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Permettez-moi de décrire Hamid, ou «Idir» l’humain aux qualités exemplaires… comme j’ai eu l’honneur de le connaître

20 mai 2020 à 9 h 25 min

Loin des convictions idéologiques et de la biographie stéréotypée, je ressens le besoin profond de partager avec vous ce que j’ai pu connaître de l’homme et de l’artiste que fut Idir… cela apaisera sûrement un tant soit peu la perte d’un ami.

En octobre 2015, j’ai rencontré Idir pour la première fois au restaurant El Boustane, en marge du Salon de la créativité d’Alger, organisé chaque année par l’Office des droits d’auteur et droits voisins. Je le connaissais et il ne me connaissait pas. Nous étions six personnes à table et la conversation s’est étendue sur plusieurs sujets en relation avec la politique, l’art et la réalité sociale.

Dans nos échanges, j’évoquais l’œuvre de quelques artistes, en citant des titres de chansons… je parlais de certains événements de la scène culturelle nationale. Les réactions d’Idir étaient agrémentées de son sens de l’humour connu de tous et de quelques réflexions très pertinentes. Après environ deux heures, j’ai demandé la permission de rentrer afin de répondre à des impératifs professionnels.

Le lendemain, l’un des présents au dîner de la veille m’a appris qu’une fois sorti du restaurant, Idir a demandé : «Qui est ce Monsieur qui était avec nous ?» Ils ont explosé de rire : «Es-tu sérieux, Hamid ?» Il a dit «Oui», et ils lui ont dit : «Lui, c’est Azeddine Mihoubi, le ministre de la Culture». Alors il a ri et a dit : «C’est impossible… deux heures, qu’il était à côté de moi, et je n’ai pas eu la présence d’esprit de demander après son identité… Que Dieu le bénisse.» Quand je l’ai revu, il m’a dit en riant : «Je ne savais pas que j’étais assis à côté du ministre de la Culture du Régime…»

Il a ajouté : «J’ai aimé votre simplicité, votre humilité, le niveau de votre culture générale et votre ouverture d’esprit… Il semble que j’ai gagné un ami.» Et nous nous sommes attelés à débattre de nombreux sujets… Je me souviens qu’à chaque fois il me disait : «Il me semble que le pays a bien changé et c’est moi qui n’ai pas changé … quand vous êtes loin de votre terre et de votre peuple durant quarante ans, vous aurez du mal à assimiler les sentiments profonds qui vous rongent. Les couleurs, les visages, les femmes, les trottoirs, les lumières, les voitures, les murs, les cafés, le langage de la rue… Oui, beaucoup de choses ont changé.»

Peut-être que la distance s’est légèrement rétrécie vers la quête identitaire. Il se confiait à moi comme s’il me connaissait depuis quarante ans… J’avais connu Idir et ses chefs-d’œuvre éternels dans le cœur des gens. Notre génération a été bercée par ses œuvres, et mon épouse étant kabyle, les fredonne souvent : A vava Innouva, Averhri tmeddit, Awah awah, Essundu… secouent les sentiments tout en procurant un plaisir intense en les écoutant.

Je suis resté en contact avec Idir, ou comme on le surnomme «Le saint du chant kabyle». Nous nous échangions souvent des messages de vœux en diverses occasions. Ses visites en Algérie se sont multipliées ces dernières années, car sa principale préoccupation était l’acquisition d’un logement familial dans la capitale, car il avait peut-être commencé à sentir le poids de l’émigration et voulait se rapprocher de son pays, surtout avec ses problèmes de santé. Lors de l’un de ses séjours en 2017, je lui ai rendu visite à l’hôtel Sofitel, où il préférait séjourner à cause de sa proximité et sa vue sur le Jardin d’Essai : un endroit qui répondait aussi peut-être mieux à son besoin d’oxygène.

Sa femme Ferroudja, représentant dignement la femme kabyle, faisait attention aux moindres détails et s’assurait du respect strict du régime alimentaire de son époux. J’ai remarqué qu’elle était véritablement aux petits soins avec lui. Je vous avoue qu’à ce moment-là, j’ai compris que si Hamid n’était pas vrai, authentique et fidèle à ses racines, il n’aurait pas été aussi attaché aux traditions de son village natal Ath Lahcen, qu’il n’aurait pas été fier de prendre le nom d’Idir qu’il avait répandu ses airs partout dans le monde, au point ou il me disait : «Je suis surpris de découvrir qu’on interprète mes chansons dans tel ou tel pays… Je suis aussi gêné que des amis le fassent sans mon consentement… Que puis-je faire tant que je les aime et que mes mélodies leur procurent du bonheur ?»

