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Les routes de la drogue se multiplient en Afrique : Le Maroc épicentre des expéditions de cocaïne vers l’Europe et le Maghreb

01 novembre 2020 à 10 h 00 min

Le Maroc est depuis des décennies le plus grand cultivateur de haschich au monde. Et si Rabat s’est engagé à partir de 1992 dans une «guerre contre la drogue», diminuant de manière considérable les surfaces de terres utilisées pour cette culture, la production de résine de cannabis n’a toutefois pas diminué dans les mêmes proportions.

En outre, au fil des années, du fait de sa position géographique et de sa longue histoire de producteur de cannabis, le Maroc est aussi devenu une voie de transit-clé pour d’autres trafics de drogues, telles que la cocaïne, l’héroïne et les drogues de synthèse. Ce faisant, le royaume chérifien est en passe de devenir aussi un pays de consommation, créant ainsi de nouveaux défis de santé publique pour la société marocaine et au-delà.

Histoire du cannabis

Les premières plantations de cannabis au Maroc sont apparues au XVe voire au VIIe siècles, sans doute introduites par les Arabes après leur invasion de l’Afrique du Nord. Au XIXe siècle, le sultan Moulay Hassan autorisa ensuite la culture du cannabis dans des zones restreintes. Cette politique fut poursuivie sous les protectorats espagnol et français, puis pour des raisons économiques, sous le règne du roi Mohammed V qui toléra lui aussi cette culture après l’indépendance du Maroc en 1956.

Au fil des ans, la culture du cannabis s’est développée, en particulier dans la région pauvre et montagneuse du nord du Rif. Mais c’est à partir des années 1960 que cette culture a pris des proportions exponentielles, avec l’exclusion intentionnelle du roi Hassan II de cette région – qui historiquement conteste la légitimité de la monarchie – de tout développement économique, encourageant ainsi la culture du haschich comme moyen de survie.

Aujourd’hui encore, cette culture compte pour environ 3% du PNB du secteur agricole du Maroc et il est estimé qu’elle est source de revenus pour pas moins d’un million de Marocains, soit 3% de la population. Quant à la valeur annuelle au prix de détail, elle s’élèverait à 8 milliards d’euros.

Sous pression internationale, le royaume chérifien s’engageait au début des années 1990 à éradiquer la culture de cannabis. Selon un rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) de 2019 notant les chiffres des autorités marocaines, la surface cultivable passait ainsi de 134 000 ha en 2003 à 47 000 ha en 2017. Cette baisse de la culture du cannabis ne signifie toutefois pas que la quantité a elle aussi diminué. Au contraire, cette dernière demeure un sérieux et épineux défi, non seulement pour les autorités marocaines, mais aussi ses voisins et pays consommateurs de cannabis.

Culture hybride

La raison pour laquelle la quantité de drogue n’a pas diminué en parallèle de la diminution des terres utilisées pour la culture du cannabis est essentiellement due à la nouvelle culture hybride du cannabis, de plus en plus utilisée par les trafiquants marocains. Selon Pierre-Arnaud Chouvy et Kenza Afsahi, auteurs de Le haschich marocain, du kif aux hybrides, c’est l’introduction de variétés hybrides, au rendement trois à cinq fois supérieur au cannabis traditionnel qui explique que malgré une baisse réelle des surfaces utilisées pour la culture du cannabis, la production de résine de cannabis demeure stable.

A ce jour, une dizaine d’hybrides différents ont déjà pu être identifiés au Maroc, tels que la khardala (le mélange), la gawriya (l’européenne), la romiya (la romaine ou l’étrangère), la pakistana, la jamaicana ou la mexicana. Le recours aux hybrides explique aussi la hausse rapide et importante du taux moyen de tétrahydrocannabinol (THC) de la résine marocaine, telle qu’observée sur les saisies dans divers pays de l’Union européenne.

De producteur de cannabis à consommateurs de drogues

En sus du trafic de résine de cannabis, la cocaïne ainsi que d’autres stupéfiants ont aussi fait leur entrée sur le territoire marocain depuis plusieurs années. Si la cocaïne demeure encore inaccessible pour la plupart des Marocains, au cours des quinze dernières années, le prix d’un gramme de cocaïne a toutefois considérablement diminué, coûtant aujourd’hui environ 600 dirhams (60 euros). Cette baisse est aussi une indication de la disponibilité croissante de la cocaïne au Maroc, en particulier au sein des classes moyennes. Ceci dit, le pays est surtout devenu une zone de transit vers l’Europe ou les pays du Golfe à travers les routes du Sahel, du Maghreb et maritimes.

