L’imagination ou la naissance de l’idée à l’innovation | El Watan
toggle menu
vendredi, 07 août, 2020
  • thumbnail of elwatan06082020




L’imagination ou la naissance de l’idée à l’innovation

05 juillet 2020 à 8 h 59 min

Avoir de l’imagination, c’est avoir la capacité d’élaborer des conceptions nouvelles, voire possibles à réaliser. Les récits cinématographiques et littéraires relevant de la science-fiction en sont des exemples révélateurs.

Ils représentent le futur désiré tel que peint par leurs auteurs, et sont utilisés comme des éléments de prospectives par les pays à fort potentiel technologique. L’imagination est dans chacun de nous.

C’est une richesse qui stimule la naissance des idées. En Algérie, la création prochaine des incubateurs nécessitera d’aller au plus profond de soi pour appréhender tout projet de création de start-up. L’objet de cette réflexion est justement de mettre l’accent sur ces concepts en insistant particulièrement sur les mécanismes qui conduisent à la naissance des idées novatrices.

Sans ces concepts, la vie ne serait pas ce qu’elle est devenue !

Les concepts d’imagination et d’innovation auxquels on peut ajouter la créativité, l’invention et la découverte sont souvent confondus ou mal compris ; pourtant, ils sont précieux pour les besoins de la société et pour ce qu’est devenu l’homme aujourd’hui. Il faut signaler à cet égard que la mauvaise compréhension de ces concepts a une part dans ce que parfois des personnes disent qu’elles ne savent pas aborder une problématique, qu’elles sont en panne d’idées, qu’elles sont peu créatives…

L’invention s’intéresse à produire de nouvelles connaissances pour résoudre un problème connu. Le sujet est connu mais la solution ne l’est pas encore. Elle est à chercher. Un travail de longue haleine est souvent nécessaire pour trouver la solution.

La Covid-19 en est illustration parfaite. Le problème est connu (le virus corona) et tous les laboratoires du monde cherchent à inventer le remède contre ce virus. A travers l’histoire, il y a eu des inventions majeures comme l’imprimerie par Guttenberg, l’ampoule électrique par Thomas Edisson, l’avion par les frères Wright. A propos de cette dernière invention, il faut préciser que le désir de voler chez l’homme existait depuis longtemps.

On raconte que l’andalou Abbas Ibn Firnas en voulant imiter les oiseaux «aurait fabriqué au IXe siècle deux ailes garnies de plumes qu’il aurait attachées à son corps et, se lançant d’une hauteur, aurait plané sur une distance notable…» (Source : Wikipédia – histoire de l’aviation).

Cette expérience et tant d’autres ont permis bien plus tard aux frères Wright de réussir le premier prototype d’un avion.
La découverte est tout le contraire de l’invention : on connaît la solution sans que le problème n’ait été posé (découverte par hasard de la Chine et du Japon au XIIIe siècle par Marco Polo, découverte des Antilles par Christophe Colomb en 1492,…).

Il faut cependant rester prudent sur la fiabilité de ces deux faits historiques. En effet, dans son livre L’Afrique et la Découverte de l’Amérique-1920, Léo Weiner, de l’Université d’Harvard, écrit que Christophe Colomb savait «que les musulmans d’Afrique de l’Ouest s’étaient répandus à travers les Caraïbes, les territoires américains du Centre, du Sud et du Nord, y compris le Canada, où ils commerçaient avec les Indiens iroquois et algonquins».

Ces Africains et les Andalous utilisaient le fleuve Mississipi comme route d’accès à l’intérieur et à l’extérieur du continent (Source : http://www.islam101.com/history/index.htm).Christophe Colomb lui-même fréquentait les musulmans andalous et le port d’où il embarqua, le port Palos, est situé en Andalousie. S’il avait choisi ce port d’embarquement c’est qu’il savait que les Andalous étaient les seuls à pouvoir l’aider à traverser l’Atlantique. D’ailleurs, une partie des navigateurs de son embarcation étaient des musulmans, originaires de la Ville de Moguer (Source :Wikipédia – Palos de la frontera). La découverte de la Chine par Marco Polo prête aussi à controverse. Les Arabes commerçaient déjà avec la Chine bien avant le XIIIe siècle !

