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L’université algérienne et le mouvement populaire du 22 février 2019

21 août 2019 à 9 h 44 min

Depuis le 26 février 2019, le mouvement étudiant autonome et démocratique algérien est devenu un acteur politique majeur. Un sujet historique dans les luttes politiques et sociales initiées par le mouvement populaire historique du 22 février 2019 pour le changement radical du système politique dans notre pays et l’avènement d’un Etat civil et de droit dans une Algérie libre, démocratique et sociale.

Quels sont les éléments historiques, politiques et sociologiques à l’origine de cette mobilisation extraordinaire et de cette féroce détermination qui irrigue le mouvement étudiant autonome et démocratique depuis le 26 février 2019 ? Comment l’université algérienne est-elle revenue sur la scène politique algérienne ? Quel est l’apport du mouvement estudiantin au mouvement populaire du 22 février 2019 ?

Avant de répondre à ces questions, il est important de rappeler l’état des lieux de l’université algérienne en termes d’infrastructures et d’effectifs. En 2019, le réseau universitaire de notre pays compte 106 établissements d’enseignement supérieur répartis sur 48 wilayas, couvrant tout le territoire national. Ce réseau est constitué de 50 universités, 13 centres universitaires, 20 écoles nationales supérieures, 10 écoles supérieures, 11 écoles normales supérieures et 2 annexes. Le nombre d’étudiants a été multiplié par quatre en 20 ans. En effet, en 1999, l’université algérienne comptait 425 000 étudiants, aujourd’hui ils sont 1,7 million, encadrés par 61 000 enseignants.

Le taux d’inscription dans l’enseignement supérieur a explosé ces dix dernières années, classant l’Algérie en première place en Afrique du Nord. L’enseignement supérieur est devenu un élément structurant de la société algérienne, comme l’est le système éducatif qui compte 9 millions d’élèves et 600 000 enseignants et travailleurs.

Capteurs historiques, politiques et sociaux à l’origine du mouvement du 26 février 2019

Comme tout mouvement social, ce mouvement étudiant apparu le 26 février 2019 ne vient pas du néant ; il possède une profondeur historique et sociale ancrée dans l’histoire de notre pays. Il faut noter que ce mouvement étudiant unitaire possède une amplitude politique et sociale jamais égalée dans l’histoire de l’université algérienne. Les capteurs historiques, politiques et sociaux qui sont à l’origine de ce mouvement étudiant de 2019 sont, à mon avis, à chercher dans l’histoire récente des luttes des universitaires et du mouvement populaire depuis 1980.

Je rappelle que durant le Printemps berbère de 1980 – qui est un moment fondateur de l’histoire de l’Algérie – l’université a joué un rôle-clé dans ce mouvement politique populaire, social et culturel qui sonne la fin de la légitimité historique et met la question démocratique au cœur la société algérienne. Le Printemps berbère de 1980 est le retour des masses populaires sur la scène politique algérienne pour la première fois depuis 1962, selon la formule du journaliste et militant Hocine Bellaloufi.

La grève nationale du mouvement étudiant autonome algérien regroupé au sein la Coordination nationale autonome des étudiants (CNAE) en février-mai 2011 pour une université publique et performante, pour la démocratisation de la gestion de l’université et pour les libertés démocratiques (d’expression, de réunion et droit de manifestation) a joué aussi un rôle important dans la genèse du mouvement étudiant du 26 février 2019.

Il faut rappeler que le facteur déclenchant de ce vaste mouvement national de protestation des étudiants en 2011 (le plus important depuis l’année 1987) a été la publication du décret 10-315 du 13 décembre 2010 fixant la grille indiciaire des traitements et le régime de rémunération des fonctionnaires. Le décret 10-315 du 13 décembre 2010 a dévalorisé les diplômes d’ingénieur d’Etat et de magistère, ces deux diplômes qui ont permis de jeter les bases de l’édification de l’université et de l’économie nationale de notre pays dans les années 1970 et 1980.

Ce mouvement national des étudiants en 2011, était déjà une expression sociale et politique de la jeunesse algérienne pour une Algérie démocratique et sociale. Il était aussi l’antidote à la fatalité de l’émeute comme mode d’expression politique et sociale durant les vingt années du régime Bouteflika.

D’autres faits sociaux majeurs vont aussi contribuer à la genèse du mouvement étudiant de février 2019, dont le déplacement du centre de gravité des luttes sociales en 2013 vers le sud de notre pays, grâce aux luttes de la Coordination nationale de défense des droits des chômeurs (CNDDC) au niveau de la ville de Ouargla et la lutte contre l’exploitation du gaz de schiste en 2015 par le comité citoyen d’In Salah. Ces deux mouvements sociaux – de par leur mode opératoire qui est la lutte pour des revendications citoyennes nationales : la question de l’emploi et du chômage des jeunes pour la CNDDC et les questions de la transition énergétique et la défense de l’environnement pour le comité citoyen d’In Salah, leur grande capacité de mobilisation interclassiste, leur utilisation des réseaux sociaux et leur pacifisme – annonçaient déjà le mouvement populaire du 22 février et le mouvement étudiant du 26 février. Il faut souligner aussi la forte présence et l’implication des universitaires dans ces deux mouvements sociaux.