Au début du XXIe siècle, la cocaïne, provenant d’Amérique latine, a commencé à transiter par les pays d’Afrique de l’Ouest, comme la Guinée-Bissau ou le Mali. Une fois en Afrique de l’Ouest, les trafiquants utilisaient les routes du Sahel allant jusqu’en Libye ou en Egypte afin de transporter ensuite leur marchandise vers les marchés européens. Toutefois, au fil des ans, cet itinéraire est devenu de plus en plus dangereux pour eux, dû à la présence croissante de terroristes, mais surtout, de celle des militaires français et autres.

C’est ainsi que dans cette équation géographique, le Maroc est devenu une nouvelle option pour transporter la cocaïne vers l’Europe, directement par l’Espagne ou le Portugal, mais aussi à travers les pays du Maghreb – empruntant toujours des itinéraires sahéliens – et par voie maritime vers l’Egypte et les pays du Golfe.

La conséquence de cela est que le Maroc est aujourd’hui à l’épicentre de l’augmentation des expéditions de cocaïne vers l’Europe, mais aussi à travers le Maghreb et en Afrique de l’Ouest. Entre 2016 et 2019, trois importantes saisies de cocaïne provenant d’Amérique du Sud ont eu lieu au Maroc. En 2017, près de 2,5 tonnes de cocaïne en provenance du Brésil étaient saisies à Rabat et Nador.

Et en 2018, c’est 1,7 tonne qui étaient interceptées. De nombreuses saisies ont aussi impliqué des opérations de transports commerciaux entre le continent sud-américain et le Maroc, dans lesquelles les drogues étaient dissimulées au sein de cargaisons légales. Les opérations de transvasements de cargaisons de cocaïne, à partir de navires marchands vers des bateaux de pêche ou de plaisance au large des côtes marocaines, avant d’être introduites sur le territoire marocain, sont aussi monnaie courante.

Parallèlement aux cargaisons maritimes et vols commerciaux, la cocaïne est également transportée par des voyageurs en provenance d’Amérique du Sud. La ligne aérienne liant São Paulo à Casablanca est devenue particulièrement notoire pour les saisies régulières de drogues.

Cette connexion latino-marocaine indique aussi la présence de cartels sud-américains sur le territoire marocain, mais aussi un renforcement croissant entre ces derniers et les barons marocains de la drogue. La découverte en 2016 de 250 kg de cocaïne raffinée dans un laboratoire de conversion à Oujda, où travaillaient des chimistes péruviens corrobore cela. De manière générale, la saisie de 701 kg de cocaïne au large des côtes d’Oran en Algérie en mai 2018, puis de 300 kg dans le port de Skikda la même année, indique aussi que la région du Maghreb est devenue une cible privilégiée des trafiquants sud-américains.

En sus de la cocaïne, la consommation d’héroïne est elle aussi en augmentation au Maroc. Il est estimé que le pays compte environ 15 000 héroïnomanes, mais une augmentation rapide de consommateurs dans le nord du pays – à Nador, Casablanca et Rabat-Salé – au cours des dernières années suggère que le nombre pourrait être considérablement plus élevé.

Drogues de synthèse

Mais comme dans le reste de la région du Maghreb et d’Afrique de l’Ouest – voire à travers le monde –, c’est la présence croissante de drogues de synthèse qui est en train de faire une percée au sein de la population marocaine. Tramadol, Captagon, Rivotril, Lyric ou encore Artane (aussi connu sous le nom de Madame Courage) sont de plus en plus populaires parmi la jeunesse marocaine. Ces drogues de synthèse, telles que le karkoubi ou al shaghala anglyzyya (une colle) utilisée en Egypte ne sont pas sans conséquence pour la santé des utilisateurs souvent très pauvres. Le karkoubi, très répandu au Maroc, est un mélange de psychotropes, tels que le Xanax, le Valium ou le Rivotril. L’utilisation croissante de ce médicament est due au fait qu’il est facilement disponible ainsi qu’à son prix extrêmement bas, qui varie de 1 à 10 dirhams (0,50 à 1,00 euro) par dose selon les régions. Ces prix bas qui les rendent attrayants pour de nombreux consommateurs aux ressources et aux revenus limités représentent un énième défi sanitaire pour les autorités marocaines.

