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Pour un manifeste des femmes algériennes

07 mars 2021 à 18 h 16 min

Le mouvement des femmes Algériennes, auquel nous appartenons, a préexisté au Hirak. Il est l’expression de notre revendication à l’égalité. C’est pourquoi nous nous sommes reconnues dans l’exigence de changement qui l’a porté. Qu’est-ce que cela signifiait pour nous ? Quels contenus nos luttes imprimaient elles à cette demande sociale ? À l’heure où la construction d’une Algérie réellement nouvelle est revendiquée par la majorité de la population, nous sommes bien décidées à contribuer à sa définition.

Aujourd’hui, il nous semble que la pause que le Covid 19 a imposée au Hirak, doit être consacrée à un bilan des actions menées et à la précision des aspirations qui le portent. Nous souhaitons, ici, proposer une généalogie de nos luttes de femmes en Algérie susceptible d’éclairer nos revendications, nos attentes.

Si le mouvement du 22 février 2019 a correspondu à une remise en cause, par la majorité des Algériennes et des Algériens, du système politique en place, les manifestantes et les manifestants ont à la fois fait la preuve de leur unité et de leurs différences.

Les prémices récentes de notre volonté d’allouer une plus grande visibilité à notre combat ont été multiples et ont connu une reconnaissance publique dans : la vivacité de nos convictions partagées qui nous ont permis de réagir à l’agression des femmes de Hassi-Messaoud ; notre revendication constante d’abrogation du code de la famille et son remplacement par des lois civiles, égalitaires. En attendant, nous avons obtenu, en 2005, quelques allègements de la législation familiale, en faveur des femmes. Nous devons, aussi, citer l’énergie déployée par plusieurs groupes et associations qui sont venues en aide, concrètement, aux femmes en détresse, au jour le jour, en les écoutant, en les accueillant, en les accompagnant au plan psychologique et juridique, les différentes campagnes que nous avons menées contre les violences faites au femmes comme pour leur droit à l’emploi. Toutes ces actions ont convaincu, par-delà nos cercles, de l’ampleur des dysfonctionnements de la société, de la nécessité et de l’utilité de ce travail éprouvant.

Les séminaires, les journées d’étude et de formation, les publications diverses de chercheur-es, le travail en continu d’explication dans les médias, les articles de presse, le travail de celles et ceux qui ont inlassablement animé des émissions de radio et de télévision, ont contribué à sensibiliser à la question des droits des femmes.

Les campagnes de la commission des femmes travailleuses de l’UGTA, les recherches d’universitaires, ont aidé les travailleuses à mettre des mots sur leur mal-vie au travail et à organiser, peu à peu, la contestation, dans une Algérie livrée au dépeçage économique des entreprises et des services publics qui a démultiplié le chômage pour les plus jeunes, précarisé les contrats de travail, permis les emplois non déclarés et généralisé le recours au travail informel. Ces campagnes ont poussé à la multiplication de dénonciations, de dépôts de plainte qui ont exigé bien du courage de la part des victimes. Les quelques procès publics, au grand retentissement sur le terrain médiatique, ont permis d’étendre la réprobation de ces violences au sein de la société. Ces campagnes ont définitivement brisé le tabou du harcèlement sexuel et ont entraîné un changement de la loi en 2004.

Un collectif d’associations s’est saisi alors du combat contre les violences faites aux femmes et mène depuis une longue et patiente élaboration du plaidoyer contre les violences faites aux femmes, une longue campagne qui débouche en 2015 sur une loi criminalisant ces violences.

Les initiatives, les regroupements et les actions ont pris date : chaque 25 novembre se tient une journée de protestation contre les violences faites aux femmes et contre les féminicides.

Ici et là, à un moment ou à un autre, nous apparaît un signe que les idées et principes que nous avons forgés et défendus dans l’adversité sont partagés par de nouvelles générations, animées de la même révolte et de la même volonté de transformer notre société.

De l’indignation de la population de Magra qui manifeste dans la rue en 2015, après l’assassinat de Razika Cherif par son harceleur, à la participation nombreuse au marathon de solidarité avec la jeune joggeuse verbalement agressée, durant le ramadhan 2018, sous le prétexte qu’à cet horaire proche de la rupture du jeûne, «sa place devait être à la cuisine », les expressions sont nombreuses, et de jeunes militantes joignent leurs initiatives à celles de militantes issues des expériences des années 70 et 80.

Si l’on admet que les violences institutionnelles, juridiques, physiques, morales et symboliques sont légion dans notre pays, si l’on observe la diffusion de messages sur les réseaux sociaux incitant à la violence contre les femmes qui porteraient des tenues jugées indécentes, si l’on compte les féminicides commis à travers tout le pays, on peut comprendre l’urgence de notre combat, le devoir pour les femmes Algériennes de s’organiser.

