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Yacine Hebbache. Poète et écrivain

Ou c’est nous, ou c’est le chaos, nous disent les tyranneaux

08 mars 2019 à 10 h 30 min

J’aurais aimé me voir assis dans ma quiétude en train d’écrire des poèmes d’amour, des vers sur la vie, sur le vin, sur le vent, mais aujourd’hui le vent salvateur de la révolte citoyenne et de la contestation civique souffle sur le visage ô combien beau de mon pays.

J’aurais aimé pouvoir rester derrière le mur du silence, lisant un roman, mais aujourd’hui, comme hier, le long roman de mon pays est en train de s’écrire sur les pages de l’histoire et sous les regards de toute l’humanité.

J’aurais souhaité ne pas être obligé d’écrire cette mienne lettre, mais je sais que l’indifférence tue les nations, le mutisme désespère les hommes et les femmes, la lâcheté avorte leurs rêves.    

L’Algérie se réveille. Après de longues années de patience, le peuple tout entier, avec toutes ses franges sociales, majoritairement des jeunes certes, bouge, gronde, marche dans le sens du progrès. Uni, unifié, unanime, il ne dit pas seulement «Non» au 5e mandat pour Bouteflika, mais «Non» au système inique dont le mandat s’étend de 1962 à ce jour. «Non» seulement à la gouvernance désastreuse du président candidat, mais  «Non» à l’anti-gouvernance érigée en système depuis l’indépendance. Son rejet est massif, total, sans appel, irrévocable. Il veut une Algérie libre, fière, démocratique et respectueuse des droits individuels et collectifs. Il a compris que, comme disait Victor Hugo : «Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent.» Dans un élan libérateur inédit, il veut s’approprier son propre destin en s’appropriant sa pleine souveraineté.

Depuis déjà longtemps, un abîme profond s’est formé entre le peuple et les dirigeants autistes qui continuent à s’entendre parler en vain et qui s’entêtent une autre fois encore, une fois de trop, à tenir les élections dites présidentielles qualifiées d’énième «mascarade» dans leur délai constitutionnel, le 18 avril prochain, en présentant leur président candidat, «l’envoyé de Dieu» Abdelaziz Bouteflika, un invalide de 82 ans, lourdement handicapé et prostré dans son fauteuil roulant depuis des années, pour un cinquième mandat. Un mandat insensé, humiliant pour le peuple, insultant pour son intelligence, suicidaire pour le pays. Comme si vingt-ans de règne ne leur ont pas suffis pour dilapider tout le Trésor public national, engloutir tous les espoirs de deux générations au moins en élaborant des véritables politiques de destruction massive et de faillites programmées dans tous les domaines économique, social et culturel.

Depuis longtemps, sporadiquement, par intermittences, le peuple en lutte, certes traumatisé par la guerre civile de la décennie noire qui a fait plus de 200 000 victimes, tente de faire entendre sa voix, de hurler son rejet des injustices sociales de plus en plus criantes, de crier haut et fort son indignation face à l’impunité et à l’arbitraire paranoïaque institutionnalisés, face au mépris, face au silence tuant de l’Etat, plutôt son absence totale.

Le vaste mécontentement de la rue est généralisé. Il est pacifique, puisque conscient. Il est magistralement mature, responsable, puisque forgé dans le combat pour recouvrer sa libération et s’arracher au colonialisme français, fortifié par la lutte pour récupérer son indépendance confisquée et assagi par la résistance à l’hydre intégriste. Mais il risque de se dégénérer et de s’exprimer autrement en prenant d’autres tournures si le pouvoir agonisant en place s’entête encore dans son affolement jusqu’au-boutiste et s’obstine à maintenir contre vents et marées ce simulacre d’élections.