La CNDDC, grâce aux diplômés universitaires qui constituent une grande partie de ses adhérents, a pu essaimer dans toutes les wilayas et produire des militants politiques qui ont été à l’avant-garde contre le projet politique du cinquième mandat du pouvoir. Il faut souligner aussi le rôle fondamental joué par les réseaux sociaux qui ont permis de connecter les étudiants pour s’organiser, débattre et maintenir la mobilisation à l’échelle nationale.

Pédagogie de la grève politique et de la marche du mardi du mouvement étudiant

L’appel national à la grève politique des cours dans les universités lancé par le mouvement étudiant le 26 février contre le 5e mandat et pour soutenir les revendications légitimes du mouvement populaire du 22 février, va connaître un suivi massif dans tout le pays. L’amplitude de la grève politique des étudiants va fragiliser la bureaucratie universitaire constituée par les recteurs et les doyens non élus et cooptés par le régime de Bouteflika.

Cette bureaucratie universitaire a deux rôles centraux et stratégiques : la défense des intérêts du pouvoir et l’isolement politique et social de l’université algérienne de la société. La grève politique des cours va durer dans certaines grandes universités du pays et les grandes écoles plus de trois mois. Elle permet au mouvement étudiant d’installer la marche nationale du mardi comme un élément central et un marqueur sociologique de l’université dans la lutte pour la défense des revendications du mouvement populaire. La grève politique permet aussi au mouvement étudiant de commencer sa structuration, de construire pour la première fois une unité d’action remarquable à travers tous les établissements universitaires du pays, qui mettra en échec toutes les tentatives de division initiées par le pouvoir. Elle permet aussi aux enseignants universitaires qui se sont mis en grève dans un grand nombre d’établissements de se structurer dans des collectifs autonomes et rejoindre la lutte politique avec le mouvement étudiant pour faire aboutir les revendications légitimes du mouvement populaire.

Le mouvement étudiant va aider à l’auto-organisation du mouvement populaire et jouer un rôle d’éclaireur et de décrypteur des enjeux politiques semaine après semaine. En fait, on peut dire que la marche du mardi annonce le tempo de celle du vendredi.

Il faut souligner aussi que la marche des étudiants a remis l’université algérienne au cœur de la cité et a permis de construire un rapport de confiance très fort avec la société. Nous avons pu constater que les citoyennes et citoyens ont rejoint en masse les étudiants lors des 24e et 25e marches qui ont lieu les 6 et 13 août 2019, pour les soutenir durant la période des vacances.

Il faut noter aussi que la solidarité des enseignantes et enseignants avec leurs étudiants, depuis le 26 février 2019, est en train de construire les bases d’une lutte commune pour une université publique, démocratique, performante et à l’abri des prédateurs.

La marche du mardi et la réappropriation grandiose, cette année, du 19 Mai 1956 par les étudiants ont permis au mouvement estudiantin de rétablir les constantes historiques, politiques, citoyennes, démocratiques et sociales qui ont été annoncées par les pères fondateurs de l’Algérie moderne dans la Déclaration du 1er Novembre 1954 et la Plateforme du Congrès de la Soummam le 20 Août 1956.

Perspectives

Nous ne pouvons pas prédire l’évolution de ce mouvement étudiant qui continue à mobiliser et à lutter pour faire aboutir les revendications légitimes du mouvement populaire.

Toutefois, il faut remarquer que les répliques de cet extraordinaire mouvement étudiant ont déjà remis à jour la question de la démocratisation de la gestion de l’université algérienne. En effet, la gestion autoritaire et opaque de l’université mise en place par le pouvoir depuis 1979 a atteint ses limites historiques. L’élection des recteurs et des doyens et la limitation des mandats électifs comme le recommandent l’Unesco, sont devenues une urgence politique et sociale pour sauver l’université algérienne et la mettre au service du bien-être de la société et du développement scientifique et culturel de notre pays.

Il faut espérer aussi que le mouvement du 26 février 2019 pourra jeter, dans un futur proche, les bases pérennes pour la construction d’un syndicat national autonome et démocratique des étudiants. Un syndicat moderne, qui articulera l’universel et le métier d’étudiant, le local et le mondial, les revendications corporatistes, sociétales et politiques, l’image sociale et le métier.

 

Par Farid Cherbal

, Professeur de génétique moléculaire et génétique du cancer à l’ USTHB


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