Je lui ai dit : «que penses-tu d’assister à un concert à l’Opéra d’Alger ?» Il a salué l’idée et a considéré l’existence d’une salle d’une telle envergure comme une grande étape qui permettra aux Algériens d’apprécier davantage la musique universelle notamment, puisque l’Opéra est doté d’un Orchestre symphonique qui a acquis une belle expérience dans l’interprétation des œuvres monumentales connues dans le monde. A notre arrivée, le concert avait déjà commencé sous la direction du maestro Amine Kouider avec l’Opéra Traviata du compositeur italien Verdi. Idir avait été accueilli dignement, le public l’avait beaucoup applaudi et l’a salué chaleureusement à la fin du concert.

Les familles se précipitaient vers lui pour des prises de photo, des signatures d’autographes… et j’ai senti qu’il était très heureux de retrouver son public, car il craignait qu’après quatre décennies d’absence, son nom serait oublié… ou peut-être que les traits de son visage ne seraient pas reconnaissables par les gens. Idir n’était plus ce jeune homme aux cheveux longs et aux lunettes apparentes… Il marchait lentement, avec un chapeau gris et des lunettes discrètes, mais sans perdre son beau sourire qui reflète la beauté de son âme.

Le lendemain, je l’ai emmené au Salon international du livre d’Alger (SILA), et là il est revenu longuement sur la période durant laquelle il a étudié la géologie et comment il a dirigé une équipe de chercheurs dans la région de Bou Saâda… et il a commencé à se remémorer des souvenirs avec la population locale connue pour son hospitalité et sa générosité, comme elle a été si bien décrite par… Etienne Dinet : de l’eau, du café, du bon pain fait localement étaient mis à notre disposition en abondance… et il m’a expliqué les méthodes utilisées pour creuser, fouiller, analyser les matériaux pour atteindre les résultats scientifiques attendus.

Je lui ai dit : «Pourquoi n’as-tu pas poursuivi tes études ?» «Même la musique fait appel à la géologie», a-t-il répondu, comme d’habitude avec son sens de l’humour. «Vous puisez des rythmes les plus anciens et plus profonds pour créer un nouveau rythme. Si j’avais rejoint Sonatrach, Essendu n’aurait pas existé.»

Il a ajouté : «J’ai découvert que la musique m’a éloigné de la recherche géologique que j’aime tant et à laquelle je intéresse encore, comme un moyen de rafraîchir la mémoire en suivant les programmes télévisés se rapportant à cela.» Au Salon du livre, il a été agréablement surpris par la forte affluence, alors que les gens le regardaient, peut-être pour s’assurer que c’était bien lui… Il me dit : «Il semble que j’ai commencé à te faire de l’ombre en matière de popularité…», et je lui ai répondu : «Tu as dépassé le seuil de l’universalité… et tu veux que je te concurrence là-dessus ? Il n’y a qu’un seul Idir d’une telle envergure.» Après quatre heures, il m’a accompagné à la salle Ibn Zaydoun pour honorer l’artiste Sadek Djemaoui : une reconnaissance de ses cinquante ans d’engagement pour l’art, la musique et la jeunesse avec El Bahara.

L’hommage s’est déroulé en présence de nos enfants du grand Sud. En rentrant à l’hôtel, il m’a dit : «Je t’ai dit que le pays a changé… et c’est moi qui n’a pas changé.» Je l’ai surpris en lui demandant : «Quand retrouveras-tu tes fans ? Tu chantes en Tunisie, à Marrakech et dans de nombreuses capitales du monde, et tu prives plusieurs générations de ton pays de ta voix et de tes belles œuvres…».

Il a dit en riant : «Penses-tu que le moment est venu… ? » J’ai parlé avec l’ancien directeur de l’Onda, Samy Bencheikh, et nous nous sommes entendus sur le principe, en suggérant la tenue d’un concert au mois de janvier, en particulier après la consécration de Yennayer comme Journée nationale… J’ai compris alors qu’il avait tranché sur la question.

Il a décidé d’arrêter son boycott artistique après que l’identité amazighe ait pris sa place naturelle dans la structure de l’identité algérienne, de la langue et du patrimoine culturel et social national. J’ai réalisé à ce moment là qu’Idir est passé de la position du combattant… à la position du citoyen qui veut faire plaisir à ses fans et amoureux. C’est l’icône qui s’est formée avec conviction intellectuelle, patience et sagesse.