Ce mécontentement spectaculaire trouvera sans doute son véritable carburant dans l’obstination, la duperie, la lâcheté, la manipulation, l’hypocrisie et le mutisme du ce même pouvoir qui, au lieu de s’ingénier à trouver des solutions politiques réelles, concrètes et patriotiques au drame qui secoue l’Algérie, et afin d’absorber, ou du moins dénouer l’ire et la furia des citoyens révoltés, répond par des discours creux, décalés, impudents, démagogiques, provocateurs et en déphasage avec la réalité sociopolitique, par des manœuvres strictement électoralistes et populistes. La confirmation de la candidature de Bouteflika pour ce tragique 5e mandat, alors qu’il est alité à Genève, ajoutée à celles de toutes les autres formations et personnalités politiques qui prétendent accéder à la magistrature suprême de l’Etat, sonne comme une déclaration de guerre contre tout le peuple algérien. Aventurière et irresponsable, elle risque de mettre le pays à feu et à sang. L’infâme validation du dossier du Président sortant par le Conseil constitutionnel, les jours prochains, sera, quant à elle, l’affront de trop, l’ultime humiliation qui mènera inéluctablement le pays vers le drame. Un drame devant lequel le pouvoir assumera seul l’entière responsabilité.

Voici à méditer l’histoire du Roi Midas pourvu d’oreilles d’âne.

A l’image de nos gouvernants, le Roi Midas est sans gloire, puisque sans sagesse. Il ressemble trop à ces maîtres débiles qui, traînards du nationalisme placé par l’esbroufe, la falsification et le mensonge pour gouverner ensuite par la vantardise et la tromperie, se croient dominateurs éternels de leurs concitoyens et dieux indétrônables de la vieille terre qui les a nourris.

Midas a tout le temps tenté de cacher ses oreilles d’âne sous un bonnet, mais un serviteur découvre son secret en lui coupant les cheveux. Incapable de tenir le secret plus longtemps, le serviteur finit par creuser un trou dans le sable, et y dit : «Le Roi Midas a des oreilles d’âne» et rebouche le trou. Depuis, une touffe de roseaux se met à y pousser et répète à tout vent la phrase : «Le Roi Midas a des oreilles d’âne»…

Morale : le peuple crie, prie, espère, rejette et se révolte et le maître se bouche les oreilles. Il est évident qu’il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Il est connu aussi que les tyrans, les dieux et les demi-dieux de ce bas-monde ne veulent pas entendre parler de la liberté des peuples, de justice sociale et d’égalité. Et loin d’être une République démocratique, on le sait, le système algérien est un système despotique, où un seul ou quelques-uns sans loi font leur loi par leur volonté et leurs caprices. Entre eux, nos tyranneaux, aux sentiments épais et aux cœurs gras, partagent le grand gâteau en psalmodiant des récits laudateurs dans les raouts officiels, des louanges outrées destinées à eux-mêmes et aux prédateurs de leur espèce rassemblés en fraction de scélérats pseudo-nationalistes (asinus asinum fricat : l’âne frotte l’âne), sécrétant d’autres prédateurs prolifiques, d’autres malotrus cupides, d’autres trafiquants avinés, d’autres corrompus féroces, d’autres autocrates sinistres, instaurant un système stupide et engendrant une gabegie galopante et une bureaucratie tentaculaire.

La tradition répressive et les mœurs autoritaires ont été instaurées dans le pays dès avant l’indépendance et renforcées par la culture des putschs tramés par le cercle sordide de ceux qui, tyranneaux excentriques, vantards et malfaisants, faux héros et politiciens bilieux, Tartufes et Falstaffs réels, avaient hypocritement accoutré la jeune nation algérienne de ce fascinant slogan : «République Démocratique et Populaire» pour édifier l’un des régimes les plus égoïstes, les plus putrescents, les plus autoritaires, les plus «bananiers» de la deuxième partie du XXe siècle. Un régime autoproclamé solennellement républicain et démocratique, mais démonstrativement aux antipodes de la bonne gouvernance et à contre-courant de la modernité.

Les marches impressionnantes initiées par le peuple comme nouveau départ d’un grand mouvement de contestation citoyenne contre la dictature politico-mafieuse instaurée sitôt le septennat meurtrier terminé constituent un tournant majeur dans l’évolution de la situation qui prévaut au pays. Comme un irrépressible tsunami, elles risquent d’emporter et de défaire le grand cercle de ceux qui ont fait main basse sur tout l’héritage national en s’octroyant illégitimement le pouvoir. Un pouvoir qu’ils ont pu pérenniser en supprimant les souvenirs des martyrs pour les faire oublier et les effacer de la mémoire de ce peuple pour lequel ils se sont sacrifiés. L’histoire officielle qui avait relégué aux oubliettes des pans entiers de la vraie histoire, celle des hommes et des femmes, celle de la vérité et de la mémoire, avec ses authentiques artisans et ses héroïnes avérées.

