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Où va le hirak ? (2e partie et fin)

13 février 2020 à 9 h 00 min

La difficulté de répondre à une telle question est illustrée par les réponses d’un grand philosophe, M. Edgard Morin, au sujet de la révolte en Tunisie.

En 2011, il déclarait avec enthousiasme : «Ce fut la force d’une spontanéité auto-organisatrice, désordonnant, en un premier temps, par son caractère pacifique, les pouvoirs répressifs, inventant, à partir de la téléphonie mobile et d’internet, ses communications immédiates et permanentes et, par-là, une organisation en réseau, sans tête, donc non décapitable, mais avec d’innombrables têtes.»

En décembre 2019, il écrivait dans la même presse «Alors voici ma crainte fondée sur la conscience qu’une action n’obéit pas nécessairement à son intention, mais subit les détournements, et parfois pire, son propre retournement contraire à l’intention. Ainsi, les printemps libérateurs ont aussi libéré des forces réactionnaires qui les ont abolis et institué souvent un regel pire que celui qui précédait.

Il en fut ainsi du printemps arabe de 2010-2011, du printemps européen de 1848, de la révolution russe émancipatrice de 1917 devenue asservissante. Les forces les plus progressistes déclenchent les pires forces réactionnaires qui peuvent être écrasées, mais risquent d’être écrasantes».

Cette inversion du jugement d’un grand observateur politique comme Edgard Morin montre bien combien il est difficile, voire impossible d’effectuer des analyses pertinentes sur un événement politique «à chaud», car l’émotion prend le pas sur la logique de la raison, et parce que trop souvent aussi l’information sur l’événement est l’objet de toutes les manipulations partisanes.

Ceci est dit pour bien souligner que toute analyse sur le hirak, surtout lorsqu’on a la prétention d’évoquer son avenir, est sujette à caution et doit être prise avec prudence.

«Comparaison n’est pas raison», dit-on, mais où est la raison froide et logique lorsqu’il s’agit d’aborder un événement aussi considérable qu’une révolution populaire ? L’exercice est périlleux certes, mais il mérite d’être effectué, car comparer, c’est aussi une façon de comprendre.

2-1 Le Hirak est-il un mouvement spontané ?

Dire aujourd’hui que le mouvement populaire algérien est un mouvement spontané est à la fois vrai et faux : vrai, parce qu’il a explosé un certain 22 février 2019 à travers tout le pays lorsque l’humiliation du peuple avait atteint son point de rupture.

Tout le monde s’accorde à dire que la tragi-comédie organisée pour la réélection de Bouteflika avec ces foules de lécheurs de bottes en costume-cravate, en adoration freudienne d’un «totem», un cadre, qu’ils agitaient sous le nez d’Algériens abasourdis fut l’étincelle qui a réveillé l’honneur et l’orgueil des Algériens. Trop, c’est trop !

Mais alors pourquoi avoir attendu 20 ans et laissé les choses en arriver à ce sommet du ridicule pour se révolter ? N’y avait-il pas eu lieu suffisamment d’événements prémonitoires tout le long de cette lente descente aux enfers pour éveiller les consciences ?

On peut dire sans se tromper que la redistribution de la rente depuis les années 1970 et le bon fonctionnement de l’ascenseur social depuis 1962 ont largement amorti les effets du pouvoir autoritaire sur les libertés. Pourtant, la protesta populaire en réalité n’a jamais cessé.

L’histoire du pays est ponctuée par des manifestations périodiques qui ne répondent pas toutes à de simples revendications socio-économiques, à l’exemple du mouvement «berbère» du début des années 1980, qui éclata à partir d’un simple événement culturel : l’interdiction faite à Mouloud Mammeri de donner une conférence littéraire à l’université. De ce choc violent naîtra un mouvement qui va structurer le combat pour les droits de l’homme et les libertés.

C’était 20 ans après l’indépendance du pays.

Le deuxième événement, même si son déclenchement fut plus que probablement le fait de luttes au sommet du pouvoir, est Octobre 88. Le pouvoir, divisé, et vite dépassé par l’ampleur de la révolte, ne sut réagir que par une violente répression. Il y eut des morts et la hideuse ombre de la torture refit surface à cette occasion. C’est exactement ce qui arriva en Chine avec la révolution culturelle !

