’apparition du coronavirus. Elles sont basées sur une hypothèse aléatoire, qui est le prix du pétrole, qui exerce une influence déterminante sur notre équilibre budgétaire et sur notre balance des paiements. Toutes les autres hypothèses de travail sont donc influencées par cette variable, ce qui devrait nous conduire à fortement relativiser la signification et la portée économique de telles projections.

Les multiples conséquences de la baisse du pétrole et de la crise sanitaire actuelle nous amènent à penser, en particulier, que le rétablissement de nos équilibres financiers seront certainement plus compliqués pour notre pays que pour les pays qui ont une économie diversifiée. Surtout si l’on tient compte d’autres problèmes récurrents qui concernent l’environnement microéconomique dans lequel baignent nos entreprises.

Celles-ci, déjà fragilisées par un environnement défavorable, souffriront encore plus de la double crise actuelle qui accentuera leurs difficultés de financement et d’approvisionnement.

L’influence du climat des affaires sur la croissance économique est d’ailleurs parfaitement connu. La BM publie à cet effet, chaque année, un rapport intitulé «Doing business» qui mesure les réglementations concernant 12 cycles dans la vie d’une entreprise et la facilité à faire des affaires.

C’est sur cette base qu’elle émet régulièrement des recommandations aux pays membres pour les inciter à améliorer leur climat des affaires. Malgré ces recommandations, notre pays se classe au 157e rang sur un total de 190 pays en 2019. Par comparaison, le Maroc et la Tunisie sont respectivement aux 53e et au 78e rangs. La faute à ce maudit pétrole, serais-je tenté de dire, comme beaucoup d’Algériens.

à QUOI SERT LA BANQUE MONDIALE ?

Le rôle de la Banque mondiale dans le financement des projets de développement et son expertise technique sont reconnus, de même que sa base de données et ses prévisions qui sont prises comme référence par les marchés financiers et par les agences de notation des risques-pays.

Pour autant, cette institution ne peut pas se substituer aux politiques des pays membres. Son rôle de conseil se limite au strict domaine technique. Les questions de savoir comment assurer une croissance stable et soutenue, comment diversifier les exportations, comment assurer une réparation équitable de la richesse nationale relèvent de la seule compétence des pays concernés, sur la base des contraintes qui leur sont propres.

Dans notre pays, ces contraintes sont liées à la diversification de notre commerce extérieur, à la révision de notre système de subvention, à l’amenuisement des surplus de gaz et de pétrole pour l’exportation, à la faiblesse de notre épargne intérieure, à la raréfaction prévisible de nos moyens de paiement extérieurs et, pour finir, à l’augmentation de nos besoins sociaux et économiques qui vont de pair avec notre accroissement démographique (dans les 3% par an).

Ces besoins nous condamnent à la nécessité d’avoir un taux de croissance à deux chiffres pendant au moins une dizaine d’années. Non d’une croissance lente à l’européenne, de l’ordre de 1 ou 2%, qui serait pour nous synonyme d’une mort lente.

L’AMPLEUR DES RÉFORMES à ENTREPRENDRE

Il nous faut des réformes à grand spectre, destinées, entre autres, à faciliter l’investissement et la création de richesses, à rompre avec la corruption, le marché noir et la bureaucratie qui étouffent notre génie créateur. C’est ce qu’on appelle «réformes structurelles».
Elles pourraient aider à faire de notre peuple un peuple d’entrepreneurs, chose tout à fait concevable, car c’est dans sa mentalité.

Il n’est pas possible d’aborder ici toutes ces réformes. Aussi, seront-elles limitées à l’environnement de l’entreprise et aux problématiques qui lui sont étroitement liées.