Ces bains de foule populaires et démocratiques sont un coup fatal à tous les politicards véreux qui président au destin de notre nation, à tous les voleurs labiles de nos richesses et de nos rêves, à tous les lâches falsificateurs de notre histoire et à tous les décideurs pseudo-nationalistes et pseudo-patriotes qui continuent de traiter ces déferlantes populaires spontanées et synchronisées avec une moquerie et une dérision indéniables et qui s’ingénient à trouver des faux alibis à cette légitime rébellion.

Oui. Ils étaient des centaines de milliers de jeunes marcheurs à travers l’ensemble du territoire national pour dire sans ambiguïté «Jeunesse s’engage, Système dégage !» Civilisés, créateurs, solidaires, humoristes, les Algériens et les Algériennes ont fait montre d’une maturité clairvoyante qui force le respect des nations civilisées et qui dépasse celle des dirigeants qui régentent la «République», eux qui répondent à travers leurs réactions incendiaires lorsqu’ils sortent de leur mutisme mortifère : «Ou c’est nous, ou c’est le chaos».

Laisseront-ils, ses gouvernants zélés et sourds, le printemps revenir dans le calme et la sérénité, ou laisseront-ils la patrie bien-aimée sombrer dans le trouble et le chaos pour se maintenir aux commandes du pays ? Lâcheront-ils la pomme si facilement ? Ces questions restent entières. Les jours à venir nous le diront.

«Le désordre est le meilleur serviteur de l’odore établi», disait Sartre. Matoub, quant à lui, disait : W’ierden tacriht n tsekkurt/ Ur iqenne ara (Celui qui a goûté à la chair de la perdrix/ N’en sera jamais rassasié).

On ne veut pas des printemps comme ceux de la Syrie et de la Libye synonymes d’un processus de dévastation programmée et de déliquescence totale. On a vécu, avant les autres pays voisins, nos printemps en avril 1980, en octobre 1988, et au début des années 2000. Les souvenirs de ces printemps, comme ceux de la révolte de 1963 et ceux de la dérive sanglante des années 1990, avec leur lot sanglant de répressions brutales, d’arrestations arbitraires et d’atteintes massives aux droits de l’homme sont encore là, ineffaçablement gravés dans la mémoire collective.

Pour l’histoire, rappelons-nous seulement que ce même pouvoir a maintenu les élections présidentielles de 2004, qualifiées elles aussi de  «mascarades électorales», après avoir organisé les législatives du 30 mai et les locales le 10 octobre 2002 sans une composante très essentielle de la nation algérienne : la Kabylie, elle, qui a été et qui reste encore le porte-étendard de toutes les luttes démocratiques, l’avant-garde de tous les combats libérateurs.

«C’est nous qui sommes les vrais héritiers du foyer des aïeux, nous en avons pris la flamme, vous n’en avez gardé que la cendre», a dit Jean Jaurès.

Pour pouvoir briguer un troisième mandat, Abdelaziz Bouteflika a aboli en 2008 l’article constitutionnel qui limite le nombre de mandats présidentiels à deux consacré par son prédécesseur Liamine Zeroual.

L’Algérie, durement libérée des serres du colonialisme français, risque de plonger, six décennies après son indépendance, dans une tragédie mortelle. Les fosses abyssales sont aujourd’hui ouvertes, vers elles le navire Algérie peut à tout moment chavirer.

Mais que sert, diable, d’imaginer à des maux réels, à des problèmes sérieux de fausses cures et de chimériques remèdes ? Que le pouvoir n’a pas compris que l’ère du replâtrage ridicule et de promesses trompeuses est révolue et que les élections en trompe-l’œil ne résoudront point non plus les problèmes. Aux grands maux les grands remèdes.

Parler de réformes politiques ou autres au crépuscule de sa vie et de son règne autocratique, d’élections libres au suffrage universel dans un système sclérosé et totalement rejeté par le peuple apparaît dès lors une absurdité. Un cynisme outrancier ou un mensonge délibéré.