Il y eut certes de saines réactions de l’élite intellectuelle, des médecins et des universitaires pour dénoncer cette répression aveugle et exiger enquêtes et réparations, mais il y eut aussi et surtout l’émergence du mouvement islamiste qui sut habilement phagocyter le mouvement et s’imposer en interlocuteur incontournable avec le pouvoir.

Je ne crois pas que ceux qui étaient à l’origine de cette triste aventure aient pu envisager une seule minute sa désastreuse évolution, suivie par l’émergence d’un mouvement politique qui contribuera à précipiter le pays dans la guerre civile !

C’était 30 ans après l’indépendance.

Et puis, le pays a plongé dans la guerre civile : les conséquences de la sauvagerie que nous avons tous subies, sans exception, directement ou indirectement pendant cette période, je l’ai déjà affirmé et je le répète, ne sont pas près de disparaître.
La mémoire de cet événement majeur dans la vie de notre pays est toujours vivante même si notre sens de la pudeur et de la retenue, puisé dans les fonds de cette ancestrale sagesse populaire, la renvoie tout au fond de notre mémoire collective, dans la partie secrète de notre âme.

Au sortir de cette funeste décennie, les Algériennes et les Algériens attendaient beaucoup de la paix retrouvée, même si l’on savait que rien n’avait changé et que cette énorme souffrance n’avait fait que reproduire et renforcer le même système avec ses mêmes hommes et ses mêmes pratiques

En janvier 2011, au moment où se déclenchait le fameux «Printemps arabe» en Tunisie, c’est l’augmentation du prix des produits alimentaires de base qui a mis le feu aux poudres dans notre pays.

L’émeute et son corollaire, la répression, ne sont pas sans rappeler le mode opératoire d’Octobre 88, même si cette fois-ci le pouvoir va réagir plus prestement en procédant à l’exonération des taxes sur certaines marchandises. Mais même si l’émeute s’est ainsi rapidement dissolue, il n’en demeure pas moins que pendant les mois qui ont suivi se succéderont des manifestations d’avocats, greffiers, médecins, étudiants et salariés du textile qui en appellent pour la plupart à l’amélioration de leurs conditions de travail, mais aussi à la chute du régime.

On se souvient de la tentative pathétique du CNCD et du mouvement Barakat de récupérer le mouvement en rassemblant sous la férule du RCD quelques syndicats et associations non agréés dans une tentative vite avortée de mobiliser la rue par l’organisation de manifestations sur la place publique.

La leçon de janvier 2011 vaut pour le hirak d’aujourd’hui : le mouvement populaire s’est vite éparpillé en une multitude de protestations sectorielles, faute d’encadrement par les syndicats et les partis politiques. Les associations réunies par le CNCD n’avaient aucun ancrage social, aucun projet politique clair et de plus, victimes de la méfiance aiguë que la population a développée à l’égard des partis politiques, y compris le RCD, suspects d’être manipulé par le pouvoir.

Un nouveau cycle de 30 ans s’est achevé avant que, de nouveau, la révolte ne réapparaisse : le 22 février 2019, 30 ans et quelques semaines après Octobre 88, le peuple est dans la rue avec le même sentiment d’injustice, d’humiliations répétées et de «hogra». Il suffisait d’un facteur d’accélération de l’histoire pour tout précipiter, il y en a eu plusieurs : la harga qui noie dans la Méditerranée des dizaines de nos enfants et vis-à-vis de laquelle le pouvoir n’a su répondre que par la répression en est un, la forfanterie inadmissible du 5e mandat précédé de 20 ans d’abus de pouvoir et de corruption, en est un autre !

Voilà pourquoi, à mon avis, il n’est pas juste de parler d’un mouvement spontané, apparu ex nihilo ou inscrit, comme l’affirment certains, dans le cycle du «Printemps arabe». Les Algériens se battent sans interruption pour le regain de leur dignité et de leur liberté depuis toujours : les anciennes générations ont libéré le pays en 1962 et les générations post indépendance sont en lutte depuis cette date pour libérer les Algériens eux-mêmes du statu quo politique qui met en péril l’avenir du pays et celui de nos enfants.

2-2 : Où va le hirak ?

Si l’on prend en comparaison les deux grands mouvements populaires américains et de Mai 68, que peut-on en conclure ?

