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mardi, 11 août, 2020
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Où va le hirak ?

12 février 2020 à 9 h 30 min

1- les leçons de l’Histoire

1-1 La révolte de la jeunesse américaine

«Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le Complexe militaro-industriel. Le risque d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques. Nous ne devrions jamais rien prendre pour argent comptant. Seule une communauté de citoyens prompts à la réaction et bien informés pourra imposer un véritable entrelacement de l’énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos méthodes et nos buts pacifiques, de telle sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble.»

Cette allocution prémonitoire, prononcée par le président des Etats-Unis Dwight D. Eisenhower le 17 janvier 1961, quelques jours avant le terme de son dernier mandat, n’aura pas été entendue par l’élite intellectuelle et politique américaine. Elle se rappellera à son souvenir six années plus tard.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Amérique, victorieuse est plus puissante et plus prospère que jamais. Sa classe moyenne se développe, bercée par le chant des sirènes de «l’American way of life» et ses enfants peuplent les nombreux campus où se forment les citoyens de demain.

Mais l’Amérique est aussi habitée par ses vieux démons qui troublent sa fausse assurance de ces années prospères 1950. Le maccarthysme et ses chasses aux sorcières, la ségrégation raciale avec l’assassinat en 1968 du chantre du combat non violent pour l’égalité des droits civiques, Martin Luther King, mais aussi le creusement des inégalités sociales qui produit exclusion sociale et violence urbaine, agitent en profondeur la société et finiront par troubler la conscience de sa jeunesse.

Ce sera la guerre du Vietnam au final qui allumera la mèche de cette bombe à retardement sociale. L’agitation commence à gagner les campus américains dès le début des années 1960 et connaîtra son apogée dans les années 1968 à 1970.

Les étudiants prennent d’abord conscience des contradictions profondes de «l’Américan way of life» et découvrent que leurs universités sont totalement sous le contrôle des grands lobbies financiers et militaires qui, en définitive, fixent leur avenir. Ils commencent dès lors à s’organiser pour comprendre et se défendre contre un système jugé oppressif et raciste.

C’est essentiellement au sein d’un syndicat,  le Student for a Democratic Society (SDS) que le combat s’organise.

Ce syndicat, embryonnaire au début, ne réunissant que quelques centaines de militants, commencera à se faire connaître en soutenant le combat en faveur de l’égalité des droits civiques des Noirs, puis débordera rapidement dans la protestation contre les essais nucléaires, le respect des libertés civiques, le respect du droit de toutes les minorités et le droit à la liberté de parole au sein des universités.

Il faut souligner que les idées défendues par le SDS se développeront et se diffuseront largement grâce à l’organisation de groupes de réflexion qui travaillent sur des sujets aussi variés que la social-démocratie, la bureaucratie administrative, le financement des universités ou les entraves à la libre expression des étudiants au sein des universités. Ce point est important car, on le verra, c’est surtout ce travail intellectuel qui va impulser la contestation et lui donner son caractère révolutionnaire.

Dans ces groupes de réflexion, où se croisent étudiants, enseignants mais aussi des intellectuels de la «nouvelle gauche» américaine, se constitue un creuset essentiel de la pensée critique et un centre névralgique dans lequel va s’élever la conscience politique des étudiants.

Ces groupes du SDS seront à l’origine d’une production intellectuelle de haut niveau, qui rendra le mouvement étudiant plus audible par la classe intellectuelle et politique des Etats-Unis. Par la diffusion de ses deux manifestes : «Port Huron Statement et America and the new era», le SDS deviendra un des mouvements les plus lus et respectés des USA et élargira considérablement sa base militante.

C’est ce travail intellectuel qui donnera corps à la révolte induite par la guerre du Vietnam à partir de 1965. Le SDS va organiser des manifestations de masse contre la guerre et devenir ainsi le symbole de la résistance contre cette guerre jugée injuste et en flagrant décalage par rapport aux valeurs déclarées de la société américaine.
C’est à partir de ce nouveau combat que le SDS va connaître une énorme adhésion des jeunes et déclencher le vaste mouvement de protestation politique qui culminera dans les années 1968 à 1970.

En effet, à partir de cette date, les jeunes Américains se sentant trahis par leurs dirigeants politiques durcissent le ton. Leur combat se radicalise contre «le système» dans lequel ils amalgament toutes les institutions politiques, économiques et militaires, auxquelles ils déclarent la guerre !