Le 28 décembre 2017, je lui ai envoyé un SMS et lui ai demandé son avis sur la consécration de Yennayer «le 12 janvier de chaque année» comme fête nationale. Il m’a répondu (Paix à son âme) : «Bonjour mon cher Azeddine. Je n’ai pas eu le plaisir de te retrouver ici et j’ai su que tu étais en plein travail. Il est vrai que la légitimation de Yennayer est une excellente nouvelle et qu’elle est le signe de l’évolution des choses dans le bon sens. En plus mon ami, je suis convaincu que Yennayer et d’autres événements sont autant de petits coups de boutoir qui changeront à la longue tout un paysage voire une mentalité et tu es un des artisans de ce changement. J’espère te revoir bientôt.

Je t’embrasse.» Je lui ai demandé alors : «Que penses-tu d’un concert à la coupole d’Alger les 5 et 6 janvier 2018 ?» Il n’a pas réfléchi longtemps et m’a dit : «Les retrouvailles vont enfin avoir lieu.» Et il m’a expliqué l’impact de celles-ci en termes de communion et d’unité nationale, loin des conflits politiques et idéologiques…

Il n’y aura pas de place pour ces choses lors du concert. La preuve en est qu’une de ses chansons politiques était programmée pour la première soirée et qu’il a préféré ne pas l’interpréter pour éviter toute polémique.

Les deux concerts étaient exceptionnels en présence de milliers de personnes. C’était véritablement un moment historique, pas pour Idir seulement, mais pour le public bercé par ses mélodies uniques, ainsi que pour toutes les nouvelles générations qui ont eu l’opportunité de voir enfin le «Idir de Sendu» après quarante ans. C’était une interaction extraordinaire avec son public ; d’ailleursn à la fin du spectacle, il m’a avoué : «Je devais m’asseoir avec toi et laisser la scène au public… il est magnifique.»

La présence de sa fille «Thanina», avec laquelle il a interprété un certain nombre de ses titres, a donné un caractère particulier au concert… Elle a pu apprécier l’amour du public pour son père… sa place dans la sphère sociale et culturelle, tout en s’assurant que ses racines tremblaient encore dans les profondeurs de sa patrie.

Le souhait d’Idir était de faire une tournée dans plus d’une dizaine de villes du pays, mais l’évolution de sa maladie l’a privé de réaliser son rêve de retourner quarante ans après à Tizi Ouzou, M’sila, Tiaret, Annaba, Tlemcen, Béjaïa, Oran,… et la visite de Bou Saâda qu’il avait bien connue : il m’a dit : «Si nous y allions… je n’accepterais rien d’autre qu’un bon plat de Zviti préparé par une main de l’ancien quartier de Mouawamin.»

Idir était un artiste très instruit et avait des lectures politiques profondes. Il exprimait ses idées dans un langage simple, raffiné, sans démagogie avec beaucoup de respect. On lui reconnaît un comportement sans arrogance, dominé par la dimension humaine avec un sens de l’humour unique.

C’était un artiste ouvert sur toutes les cultures, étant un bon lecteur et un critique intelligent. Je me souviens qu’il m’a parlé de Si Mohand Ou Mhand comme il pouvait me parler d’Al Moutanabbi, de la valeur de sa poésie et de la profondeur de ses mots.

Il regrettait de ne pas être en mesure d’avoir une bonne maîtrise de l’arabe, ce qui l’a peut-être fait hésiter à l’époque à répondre favorablement aux invitations des pays tels que l’Egypte, le Liban et les pays du Golfe.

Quant à la question de la religion et des croyances, il ne m’est pas arrivé de la soulever avec lui compte tenu du fait qu’elle soit liée à des convictions personnelles.

Adieu Hamid… l’Homme unique qui a gardé l’esprit de l’enfant né dans la profondeur des montagnes du Djurdjura, malgré la quarantaine d’années d’émigration.

Adieu, homme qui pensait qu’il n’avait pas changé. Mais après quarante ans, nous avons découvert qu’il brûlait comme une bougie pour un changement attendu…

Adieu l’ami que j’aime tant… Adieu l’artiste qui vivra toujours par son œuvre monumentale…

Que la terre te soit légère.

Adieu Hamid.

Par  Azzedine Mihoubi , Ancien ministre

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