1- Que c’est la jeunesse instruite, rapidement suivie par les intellectuels de gauche, qui ont théorisé ces mouvements populaires aux USA et en France, mais en refusant de transformer leurs revendications en projet politique.

2- Dans les deux cas, c’est le refus de toute forme de structuration et le rejet de toute action de nature politique qui va imploser ces mouvements.

3- Finalement, ces mouvements vont se scinder en deux parties : ceux qui continueront dans le rejet de toute forme d’action politique et qui s’investiront dans «la révolution culturelle», et ceux qui accepteront d’être métabolisés dans l’action partisane et/ou syndicale institutionnelle : dans le parti démocrate aux USA, dans les partis et syndicats de gauche en France.

Le hirak est l’héritier d’un long mouvement historique qui a connu ses avancées et ses replis et qui se trouve aujourd’hui en bénéfice d’une brusque accélération de l’histoire.

Ses mots d’ordre et son mode opératoire montrent incontestablement qu’un saut qualitatif a été effectué par la population en matière de conscientisation politique avec le développement d’un sentiment de citoyenneté qui commence à souder ses composantes sociales et culturelles et à renforcer la cohésion sociale. Encore que beaucoup reste à faire dans ce domaine.

Plus que l’école ou l’université, c’est probablement «le système éducatif informel» porté par internet qui a été l’élément facilitateur d’une telle évolution.

Le hirak est bien l’accomplissement d’une étape, mais insuffisant pour aboutir au changement de régime tel que revendiqué par la rue. Il n’est pas un mouvement révolutionnaire dans le sens où il n’a pas été en mesure de se donner un projet politique, une avant-garde révolutionnaire et un leadership centralisé, trois éléments indispensables à sa structuration. Il est resté orphelin du politique de bout en bout.

Comme les mouvements de la jeunesse américaine et des leaders de Mai 68, le hirak a clairement exprimé son refus de toute structuration de crainte d’être récupéré et divisé en raison d’une connotation péjorative vis-à-vis du politique, d’une crainte de «manipulation» ou de «récupération», largement partagée par la population, contrairement à Octobre 1988 où la révolte populaire a failli être récupérée par le mouvement islamique du FIS. En 2020, et heureusement pour le pays, cette fraction extrémiste et violente de l’islam politique a disparu. Que reste-t-il aujourd’hui de parti politique ou de syndicat susceptible d’encadrer un mouvement populaire de cette envergure, surtout après 20 ans de pouvoir moyenâgeux des Bouteflika.

Pour les partis d’obédience islamiste, l’islam idéologique s’est complètement converti au discours et à l’action politique s’intégrant ainsi dans le jeu institutionnel des luttes pour le pouvoir.
Les partis de cette obédience sont rentrés dans le cadre défini par le pouvoir au même titre que les partis «de l’alliance présidentielle» et les partis dits de l’opposition.

Trop occupés par leurs luttes internes de leadership et de manœuvres politiciennes, aucun parti n’a développé de capacité d’analyse et de prospective qui lui aurait permis de voir venir cet avènement majeur de la politique nationale ne serait-ce qu’à l’aune du vaudeville du 5e mandat.

Incapable de prévoir l’irruption du hirak dans le paysage politique et d’en estimer objectivement le poids, ils se sont retrouvés piégés dans leur propres contradictions. Refusant de prendre le risque de rompre avec le régime pour basculer entièrement avec le hirak, ils vont céder aux facilités d’un équilibrisme opportuniste, se contentant d’émettre des messages et des discours de soutien au hirak, tout en poursuivant leurs tractations avec le pouvoir pour ne pas être en marge de la solution autoritaire qui sera imposée par le régime.

Evidemment, à ce jeu de coulisses, ils finiront par s’épuiser dans les manœuvres du pouvoir et tomber dans le piège habillement tendu de l’élection présidentielle du 12 décembre 2019.

Faute d’un choix idéologique et politique clairement assumé et d’une stratégie adaptée à la gravité de l’événement, ils paieront très cher leurs hésitations : totalement discrédités par l’opinion publique et ridiculisés par le pouvoir, ils devront affronter désormais une longue traversée du désert pour espérer se reconstruire !