Leurs revendications de morale et humanistes virent à la contestation du système de gouvernance, réclamant un changement de paradigme politique et une plus grande participation à la décision politique. Entre 1968 et 1970, leur combat va bouleverser l’Amérique et forcer le Complexe militaro-industriel à ouvrir des pistes de négociation avec les jeunes et leurs syndicats.

Néanmoins, le mouvement va échouer dans ses revendications politiques, en particulier dans son projet de démocratie participative directe et d’une société plus égalitaire. Cet échec s’explique par deux phénomènes : le premier est l’échec des tentatives de création d’un mouvement révolutionnaire structuré et efficace, capable de porter la lutte au niveau politique, le 2e est lié à la puissance des deux grands partis politiques qui règlent la vie politique américaine et qui, du fait des moyens considérables à leur disposition, peuvent neutraliser ou métaboliser tout mouvement politique marginal

C’est ce qui conduira le mouvement petit à petit à son affaiblissement avant d’être purement et simplement phagocyté par la «nouvelle gauche» du parti démocrate.

Affaiblis et divisés, une partie des dirigeants du mouvement finiront par se ranger derrière le candidat MacGovern aux primaires démocrates, mais celui-ci sera défait par M. Hunfrey, qui sera lui-même battu l’élection présidentielle par le candidat ultralibéral, M. Nixon !

La révolution politique menée par la jeunesse américaine s’éteindra, digérée par les partis institutionnels.

Mais même si l’échec politique est patent faute de structuration du mouvement, cette énorme mobilisation populaire va imprimer de multiples changements dans la société américaine : changement de paradigme dans l’enseignement universitaire où la pensée critique chasse le prêt-à-penser et ouvre la voie à une formidable production scientifique et intellectuelle, la lutte contre la guerre du Vietnam, à sensibiliser l’opinion publique américaine et internationale sur le sujet, même si cette sale guerre se poursuivra jusqu’en 1973, le mouvement estudiantin a incontestablement influé sur l’acquisition des droits civiques des minorités noires, latinos et mexicaines et poussé à l’égalité homme-femme et à une plus grande équité à l’accès aux services publics.

1-2 Mai 1968

Le mouvement de protestation de masse, survenu en France en Mai 1968, continue à donner lieu à de multiples interprétations sur son origine, le sens de son combat mais aussi sur les raisons de son échec à imposer un changement politique significatif en France.

Par contre, peu d’études se sont intéressées à son origine et le débat à ce sujet est loin de se tarir : certains historiens considèrent, à mon avis à juste titre, que la guerre d’Algérie fut un facteur important dans l’éveil des consciences de la jeunesse et des masses laborieuses. La dénonciation des atrocités de cette guerre, en particulier de la question de la torture, effectuée par les jeunes recrues du service militaire à leur retour au pays, a certainement provoqué un choc dans l’esprit de cette jeunesse jusque-là ignorante de cette réalité, bercée qu’elle était par les promesses de prospérité des «Trente glorieuses».

La France, tout juste sortie de la Seconde guerre mondiale, a cru, malgré les avatars de Vichy, avoir reconquis toute sa puissance et sa gloire. Le programme politique énoncé par le Conseil national de la résistance et le plan Marshall laissaient présager d’un avenir radieux dans une France réconciliée et solidaire. Les réformes économiques et sociales initiées à partir de 1948, avec la mise en œuvre du système universel de sécurité sociale et de la généralisation des services publics, allaient dans ce sens.

Mais la guerre d’Indochine, avec la défaite humiliante de l’armée française à Dien Bien Phu, puis celle de la guerre d’Algérie, dont l’horreur va dépasser tout ce qui s’est produit dans toutes les guerres coloniales françaises, vont sérieusement ébranler ces certitudes. De plus, alors que la guerre d’Indochine n’a concerné qu’une armée de métier, l’acharnement des autorités françaises à éviter coûte que coûte une seconde humiliation va pousser à la mobilisation générale et envoyer «au bled» des jeunes recrues du service militaire qui reviendront en France complètement traumatisés par la violence, l’injustice et la cruauté de cette guerre, menée contre une population désarmée qui ne réclame que son droit à la liberté.

Au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, la Ve République oublie les promesses du programme du Conseil national de la résistance et s’installe dans une politique résolument de droite. Les inégalités sociales qui en seront issues vont constituer le 2e creuset de la révolte de Mai 1968.

Contrairement à la révolte de la jeunesse américaine, celle de Mai 68 va débuter par des grèves récurrentes des syndicats ouvriers des grands ensembles industriels et aux protestations des petits agriculteurs, pour exploser dans les rues des grandes villes françaises avec les manifestations et la grève générale des lycéens et des étudiants, puis des fonctionnaires.