Ceci dit, l’innovation quant à elle consiste à appliquer les meilleures solutions pour répondre à de nouvelles exigences (le passage de la charrue au tracteur, la cocotte-minute qui remplace la marmite, l’imagerie médicale,…). A noter cependant que la créativité est un terme apparu seulement en 1945 aux Etats-Unis d’Amérique. Il est la traduction de creativity. A l’époque, on parlait d’imagination. Elle se définit comme la capacité de transformer une idée en une innovation. Nous voyons qu’il y a un concept nouveau qui apparaît : l’idée. En effet, elle est à la base de toute invention, création ou innovation.

Le concept fondamental de l’idée

Vous êtes seul, pensif ou vous êtes dans une discussion ou au travail ; soudain, vous sentez le besoin d’apporter votre contribution ou de noter une nouvelle représentation qui vous vient à l’esprit. Le commun des humains ne se pose pas la question de savoir comment ce besoin lui est venu ; pourtant, un processus mental complexe en est à la base. C’est la naissance de l’idée ou de quelque chose qui lui ressemble, de moins fort qu’elle. Au sens contemporain, une idée est c’est «ce que conçoit ou peut concevoir l’esprit» pour être une solution originale à un problème. Elle n’a donc pas d’existence propre en dehors de l’esprit qui la pense.

Pour les philosophes grecs, Platon en particulier, l’idée n’est pas dépendante de l’esprit qui la pense. Il explique : «Quand un certain nombre d’objets individuels ont un nom en commun, qu’ils ont aussi en commun une ‘‘idée’’ ou ‘‘forme’’. Par exemple, bien qu’il y ait beaucoup de lits, il n’y a qu’une ‘‘idée’’ ou ‘‘forme’’ de lit.

De même que l’image réfléchie d’un lit dans un miroir est seulement apparente, et pas ‘‘réelle’’, les nombreux lits particuliers sont irréels, n’étant que des copies de l’ ‘‘idée’’, qui est le seul lit réel, et qui est fabriqué par Dieu.» Le philosophe s’intéressera seulement à ce qui a été conçu par Dieu, c’est la source des connaissances, les autres (les lits) ne représentent que des opinions. Les idées désignent donc ce qui est stable, le cosmos des idées, le monde intelligible ou comme dit Platon le «lieu intelligible» (Dialogue de Platon – la République).

L’idée a-t-elle des mécanismes de sa propre genèse ?

Sans idée, rien ne pourra se faire. Différents philosophes ont abordé cette question mais aucun n’a donné les mécanismes qui conduisent à la genèse de l’idée. Le fameux «Eureka, j’ai trouvé !», d’Archimède en est l’exemple. La légende raconte qu’Hiéron II (né en 308 avant J.C), roi de Syracuse, a donné à son orfèvre une quantité précise d’or pour lui confectionner une couronne entièrement en or. En lui présentant la couronne, le roi a vite douté, il soupçonne une fourberie. Il était persuadé que la couronne contenait un autre alliage. Il fait donc appel à Archimède pour vérifier sans l’abîmer si la couronne est entièrement en or. Archimède fait ses expériences en prenant son bain dans une baignoire d’eau remplie à ras bord.

En rentrant dans la baignoire, une quantité de liquide a débordé de la baignoire. Après un moment, il sort tout couvert de joie en criant : «Eureka, Eureka !» (J’ai trouvé, j’ai trouvé !) C’est la fameuse poussée d’Archimède qui venait d’être découverte dont le principe est que tout corps plongé dans un liquide va déplacer un volume d’eau égal au volume immergé du corps. On ne sait rien de comment Archimède lui est venue l’idée de plonger la couronne dans l’eau ! Est-ce l’illumination ou peut-être par la pression exercée sur lui par le monarque sanguinaire ? Il réussit néanmoins à montrer que la couronne contenait effectivement un autre alliage, toujours selon la légende.