Mais à quelle sorte de scrutin, sans ou avec Bouteflika, le pouvoir convie-t-il les Algériens, alors que le président-candidat a instrumentalisé durant tous les quatre mandats tous les services publics à son profit (justice, administration, médias…)  ?      

A quoi sert d’aller voter et élire un candidat fantôme, Bouteflika qui a ressuscité le régime totalitaire et absolutiste des années 1970 ou un autre postulant, consciemment ou inconsciemment vil serviteur d’un pouvoir qui ne cherche qu’à se redonner une légitimité et renforcer la démocratie de façade et le formalisme démocratique ?

Que le pouvoir n’a pas compris les cris de cette jeunesse désespérée et assoiffée de démocratie, de paix, de justice sociale, assoiffée de dignité, d’identité et de toutes les libertés d’expression, d’opinion, de culte, de pensée… Cette jeunesse exaspérée qui veut et revendique à travers ses révoltes un changement radical et définitif dans leur seul, cher et unique pays déjà meurtri, trahi, confisqué, harassé et devenu malheureusement le mouroir de ses propres enfants. Elle veut se débarrasser de ces scélérats mal nés et insignes canailles, démagogues habiles et malandrins insatiables réunis en camarilla suborneuse et prébendière, puissante et audacieuse seulement à mal faire et à faire du mal, qui vivent comme des fripons oisifs aux dépens de leurs simples concitoyens. Ces derniers, les pauvres paysans, les modestes ouvriers, les petits employés qui gagnaient leur vie à la sueur de leur front, les intellectuels sincères, hier vrais façonniers méconnus de l’indépendance et aujourd’hui authentiques artisans marginalisés de l’édification du pays et «vrais héritiers du foyer des aïeux» pour reprendre une autre fois encore Jean Jaurès.

Cette jeunesse qui veut jeter les fondements d’une démocratie moderne et majeure au sens noble du terme au lieu d’aller mourir dans les hautes mers en prenant les barques de l’illusion et de la noyade certaine.

Cette jeunesse éveillée qui brise le mur du silence et de la peur en dénonçant avec constance le mode de gouvernance d’un pouvoir tyrannique et sa nature hydrique et excentrique. Cette jeunesse qui se mobilise aujourd’hui pour chasser ces oligarques pompistes du pétrole, ces désœuvrés et coureurs de lièvres, potentats cerbères et fonceurs en diable qui se tiennent toujours en embuscade, toujours prêts à proférer leurs grossiers persiflages et leurs jugements stupides, à étaler leur insolence démesurée, à décrocher leur arc et à tirer sur tous ceux qui veulent défaire leur cercle, obstruer leurs manœuvres, contrarier leurs avidités, détruire leurs plans peu en phase avec l’histoire.

Un pouvoir qui protège les voleurs, les affairistes et les escrocs et réprime les journalistes et les jeunes qui réclament leur citoyenneté, leur liberté, leur droit à la vie sur la terre d’un million et demi de martyrs, leur amazighité, bref, leur algérianité pleine et entière.

Il est clair que l’indue secte au pouvoir est structurellement incapable de prendre de véritables mesures d’un soulèvement populaire d’essence démocratique et républicaine et de répondre aux profondes aspirations du peuple. C’est pour cette raison que son départ immédiat, exigence suprême de la rue, sera plus que salutaire pour l’avenir du pays et qu’une transition démocratique pacifique et sérieuse pourra garantir l’édification d’un véritable Etat de droit.     

Evoquant ceux qui ont décidé d’aller à ces jérémiades et à ces farces électorales en cette conjoncture, je ne peux m’empêcher de penser à F. Nietzsche quand il disait : «Celui qui lutte contre les monstres doit veiller à ne pas le devenir lui-même ; or, quand ton regard pénètre longtemps au fond d’un abîme, lui aussi pénètre en toi.»

La responsabilité est historique. Chacun de nous, hommes et femmes, doit donner le meilleur de lui-même afin que la chute de ce système moribond n’entraîne pas celle de tout le pays. La citoyenneté exige sagesse, civisme et dignité. C’est la patrie qui appelle.



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