Plusieurs millions de personnes vont ainsi se retrouver dans la rue dans un grand brassage social qui défie le pouvoir en posant non seulement des revendications sociales, mais surtout en soulevant de vrais enjeux politiques.

Pendant un mois, la France est secouée par un mouvement insurrectionnel violent qui menace la stabilité de ses institutions politiques et sociales et réclame un changement de régime et le départ du gouvernement.

Malgré son caractère massif, violent et déterminé, ce mouvement n’a pas abouti à un changement de régime politique ni même de gouvernement.
L’une des causes de cet échec est liée au fait que beaucoup de ses leaders les plus engagés et écoutés, à l’image des Cohn-Bendit, Alain Geismar, Jaques Sauvageot et Alain Krivine, mais aussi d’intellectuels comme Sartre et Maurice Grimaud, refusent de construire un programme politique ou de structurer le mouvement. Je pense par exemple à cet entretien entre Cohn-Bendit et Jean-Paul Sartre intitulé «L’imagination au pouvoir» et où Cohn-Bendit dit : «On n’a pas de programme. Ça vous arrangerait bien qu’on en ait, mais on n’en aura pas.»

De même, c’est au nom du rejet de tout autoritarisme qu’ils refusent de centraliser les multiples mouvements de quartier, d’usines ou d’université qui constituent la puissance et la force du mouvement pour en faire un mouvement révolutionnaire structuré autour d’un programme et d’une direction politique.

C’est l’un des points qui rapprochent Mai 68 au mouvement de la jeunesse américaine : le rejet du politique et de ses impératifs de programme et d’organisation conduira progressivement au délitement des deux révoltes sans qu’elles puissent atteindre leur objectif de changement de régime.

Comme aux Etats-Unis, l’affaiblissement du mouvement par sa fracturation et ses conflits internes facilitera sa récupération par les grands syndicats (la CFDT avec les accords de Grenelle qui ont permis la reprise du travail) et les partis politiques de gauche : le parti communiste, mais surtout le PS, qui ont su habilement absorber les élites du mouvement pour les intégrer dans le combat syndical et politique institutionnel.

Mais même si cette révolution n’a pas été à la hauteur de celle de 1789, elle a incontestablement marqué l’Histoire contemporaine, non seulement de la France mais de tout le monde occidental. Elle a porté au débat des sujets qui étaient jusque-là tabous : la sexualité, l’égalité homme-femme, le droits des minorités, l’accès plus démocratique au savoir, la lutte contre les inégalités sociales, etc.
Dans ce sens, Mai 68 est à la fois un mouvement symbolique qui mérite l’adjectif de révolutionnaire, même s’il n’a pas atteint son objectif de renversement du pouvoir.

1-3 la Révolution culturelle chinoise

Il peut sembler incongru de mettre en miroir des événements historiques décrits plus haut avec ceux survenus dans un tout autre contexte géopolitique, culturel et historique : la révolution culturelle en Chine. Mais mon propos n’est pas de donner une leçon d’histoire : ceci me rendrait bien présomptueux, car je ne suis pas historien, j’écris en tant que citoyen algérien pour d’autres Algériens, dans le seul but d’enrichir un débat qui n’est pas près d’être clos.

Si le Hirak avec un grand H est devenu un exemple de mouvement de protestation fondamentalement populaire, puisque parti du peuple, il n’est qu’une étape du combat que mènent les Algériens depuis ¾ de siècle, qui a commencé par la guerre d’indépendance et passé par un autre moment révolutionnaire que notre mémoire collective a curieusement tendance à scotomiser : Octobre 1988 !

Si le hirak peut valablement aujourd’hui se comparer aux grands mouvements révolutionnaires démocratiques du XXe et du XXIe siècles, Octobre 1988 n’est-il pas plus proche du mode opératoire de la révolution culturelle chinoise ? Je laisse au lecteur le soin de méditer là-dessus.La révolution culturelle chinoise n’a pas été le fait spontané de la jeunesse, mais le fruit d’une manipulation au plus haut sommet du pouvoir. Mao Tsé Toung, le père de la révolution chinoise déclenchée en 1949, s’est trouvé affaibli du fait de deux événements : l’un interne, le 2e extérieur à la Chine. Il s’agit de l’arrivée de Kroutchev au pouvoir en URSS, qui va dénoncer les abus du stalinisme et engager des réformes politiques importantes dans son pays et de l’échec énorme de la politique du «grand bond en avant», décidé par Mao lui-même pour «booster» l’économie chinoise entre 1958 et 1961. Les réformes en URSS sont d’emblée condamnées par Mao qu’il qualifie de révisionnistes, discours qui provoque une crise politique majeure entre les deux pays, mal vécue par une aile du Parti. Mais c’est surtout l’échec de sa politique du «grand bond en avant», qui s’est soldée par une famine gigantesque dans les campagnes entraînant la mort de plus de 30 millions de personnes (avec, semble-t-il, des scènes de cannibalisme) et des dégâts énormes sur l’économie du pays, qui va ébranler le pouvoir chinois. Après ce désastre, une fraction du parti communiste chinois décide de mettre un terme au pouvoir personnel du «Grand Timonier» et lui impose de quitter la présidence du pays pour être remplacé par Liou Shao-Qi. Même s’il reste à la tête du parti, Mao est très contestée par l’aile modérée menée par Zou En Lai et Deng Xiao Ping qui décident d’ouvrir le jeu politique.