Ces réformes ne sont néanmoins pas simples car elles touchent à tout ce qui conditionne l’acte d’investir et de créer des richesses.
Elles renvoient donc à l’organisation et au mode de fonctionnement de l’ensemble de notre économie. Par exemple, le climat des affaires ne peut pas être dissocié d’une justice efficace, diligente et indépendante. Le processus de création de richesses dépend également de la disponibilité de ressources humaines en nombre et convenablement formées. D’où la nécessité de revoir le système d’éducation et de la formation. Ce processus dépend enfin de la révision des politiques budgétaire, douanière, financière et monétaire.

A l’intérieur de ce cadre général, il faut encore inventer de nouvelles méthodes de gestion, qui devront être assises sur de nouveaux instruments et mécanismes adaptés à l’économie de marché. Ils permettront d’optimiser et de fluidifier la circulation des marchandises et des capitaux, de mobiliser l’épargne nationale et étrangère, réhabiliter l’effort et le travail productif.

L’instauration d’une politique de planification est enfin essentielle dans ces réformes, en tant que colonne vertébrale qui fixe le cap et stabilise l’effort de développement. Ce qui induit une planification des objectifs de développement de chaque secteur (à long et à moyen termes) et une planification des moyens humains et financiers pour les atteindre.

La loi de finances ne peut être que l’exécution de la tranche annuelle des objectifs planifiés. Il faut qu’elle cesse d’être le tableau de bord et l’outil de gestion uniques car, ce faisant, elle fausse complètement les perspectives et devient aussi inutile qu’une navigation sans boussole.
Le chantier est vaste, mais seules de vraies réformes de structures permettront de construire une économie innovante et productive. Demain se prépare aujourd’hui, car les réformes ne produiront pas leurs effets avant 5 ans, au mieux.

LES RISQUES D’UN CHOC D’UNE TRÈS GRANDE AMPLEUR

Sans réformes, nous allons droit vers un choc économique et financier sans précédent, dans un avenir pas trop lointain.
La Banque mondiale parle d’actions urgentes à prendre, sans s’appesantir dans son dernier rapport sur leur contenu. Mais on aura compris qu’il s’agit de s’attaquer aux causes des dysfonctionnements structurels qui perturbent le fonctionnement de notre économie.

Elle affirme en effet que «l’ampleur et la progression rapide des déficits budgétaires et de la balance des paiements courants exigent une action urgente, car la dette publique augmente, et les réserves de change devraient s’épuiser en 2021». Imagine-t-on assez ce que cela signifie ?

Les experts algériens n’ont pas attendu 2020 pour lancer cette alerte. Cela fait longtemps qu’ils tirent la sonnette d’alarme, qu’ils soulignent que nos difficultés ne sont pas de nature conjoncturelle, que notre économie est trop vulnérable aux chocs externes, etc.
La crise actuelle ne fait que précipiter les échéances. L’effondrement du prix du pétrole en 1986-1987 avait déjà révélé la fragilité de notre économie et les dysfonctionnements du système. Il a débouché sur les réformes de 1988-1990, dont il ne reste aujourd’hui qu’un lointain souvenir.

La fulgurante remontée du prix du pétrole du début des années 2000 en est la cause, même s’il faut reconnaître que la gouvernance désastreuse de Bouteflika a privé le pays des ressources financières qui auraient pu permettre d’entreprendre aujourd’hui les indispensables et coûteuses réformes.

NOTRE EXPÉRIENCE DU FMI ET DE LA BANQUE MONDIALE

La Banque mondiale et le Fonds monétaire international passeront du rôle de simple conseiller et de financier d’appoint qu’ils ont aujourd’hui à un rôle de «père fouettard» si par malheur nous devons les solliciter de nouveau, comme il y a un quart de siècle, pour boucler notre budget et faire face à des problèmes de pénurie de devises.

Ce risque existe-t-il aujourd’hui ? On dit que les mêmes causes engendrent les mêmes effets.

