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dimanche, 17 février, 2019
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Les prélèvements d’organes

09 février 2019 à 9 h 03 min

En 1984, je reçois l’avant-projet de la nouvelle Loi sanitaire élaborée par le département de la Santé. D’emblée, je courus vers la rubrique «Prélèvement d’organes». La greffe de cornée était, en effet, un de nos plus grands problèmes de l’époque et, là, stupeur ! les conditions mises à sa réalisation étaient si draconiennes qu’elles la rendaient pratiquement irréalisable.

Et ce, alors que des centaines de malades, voire des milliers, attendaient un acte salvateur, rarement possible chez nous en raison d’insurmontables contraintes bureaucratiques. Il fallait se résoudre à d’hypothétiques et coûteux transfert à l’étranger autorisés au compte-gouttes.

A l’hôpital Mustapha, la greffe de cornée était couramment pratiquée dès 1962, les globes oculaires étant prélevés à la morgue par un de nos infirmiers qui maîtrisait parfaitement la technique de l’énucléation. Faite dans des conditions de semi-clandestinité, cette façon d’opérer ne pouvait assurer une bonne prise en charge des nombreux malades en attente.

J’avais suggéré alors à Aouchiche de poser le problème au plus haut niveau afin de le régler définitivement, dans un cadre légal clair, nous libérant des servitudes et entraves actuelles. Aouchiche me fit une réponse tout à fait conforme à son tempérament, fait de méfiance et de prudence. Je passai outre et posai le problème en 1977 au ministre de la Santé de l’époque. Parallèlement, j’ai animé en 1978 ou 1979 une émission télévisée consacrée à ce problème.

La réponse à ces initiatives renouvelées était dans l’avant-projet de la nouvelle Loi sanitaire : une fin de non-recevoir, tant les conditions de la pratique de la greffe de cornée en étaient restrictives. Il fallait, après la demande du service utilisateur :
– l’accord du chef du service où le décès a eu lieu,
– celui du médecin légiste ;
– l’accord du défunt de son vivant ou de sa famille après le décès, etc.

Pas moins de six accords préalables à tout prélèvement alors que, s’agissant de la greffe de cornée, il doit être effectué dans les six heures qui suivent le décès…

En fait, le nouveau projet de Loi sanitaire, dans ses dispositions relatives aux greffes d’organes, ne faisait que reprendre, concernant l’ophtalmologie, une loi française édictée à la suite d’un dramatique décès survenu au lendemain d’une greffe de cornée pratiquée dans un service hospitalier de France. L’opéré était un Egyptien et le donneur, une Française qui venait de succomber à une encéphalite de cause non identifiée. Le greffé décède à son tour dans un tableau de rage ! La défunte était donc atteinte d’une encéphalite rabique dont le diagnostic n’avait pas été fait de son vivant.

A la suite de quoi, le ministère français de la Santé édicta une législation d’exception, rendant quasiment impossible la greffe de cornée en France, ce qui provoqua un tollé général et une violente réaction des milieux médicaux spécialisés. Une nouvelle législation est venue corriger, quelques années plus tard, les effets fort restrictifs d’une loi si violemment contestée.

C’est cette législation d’exception que notre ministère de la Santé reprit, sans concertation préalable avec les chefs de service concernés. Je saisis tout naturellement le président de la Commission des affaires sociales et culturelles de l’Assemblée populaire nationale (APN), qui me répondit que je serais informé sitôt que le nouveau projet de loi viendrait sur le bureau de ladite commission ; ce qu’il fit.

Je m’étais rendu à l’APN et, là, je compris vite que la nécessaire ouverture d’esprit à la bonne compréhension du problème posé n’était pas le point fort des honorables députés. «Mais enfin, avais-je argumenté, comment voulez-vous qu’un patient, hospitalisé pour une maladie donnée, dont il espère guérir, signe une autorisation de prélèvement de ses yeux en cas de décès ou, après celui-ci, que sa famille — tout à son malheur — puisse accepter qu’on le fasse ? C’est une aberration.

Pourquoi ne pas adopter, avais-je conclu, les dispositions en usage dans beaucoup de pays qui stipulent que celui qui ne s’oppose pas de son vivant au prélèvement de ses yeux autorise les médecins à le faire à son décès ?» J’ai cru avoir, malgré tout, quelque peu convaincu les membres de la commission et son président.
En juillet 1985, la nouvelle Loi était publiée dans son intégralité dans le Journal officiel ! C’était l’échec de ma démarche, un de plus.

Dans les jours qui suivirent, j’adressai une lettre au quotidien El Moudjahid, qu’il publia, pour déplorer l’impasse pénalisante ainsi créée. J’eus droit à une réponse du président de la commission, qui tenta — sans aucunement convaincre — de réfuter mon argumentaire en justifiant la décision entérinant l’avant-projet de Loi en question par le manque de compétences nationales et le… nécessaire respect des traditions religieuses !

Quel gâchis !

Quelques années plus tard, une nouvelle émission télévisée fut réalisée par le journaliste Saïd El Eulmi. Elle était animée par les professeurs Drif, — chef du service de Réanimation et directeur d’une Unité de greffe rénale —, Mehdi, — chef du service de Médecine légale et moi-même. Le problème des prélèvements d’organes a été de nouveau exposé dans toutes ses dimensions, y compris dans son aspect religieux.

Aucun résultat significatif n’avait suivi ; et c’est ainsi que beaucoup de nos malades sont encore en état de cécité, cécité pourtant curable. Aucune greffe de cornée n’a été, en effet, pratiquée depuis la décennie 80’, à quelques rares exceptions près ; et les cas transférés à l’étranger grevaient si lourdement le budget de la Caisse nationale de sécurité sociale qu’un terme y a été mis.

A ce jour, le problème reste encore posé, bien que l’on note depuis quelque temps des avancées sérieuses, mais encore insuffisantes. Ce n’est pas en important quelques centaines de greffons — par le biais de l’Institut Pasteur — que le problème des kératoplasties sera réglé chez nous. Nos voisins de Tunisie et du Maroc sont, eux, au dernier stade du processus, à savoir la création d’une Banque des yeux, seule à même de régler définitivement le problème des greffes de cornée. Qu’ont-ils de plus que nous ?

 

Docteur Messaoud Djennas , Professeur honoraire

 

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