Reste à évoquer le rôle de la fameuse «société civile»

Ce concept de société civile est probablement le plus flou et le plus manipulé de notre temps. C’est un peu le «fourre-tout» dans lequel on trouve à la fois tout et rien.

Le concept de société civile a été énoncé il y a plusieurs siècles par des philosophes tels que Montesquieu et surtout Rousseau dans son fameux Contrat social. Il signifiait le peuple, au sens des habitants de la «cité», c’est-à-dire tous ceux qui ne font pas partie du pouvoir ou de l’Etat et de ses institutions. Jusqu’au XVIIIe siècle, la société civile se confondait tout simplement avec la société tout court.

Dans les démocraties occidentales, il s’agit d’une organisation du social établie selon «le principe de la libre association» en étroite négociation avec le politique et regroupant, selon Nadine Picaudou, «l’ensemble des réseaux associatifs pourvoyant des services aux populations… qui complètent l’action des pouvoirs publics ou se substituent à elle».

Ce qui signifie, à la base, l’existence d’institutions politiques : partis politiques, syndicats mais aussi institutions politiques de l’Etat, représentant et défendant légitimement les intérêts de la population.

Les associations de la société civile ne sont là que pour compléter cette action institutionnelle, en prenant en charge les intérêts des catégories sociales insuffisamment défendues par les institutions officielles : on y trouve «des groupes d’intérêt ou de pression qui défendent, de manière plus ou moins corporatiste, les intérêts d’un groupe donné… des associations sportives ou culturelles ou des groupes qui se constituent autour de la défense d’une idée ou d’un principe, comme les associations de défense des droits humains ou de protection de l’environnement…»

La société civile dans ces pays est encouragée et financée par les pouvoirs publics qui reconnaissent son apport essentiel dans le dialogue social que le pouvoir politique lui-même souhaite instaurer avec la société qu’il gouverne.

Dans les pays du Sud, comme l’Algérie, que peut signifier ce concept dans une société où n’existe à proprement parler ni partis politiques libres et représentatifs, où le poids des syndicats, officiels ou libres, est insignifiant et où les assemblées élues sont inféodées au pouvoir. Quel rapport a cette nébuleuse d’associations, dont beaucoup ne doivent leur existence qu’aux largesses du pouvoir avec la population et ses problèmes ? Et quel rapport doivent-elles établir avec un pouvoir politique qui n’a de cesse que de les combattre ou de les phagocyter ?

Vouloir faire jouer un rôle politique à cette société civile et, pratiquement, la substituer aux organisations politiques est une grave erreur.

D’une part, la société civile n’est pas dans son rôle pour organiser ou arbitrer un conflit politique : elle n’en a ni les moyens organiques ni les capacités intellectuelles. De plus, en s’écartant de ses missions traditionnelles et en s’impliquant dans le débat partisan, cette «société civile» embryonnaire prend l’énorme risque d’être étouffée dans l’œuf.

Quel que soit le rôle méritoire et courageux de certaines personnalités qui s’en revendiquent, elle ne peut se substituer au travail des partis politiques.

Le hirak va donc se dissoudre dans la société qui l’a porté en son sein pendant des décennies et dont elle vient d’accoucher dans une immense clameur de colère et d’espoir. Le combat doit se poursuivre, et si la pression de la rue est importante, il est tout aussi important de préparer les prochaines étapes du combat pour la démocratie, la liberté et la justice sociale.

Il faut espérer l’éclosion de «mille fleurs» à travers le pays : associations, groupes de recherche au sein des universités, think tanks et débats publics pour nous faire connaître les uns aux autres, pour échanger, élever encore davantage le débat, construire des alternatives, donner du grain à moudre aux organisations politiques et syndicales qui doivent commencer maintenant à se reconstruire et à former les élites politiques de demain !

Enfin, le pouvoir doit comprendre que l’on ne peut pas gouverner un pays et une population en faisant l’économie du politique. Sans la réhabilitation de ce dernier, en garantissant la liberté d’organisation et d’expression et en encourageant l’émergence d’une élite politique crédible et compétente, la césure entre le peuple et ses dirigeants n’a aucune chance d’être réduite.

J’entends dire «vaste programme» par ceux qui sont légitimement pressés. Mais il n’y a pas d’avenir sans travail, sans pensée, sans science, sans savoir et sans morale, et tout ceci ne peut s’inscrire que dans la longue temporalité.



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