Rapidement, dans cette timide ouverture politique initiée par les nouveaux maîtres du pouvoir, vont s’engouffrer des intellectuels et des artistes chinois qui se lancent dans un critique ouverte de la politique du parti et particulièrement de celle personnelle de Mao. C’est finalement une pièce de théâtre, La destitution de Hai Rui, écrite par un important membre du parti et vice-maire de Pékin, qui va mettre le feu aux poudres. Considérée comme une critique violente et directe à l’égard de Mao, elle va déclencher une des opérations les plus calamiteuses de l’histoire de la Chine contemporaine. Mao décide donc de lancer une contre-offensive pour récupérer la totalité du pouvoir. Habilement, il va contourner le parti qui lui échappe partiellement, en faisant appel à l’armée qui lui est restée fidèle ! Et avec l’appui de cette dernière, il va déclencher l’une des opérations de propagande les plus importantes et les plus violentes du siècle.

S’appuyant sur les étudiants et les lycéens qu’il arrive à mobiliser en masse, il va organiser une vraie milice : les fameux «Gardes rouges» constitués de jeunes garçons et filles, arrachés à leurs études et à leur familles pour en faire une masse gigantesque de propagande.

Le discours enfoncé dans la tête de ces jeunes gens est à la fois simple, démagogique et violent, comme le montre le petit extrait suivant : «La grande révolution culturelle prolétarienne vise à liquider l’idéologie bourgeoise, à implanter l’idéologie prolétarienne, à transformer l’homme dans ce qu’il a de plus profond, à réaliser sa révolution idéologique, à extirper les racines du révisionnisme, à consolider et à développer le système socialiste… Nous devons extirper énergiquement la pensée, la culture, les mœurs et coutumes anciennes de toutes les classes exploiteuses. Nous devons purger la terre de toute la vermine et balayer tous les obstacles !»

Fanatisée, armée du Livre rouge de Mao, la jeunesse chinoise se lance sous le contrôle direct du «Grand Timonier», dans une gigantesque opération de répression et de purges qui touchent toutes les catégories et toutes les échelles sociales. Le Premier ministre, par exemple, est jugé pour «révisionniste et déviation capitaliste», humilié en public, il mourra en prison en 1969. Den Xio Ping est envoyé, comme le père de l’actuel Président en «rééducation» dans la campagne et l’actuel président lui-même, alors jeune étudiant, devra suivre des cours de rééducation politique dans les camps de travail !

Le dérapage de cette énorme manipulation ne tardera pas : en mettant entre les mains de ces «Gardes rouges», de ces jeunes gens sans aucune expérience politique, fanatisés à l’extrême et ignorant toute limite au déchaînement de leur violence, un énorme pouvoir de répression, Mao va finir par en perdre le contrôle. Il faudra en appeler à l’intervention directe de l’armée pour arrêter le massacre. Après plus de 10 millions de morts et des centaines de millions de déplacés et d’incarcérations de toutes sortes, l’armée finit par intervenir, stopper la machine infernale et envoyer tous ces Gardes rouges, à leur tour, se rééduquer dans les campagnes.

Voilà comment commence et finit une «révolution» décidée par le haut et lancée non pas dans l’intérêt du pays, mais exclusivement dans l’intérêt d’un clan du pouvoir contre un ou plusieurs autres.

Bien sûr que dans la forme et la dimension de cette révolution culturelle, la comparaison avec Octobre 88 ne tient pas la route. Mais au niveau symbolique, il y a incontestablement un parallélisme dans les objectifs politiques et l’ampleur de la manipulation de masse des deux événements.  

 

 

Par le Pr  Farid Chaoui , 

Professeur de gastro-entérologie



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