Prenons l’exemple du Discours de la méthode de Descartes. L’auteur a affirmé avoir eu l’intuition d’écrire le livre suite à un rêve. Peut-être que l’idée lui était venue alors que sa pensée se relâchait ? Le rêve est un indicateur de désirs inconscients.

Socrate et l’histoire de l’esclave à qui on a posé une question liée au théorème de Pythagore consistant à tracer un carré dont l’aire sera le double du carré initial. L’esclave a été guidé par Socrate, mais il est arrivé à la solution. Ce qui faisait dire à Socrate que «sur les choses mêmes qu’on ignore, on peut avoir en soi des opinions vraies !»

L’idée vient aussi de l’illumination, c’est-à-dire qu’elle surgit alors qu’on ne l’attendait pas. Le cas d’Henri Poincaré est révélateur. Durant son voyage de Caen à Paris, au moment de monter sur le marchepied de l’omnibus, il eut l’idée soudaine que «les fonctions fuchsiennes» étaient identiques à celles de «la géométrie non euclidienne». Il eut l’entière certitude de la véracité du résultat. La vérification lui donna raison.

Tous ces philosophes et scientifiques ont été traversés par la certitude qu’ils avaient raison ; mais le mécanisme de naissance de l’idée leur est restée opaque. On ne s’est pas exactement ce qui s’était passé.

Comment naissent les idées innovatrices ?

Pouvons-nous alors nous poser la question de savoir s’il y a des conditions préalables à la survenue de l’idée ? Une chose est certaine, c’est qu’il n’y a pas un modèle qui conduit à la naissance d’une idée, car l’idée se construit avec un procédé qui échappe à la logique ou au formalisme ordinaire. Les éléments suivants permettent-ils d’aider un tant soit peu à pérégriner dans l’imaginaire à la poursuite d’une idée ?

Au départ, il y a un questionnement qui fait réfléchir. Il peut déclencher un processus de création d’idées qui généralement se déroule en quatre étapes : immersion, illumination, incubation et validation se traduisant comme suit : l’ouverture et ne pas s’enfermer. Il faut débattre, écouter et regarder, faire des recoupements et des associations d’informations et d’idées.

La lecture des ouvrages anciens est particulièrement recommandée car c’est dans ces périodes qu’il y a eu prolifération d’idées (le Moyen-âge, la Renaissance, le Siècle des Lumières, l’après deuxième guerre mondiale,…). L’organisation de l’incubateur doit favoriser le travail d’équipe et l’émergence d’un environnement propice à la découverte et à l’impulsion de la motivation.

Il faut que le chercheur soit dans une motivation totale. Les contraintes peuvent être un puissant stimulant pour l’imagination. L’écrivain Georges Perec écrivit un livre La disparition -300 pages – 1969 qui ne contenait pas une seule fois la lettre E, lettre pourtant la plus utilisée dans la langue française. Le cas de Cuba est aussi révélateur de cette réalité. En subissant l’impact du blocus américain depuis plusieurs années, le pays a su ériger les capacités à faire face aux pénuries des biens de consommation.

Le travail, l’optimisme et la détermination sont essentiels. «Un optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté, un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité». Le chercheur doit être résilient car l’émergence d’une idée suppose beaucoup d’efforts et beaucoup d’abandons. Toutes les idées, difficiles à construire par ailleurs, ne conduisent pas forcément à des résultats. La chance, la persévérance et l’organisation sont des facteurs importants. «La chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés», disait Louis Pasteur.

La découverte d’une idée relève souvent de la sérendipité, qui est la découverte de quelque chose de façon inattendue alors qu’on cherchait autre chose (l’idée qui tombe du ciel !). Les occidentaux ont inventé le brainstorming pour produire des idées.

Créativité ou innovation, ou toutes les deux ?