Oujda en particulier s’est développée comme un entrepôt-clé pour le commerce du Rivotril, provenant souvent de l’Algérie, où les médicaments subventionnés sont moins chers. La plupart des psychotropes sont ensuite acheminés dans les grandes villes marocaines où le trafic est très lucratif. Une dose unique de Rivotril qui coûte 1 à 3 dirhams marocains (0,10 à 0,30) à Oujda peut être revendue pour 5 à 10 dirhams (0,50 à 1,00) à Casablanca, Fès ou Rabat.

Tout comme pour la cocaïne, le Maroc est ainsi devenu une cible de premier choix pour les trafiquants de drogues de synthèse. En décembre 2017, 35 millions (700 cartons) de doses de 200 mg et 225 mg de Tramadol provenant d’Asie et à destination du Nigeria étaient interceptées par les autorités marocaines dans le port de Tanger. Et en 2011, ce sont 1500 kg d’éphédrine trafiquée qui étaient saisis.

Violence et questions sanitaires

Cette consommation croissante de drogues est devenue source d’inquiétude et de préoccupations pour les autorités marocaines et professionnels de la santé. Contrairement aux drogues traditionnellement dominantes, telles que le cannabis – il est estimé que près d’un million de Marocains sont des consommateurs réguliers de cannabis –, ces médicaments, qui devraient normalement être obtenus sur ordonnance, sont souvent utilisés à des fins récréatives et leurs effets addictifs ont des conséquences négatives sur la santé des utilisateurs, les rendant souvent très agressifs. La criminalité et la violence des jeunes sont d’ailleurs souvent imputables à la drogue. En outre, beaucoup au Maroc s’interrogent sur le fait que la consommation croissante de substances n’érode la morale culturelle et cultuelle.

Les infrastructures de santé publique actuelles du Maroc demeurent cependant insuffisantes et sous-équipées pour relever le défi croissant de la toxicomanie et les quelques centres de prévention et de réhabilitation existants sont sous-financés, n’offrant qu’un nombre limité de lits à la population croissante de toxicomanes, très souvent inaccessibles pour les segments les plus marginalisés de la population.

Enfin, si l’Etat marocain est bel et bien dans l’incapacité de répondre de manière effective aux défis sanitaires liés à la consommation de drogue au Maroc, cela est dû tout à la fois au manque de moyens financiers et matériels, mais aussi à une approche sécuritaire et judiciaire, qui ignore le volet préventif.

Business as usual

Comme l’indiquent les trafics de cocaïne et de drogues de synthèse provenant respectivement d’Amérique latine et d’Asie, le Maroc est devenu en quelques années un hub majeur pour toutes sortes de trafics de drogues liés à l’Europe et à l’Afrique de l’Ouest. Le fait que les Marocains consomment de plus en plus de drogues autres que le cannabis ne fait que renforcer cela.

Le trafic de drogues au Maroc a ainsi de beaux jours devant lui. Et si les difficultés de transports et d’acheminements vers l’Europe et ailleurs se dressent devant les trafiquants de manière régulières, ceux-ci ne sont pas à court d’idées pour poursuivre leurs activités illégales. Dans le passé, de la cocaïne a bien été trouvée dans des copies du Coran dont les pages avaient été arrachées au préalable !

Par ailleurs, le trafic de drogues de manière générale bénéficiant aussi à de nombreux notables, officiers de l’armée et autre fonctionnaires, il demeure donc très peu probable que cela cesse de sitôt. Enfin, malgré la saisie régulière et en grandes quantités de résine de cannabis par les autorités marocaines, la culture du cannabis dans la région du Rif ne semble guère inquiétée par ces mêmes autorités.

Une raison à cela est que les protestations et mouvements sociaux qui touchent la région régulièrement sont une mise en garde à l’Etat marocain de ne pas contrarier l’unique secteur économique susceptible de subvenir aux besoins de sa population.

 

Par Abdelkader Abderrahmane

Analyste géopolitique et consultant international sur les questions de paix et de sécurité en Afrique


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