Ce n’est pas la brutale chute du pétrole de 1986-1987 (comparable à celle d’aujourd’hui) qui nous avait amenés à frapper à la porte du FMI. C’est la faillite causée par des décennies de gabegie et de mauvaise gestion. La cause de cette faillite est donc structurelle.
Le système rentier qui prévalait depuis deux décennies avait produit une économie administrée et totalement improductive. La baisse du pétrole ne faisait que dévoiler les limites et contradictions de ce système.

Quoi qu’il en soit, dès que nous avions pris la décision de solliciter leur intervention, le FMI et la BM avaient subitement changé de ton, passant des recommandations soft et polies à un langage du banquier s’adressant à son débiteur.
En gros, nous étions sommés de passer par le fameux «remède de cheval» du FMI. Obtenir le soutien de celui-ci était nécessaire pour pouvoir rééchelonner notre dette extérieure et obtenir de sa part une assistance financière directe à la balance des paiements.

C’est-à-dire de l’argent frais. Sans quoi toutes nos institutions auraient été paralysées. La tâche du FMI était, une fois ses conditions acceptées, de nous aider à rétablir nos équilibres macroéconomiques, pendant que la Banque mondiale se chargeait des réformes microéconomiques. Tous les secteurs économique, financier, social et juridique étaient concernés.

En contrepartie, elle fournissait des prêts d’appui aux réformes qu’elle jugeait indispensables. Il va de soi que les deux institutions coordonnaient étroitement leurs interventions sur la base du strict respect des «conditionnalités» fixées par l’accord signé avec le FMI (en avril 1994).

Ce dernier joue, dans le duo, le rôle de gendarme en chef. Pour prendre un exemple, il était l’architecte de nos lois de finances, qui devaient recevoir son aval avant même leur examen par le gouvernement. Notre ministre des Finances et ses collaborateurs étaient conduits, dans ce cadre, à faire des va-et-vient incessants entre Alger et Washington.

Que dire de cet accord signé avec le FMI, si ce n’est qu’il a, certes, aidé au rétablissement de nos équilibres économiques, mais à quel prix !

Il a conduit à de grandes privations pour notre peuple et à une libéralisation à marche forcée de notre économie.

Il a entraîné une dévaluation du dinar de 400% entre 1994 et 1997, le licenciement de centaines de milliers de travailleurs et la liquidation de milliers d’entreprises publiques. Décisions que le sinistre Ouyahia, aujourd’hui sous les verrous, s’était empressé d’avaliser et d’exécuter avec zèle et fierté, allant jusqu’à emprisonner des milliers de cadres algériens et contraindre des dizaines de milliers d’autres à l’exil ou à la retraite.

C’est aussi à cette époque que de grosses fortunes privées ont commencé à apparaître, sur les décombres des entreprises publiques dissoutes, dont elles se sont accaparé le patrimoine foncier et immobilier. Le tout en profitant largement de la libération débridée du commerce extérieur. Cela, pendant que le peuple vivait les affres de la guerre civile.

LES CONSEILLEURS NE SONT PAS LES PAYEURS

Cela dit, on ne peut pas demander au FMI et à la Banque mondiale d’être «plus royalistes que le roi». Ils font leur job, à la place de dirigeants qui ont failli à assumer leur devoir. Ces institutions nous ont imposé, dans la souffrance, les réformes que nous n’avons pas été capables de mener librement et en douceur.

On peut se servir des conseils prodigués par elles, à condition qu’ils soient systématiquement confrontés aux avis de nos experts. C’est ce que font tous les pays développés, comme l’Allemagne, la France ou la Suisse.

Mais cela nécessiterait une meilleure gouvernance technique et la réhabilitation des compétences nationales, trop souvent marginalisées. La tâche de penser aux intérêts à long terme du pays ne peut être assumée que par les algériens. Nous avons à notre disposition une précieuse boîte à outils, qui recèle tout ce que nous avons pu accumuler comme bonnes et mauvaises expériences par le passé. Nous pouvons donc y puiser de quoi faire les meilleurs choix possibles.

 

Par Ali Benouari , Ancien ministre, président du parti politique Nida El Watan



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