Etre créatif, c’est penser à un système nouveau, alors qu’innover c’est faire du neuf tout en restant dans le système. A titre d’exemple, la mise en œuvre d’un procédé nouveau ou sensiblement amélioré relève de l’innovation tel que le design de voiture, le tracteur au lieu de la charrue, le gasoil au lieu de l’essence, le télétravail…, par contre la créativité est la capacité que possède un groupe ou un individu à concevoir un objet nouveau, produire une solution originale à un problème donné (la société BIC a créé la rupture en passant du stylo au briquet, les lames de rasoir, ou encore la société 3M qui provoque à chaque occasion la rupture pour passer à un nouveau produit. Elle est passée de la production du papier verre, des supports d’information, de transport de l’énergie à celle des masques jetables pour cause de Covid-19).

Dans un incubateur, la différenciation entre les deux concepts se posera avec acuité. Le choix est difficile. Il dépend de l’orientation prise par l’incubateur. Va-t-on s’intéresser à adapter et améliorer ce qui existe, appliquer des procédés technologiques pour solutionner des problèmes (agriculture, industrie, environnement,…) ou s’orienter vers la conception de procédés nouveaux. La première, l’innovation, est la plus convoitée, surtout si l’incubateur est hébergé dans une université où les étudiants sont limités par le facteur temps.

Quoi qu’il en soit, que l’incubateur s’oriente vers l’une ou l’autre ou les deux à la fois, la naissance de l’idée est capitale dans tout processus d’imagination.
La démarche la plus utilisée dans les laboratoires d’innovation et de créativité a pour départ un objet fonctionnel auquel on applique un brainstorming pour dégager toute idée et, ensuite, par affinement, le groupe ne retient que les idées les plus pertinentes. Ces dernières sont ensuite analysées une par une pour dégager le degré de faisabilité (coût, moyens technologiques, temps, étude de marché,…). La solution la plus avantageuse sera retenue.

La volonté de dormir empêche de dormir !

La découverte (tout comme l’invention, la créativité ou l’innovation) prend du temps et réclame des échecs. Thomas Edison, considéré comme l’un des plus grands inventeurs de tous les temps, répondait aux personnes qui lui demandaient comment il avait eu l’idée de l’ampoule à incandescence : «En ayant 999 idées d’ampoules qui ont brûlé», répondait-il. Dans le domaine de l’intelligence artificielle, pour qu’une voiture à conduite automatique puisse éviter de tomber dans un ravin, il faudrait au préalable à son algorithme de «deep-learning», dans sa phase virtuelle d’apprentissage, de chuter plusieurs milliers de fois dans le ravin pour qu’enfin il apprenne à ne plus chuter.

L’innovation comme la créativité reposent en grande partie sur la disponibilité des conditions favorables à leur survenue ; c’est comme dans la citation de Merleau-Ponty «la volonté de dormir empêche de dormir» (On ne crée pas le sommeil, mais on crée les conditions favorables à sa survenue), on peut la paraphraser par la volonté d’innover peut empêcher d’innover, ce qui renvoie à la nécessité qu’avant tout il faut créer les conditions pour que les choses arrivent plutôt que de vouloir créer les choses elles-mêmes (On ne crée pas l’innovation mais on crée les conditions favorables à sa survenue).

C’est dans ce cadre que notre pays est en train d’organiser et de mettre en place les préalables à la créativité et à l’innovation. Le ministère de la Micro-entreprise, des Start-up et de l’Economie de la connaissance est le service d’Etat mis à cet effet pour répondre aux détails des grandes questions qui se posent : le climat des affaires, la motivation des étudiants et des enseignants, la motivation des investisseurs, le coworking, le financement, mais aussi le fonctionnement des incubateurs, la contribution des structures de la recherche scientifique…

Les pouvoirs publics ont déjà annoncé la création d’un Haut Conseil de l’innovation qui «constituera la pierre angulaire de l’orientation stratégique en matière de valorisation des idées, des initiatives innovantes et des potentialités nationales  de la recherche scientifique au service du développement de l’économie de la connaissance, l’élaboration du cadre juridique devant définir et labéliser les concepts de start-up et d’incubateurs» (Conseil interministériel du 4 mars 2020).

Par Baddari Kamel

Professeur des universités et recteur de l’université de M’sila

 



S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!