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dimanche, 23 septembre, 2018
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Ali Sayad. Anthropologue : “Notre Moulay Slimane Seddik s’est éteint”

14 septembre 2018 à 0 h 05 min

En ce 11 septembre 2018, premier jour de l’année hégirienne, notre ami Moulay Slimane Seddik a fui ce monde, tout comme le Prophète Mohammed a fui La Mecque pour Médine il y a 1440 ans.

Tous les ans, à la date anniversaire du départ du chantre de la culture amazighe, tu as pris l’habitude de t’envoler de Timimoun pour venir te recueillir sur la tombe de notre maître et ami Mouloud Mammeri. Dans ces moments difficiles de l’après-Boumediène, tous deux avez été le gué, asaka, entre le zénète du Gourara, tagurarit, et le zouaoui, tazwawit, du Djurdjura.

Tu adhérais de plain-pied à la dernière interview que donnait Mouloud Mammeri au Matin du Sahara, à la veille de son «accident», où il expliquait l’alternative entre deux termes contradictoires mais qui mènent à la même conclusion :

«On est pris dans une espèce de dilemme, car ou bien on est spécifique, mais le risque apparaît tout de suite, car être spécifique c’est se définir par quoi on ne ressemble pas aux autres. C’est ainsi que le risque réapparaît de nouveau quand on va s’enfermer dans une espèce de définition de nous-mêmes, et qui peut aussi affirmer qu’on est incapable d’agir par notre spécificité.

Cela condamne notre spécificité à un usage purement solipsiste et qui rate l’expérience des autres.» L’autre solution, c’est d’adopter l’universalité, et c’est l’aspect déplaisant de la médaille, «car on risque de renoncer à soi sous le prétexte de ressembler aux autres».

Devant ces propositions contradictoires, Mouloud Mammeri, comme tous les écrivains et artistes de sa génération, inconfortablement assis dans le contexte politico-social dans lequel ils étaient insérés, ne se présente pas en totale innocence pour réaliser «cette irréalisable conciliation» en totale objectivité : soit «s’enfermer dans un ghetto culturel», soit «se faire semer à tous les vents». Cette problématique évoquée depuis l’Antiquité, c’est chez un écrivain amazigh, Térence, qu’il trouva une bonne définition de l’universalité : «Je suis homme, rien de ce qui touche à l’humanité ne m’est étranger».

En effet, rien des sentiments humains n’est étranger ni à Mouloud Mammeri ni à Moulay Slimane Seddik. J’ai fait la connaissance de Moulay Slimane Seddik en mai 1971, lors d’une mission pluridisciplinaire organisée par le défunt CRAPE. Dès 1970, le «terrain» débroussaillé par Pierre Augier dont l’essentiel des activités était consacré à la collecte de documents sonores en Ahaggar et au Gourara.

La mission du Gourara était organisée de manière à coïncider avec la fête du Mawled Nnabawi avec le Sbuâ (septième jour après la précédente) qui sont avec la zyara à la zaouïa de Sidi Belkacem, non loin de Timimoun, qui sont l’occasion d’un des plus importants pèlerinages du Sahara algérien.

Le terrain même nous édictait une interdisciplinarité et une pluralité des approches. C’était dans ce cadre et en cette occasion que M. Boualga, alors directeur du collège, nous présenta Moulay Slimane chargé des tâches administratives dans cet établissement scolaire.

Homme à la vieillesse vénérable, il était parfait entre tous, loué pour son éloquence et renommé pour son expérience. Il respirait la sagesse aux paroles débordantes de douceur. Il a su nous «écarter tous les obstacles à écarter», nous «éviter tous les pièges à éviter», nous «donner tous les avertissements à donner».

Il sait calmer notre curiosité. Il était le guide parfait de la culture oasienne. Bref, il a su nous faire aimer Timimoun et le Gourara, comme il les a aimés. Il les a quittés un jour, poussé par le désir de quitter le giron familial pour connaître autre chose, de découvrir cette France qui fascinait, charmait, séduisait par ses attraits extérieurs. Au bout de cinq ans, il a fait son expérience,

Venu sur le tard dans les études d’anthropologie, le Gourara, «terrain» absolument prégnant, est à plusieurs points de vue privilégié, dans la mesure où celles-là sont axées sur la problématique posée par la modernisation des sociétés traditionnelles, non plus dictées de l’extérieur mais assumées de l’intérieur.

Le caractère fortement insulaire du Gourara, dû à une conquête coloniale tardive (1901) lui a imprégné une nature exceptionnellement marquée, qui favorisa, plus qu’ailleurs, la conservation des structures traditionnelles.

Des transformations récentes, dues aux décisions formelles d’un pouvoir politique impatient de hâter l’insertion territoriale, ont engendré les modalités d’une tentative qui peut servir d’exemple par la distance maximum des échéances qui la fixaient.

Moulay Slimane Seddik était plus qu’un guide qui connaît parfaitement la topographie du terrain, montre le chemin ou fait visiter les curiosités touristiques.

Vrai mentor, il était la personne qui fait autorité morale, intellectuelle, très au courant du mouvement des populations, de l’architecture et de l’histoire des ksour, l’empreinte des zaouïas et des confréries religieuses quand les Zénètes judaïsés ou Ibadites coexistaient à l’intérieur de la même aire géographique. Il savait parfaitement aussi les deux ligues, ssofs, les Yahmad et les Sufyan qui se partagent les familles du Gourara, ainsi que leur répartition en classes et castes sociales.

Il était aussi un grand amateur de l’ahellil, manifestation à la fois musicale, littéraire et chorégraphique, «célébrée comme un spectacle profane en même temps qu’une cérémonie religieuse».

L’ahellil, nous précisait Moulay Slimane, a un caractère solennel, majestueux, il s’exécute debout et, dans un lieu public, souvent à l’occasion des fêtes religieuses. Tagerrabt, au contraire, a un caractère plus intime et s’exécute assis à l’intérieur à l’occasion des fêtes familiales. A part le côté grandiose de l’ahellil, et familial et simple pour tagerrabt de l’autre, airs et textes sont souvent, mais pas toujours, les mêmes.

Il était tout ça Moulay Slimane Seddik. Jusqu’au bout du bout, il restait encore fidèle à Mouloud Mammeri et chaque année il venait en pèlerinage pour se recueillir sur sa tombe chez les Aït Yenni où le grand homme repose de son Sommeil du Juste. Moulay devenait, jusqu’à l’année passée, un habitué de la commune qui a vu naître l’écrivain, qui l’a fait citoyen d’honneur.

Moulay, tu t’es éteint, et, comme l’ahellil, tu survis, tu appartiens au patrimoine mondial de l’humanité. Je ne serai pas de tes obsèques, comme je n’étais pas à ceux de notre père spirituel Mouloud Mammeri, car, ceux que j’aime, je les porte au plus profond de mon cœur où ils demeurent vivants pour l’éternité.

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