Et de nombreuses associations, conduites par de jeunes femmes, sont venues en ce début de 21e siècle enrichir le paysage de nos luttes. Les réunions se multipliaient. Et c’est dans ce moment de structuration et d’élargissement de notre mobilisation que le Hirak nous a surprises. Ainsi, une aspiration massive à l’égalité, au changement, s’épanouissait sous nos yeux, venue des entrailles d’une société dont la culture patriarcale, qui avait été exacerbée par la vague conservatrice portée par les islamistes depuis les années 90, nourrissait les mécanismes de domination. Oui, notre place a changé dans la société et si nous sommes encore loin de l’égalité, nous sommes de plus en plus nombreuses à envahir l’espace public, l’université, l’univers économique. Les mentalités peinent à enregistrer cette mutation. Mais déjà les pratiques sociales intègrent que les femmes commencent à prendre leur part dans tous les compartiments de la vie publique, ainsi que dans la gestion de la cité. Même si notre participation aux postes décisionnels élevés est encore très minoritaire, nous sommes très loin de la situation des premières décennies où cette présence était symbolique.

Riches de nos expériences antérieures, nous nous sommes investies dans le Hirak. Le 8 Mars 2019, c’est le 3ème vendredi du vent qui souffle sur l’ensemble du pays. Nous avons célébré, dans l’euphorie générale, la journée qui consacre les luttes des femmes. Au sein de la foule immense, nous déferlions en vagues incessantes et colorées, femmes de tous milieux et de tous âges. Dans cette belle mixité des premières semaines, nous admirions la créativité de nos pancartes, la radicalité des mots d’ordre, la force et l’enthousiasme de notre jeunesse, le bonheur partagé d’être ensemble. Le mouvement nous portait. Nous étions soulevées par un sentiment de liberté absolue.

Le 8 mars 2019 restera comme le moment de jonction entre générations militantes. Les moudjahidate étaient de nouveau là : Djamila Bouhired, Louisette Ighilahriz, Louisa Oudarene, Yamina Cherrad, Drifa Ben M’hidi, Bouziane Louisa et bien d’autres. Leur présence ravissait les jeunes. Elle nous a permis de nommer deux idées : d’abord que la participation des femmes aux luttes politiques dans ce pays est ancienne. Nous avons été là dans chacun des combats menés pour la liberté et la justice sociale. Mais aussi, nos revendications pour l’accès à notre droit à l’égalité n’ont pas eu l’écho souhaité. Nous nous sommes donc croisées, nous avons battu le pavé, ensemble, nous avons discuté puis nous avons créé le « Carré féministe » pour que notre voix soit entendue dans le concert des slogans des manifestations mais, aussi, par ce que nous étions convaincues qu’aucune société démocratique ne pourrait être érigée en bafouant les droits des femmes. Nous avions préparé nos slogans, nos affiches et imposé notre présence. Le 8 Mars 2019 fut une journée d’enthousiasme pour chacune. Mais une fois la surprise passée, dés le 22 mars, certains contestèrent notre existence. Heurtés dans leur conviction patriarcale, ils nous accusèrent de diviser les forces du Hirak, voire d’entacher le Hirak. Le 29 mars, nous avons été agressées. Une inquiétude nous saisit : nos revendications allaient-elles encore une fois être repoussées au nom de l’unité du mouvement, au nom des priorités ? Des menaces ont surgi sur les réseaux sociaux, des jeunes femmes ont été agressées, d’autres, arrêtées et humiliées, mais nous avons bénéficié de la solidarité de nombreuses et nombreux concitoyens et concitoyennes. Ils avaient compris que, loin de vouloir affaiblir le mouvement, notre action visait à l’enrichir, en nourrissant les revendications d’égalité, de justice et de démocratie. Et vint le 8 mars 2020 qui nous a permis d’expliquer à toutes et à tous que cette date était une journée de lutte et non une fête, en vue de la conquête de ces droits, en faveur de l’avènement d’une Algérie démocratique et sociale. Nous avons réaffirmé que sans l’accès des femmes à l’égalité, cet horizon ne pouvait que s’éloigner.

Pour toutes ces raisons, nous pensons qu’il est temps pour nous de dire publiquement qui nous sommes, d’où viennent nos revendications et ce que nous attendons de l’Algérie Nouvelle vers laquelle, avec tous ceux et celles qui le souhaitent, nous avons décidé de nous diriger.

Par Fatma Oussedik et Soumia Salhi


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