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dimanche, 17 février, 2019
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Les défis de la succession

10 février 2019 à 9 h 00 min

«A l’époque de l’empereur Valentinien 1er (354-364 de notre ère), Nubel était le plus connu de ces chefs de confédérations tribales, où la subordination à un chef était caractéristique d’une société d’allégeance… Au lendemain de la mort de Nubel, une querelle de succession a opposé deux de ses fils, Firmus et Sammac… Le pouvoir impérial romain fut suffisamment habile pour laisser les Maures s’entre-déchirer… (Après bien des péripéties) comme sous l’effet d’une malédiction homérique, les six frères s’étaient sans merci exterminés entre eux…» G. Meynier (L’Algérie des Origines, pp.160-162)

L’Algérie est un peu comme une entreprise familiale. Elle a eu l’enthousiasme et la créativité de la fondation, les questionnements qui viennent avec les débuts de la réussite, puis la paralysie qui accompagne celle des fondateurs. Dans toutes les entreprises familiales, le moment crucial est celui de la succession. En de rares occasions, souvent des moments de crise, la succession se fait naturellement. Dans la plupart des cas, c’est le moment où tout peut être remis en cause.

Dans les entreprises, un cas de succession réussi souvent cité dans le monde est celui de la famille Mérieux. Les laboratoires Mérieux, devenus Bio-Mérieux, sont aujourd’hui une très grande entreprise internationale, spécialisée dans les diagnostics in-vitro, respectée et valorisée partout. Son comportement est souvent donné en exemple. Alain Mérieux, le dernier leader de la famille encore en activité, est d’une grande discrétion, reconnu pour les valeurs sociétales qui caractérisent son projet. Il est reçu comme un ami par un grand nombre de chefs d’Etat. Il a eu trois fils et une fille. Cette dernière s’est éloignée de l’entreprise, mais les trois fils furent impliqués dans son management.

Le plus âgé, Christophe, était le successeur désigné. Il est mort en 2006 dans sa piscine, suite à un malaise cardiaque. Le deuxième, Rodolphe, a péri en 1996 dans l’accident d’avion de la TWA 800. Finalement, Alexandre est devenu naturellement l’héritier familial. Plus important, ce destin tragique a fait que la famille Mérieux a réalisé que la survie de leur patrimoine et de cette grande construction qu’est devenu le Groupe familial, passait par la professionnalisation et la formalisation. Ils ont ainsi progressivement créé les institutions qui ont permis au Groupe de continuer à prospérer et de devenir l’une des entreprises les plus admirées dans le monde.

Le cas Mérieux est une exception. La plupart des entreprises familiales se retrouvent en situation de danger au moment de la succession. En Algérie, les travaux que nous avons faits sur une vingtaine d’entreprises familiales montrent que la plupart vivent des moments extrêmement difficiles à cause des problèmes de la succession. Les Rebrab, Hasnaoui, Chiali, Benamor, et tous les autres, connaissent de réelles difficultés. La succession est difficile moins à cause de la réticence du fondateur à céder la place qu’à la peur que le successeur n’ait pas les capacités pour prendre la suite et risque de détruire la construction. Parfois, la rivalité entre les successeurs potentiels explose en conflits émotifs qui mènent à des comportements aberrants, étonnamment destructifs. Au niveau de l’Etat, le phénomène est le même. Les dirigeants dans des pays jeunes, comme l’Algérie, ont une grande peur de voir la construction s’écrouler.

Ils reculent constamment les échéances et lorsqu’ils ne sont plus capables de décider, pour des raisons de santé ou simplement de déclin physique naturel, les successeurs se battent à mort devant leurs yeux impuissants et souvent détruisent tout. Il est possible que les Algériens, par nature très émotifs, soient particulièrement sujets à ce genre de scénario. Cela peut être accentué par l’héritage historique et la tradition de comportement familial dans toutes nos organisations, y compris l’Etat, comme le rappelle la citation de Meynier sur Nubel.

L’autre problème important de la succession est celui du paradoxe dans lequel le fondateur se retrouve. Il sait qu’il doit passer la main et veut le faire, mais il ne veut pas perdre le pouvoir. En conséquence, il vacille entre oui et non. Cette situation est désastreuse pour la formation des successeurs. En effet, le leadership s’apprend ; 99% de sueur et 1% de talent, dit le proverbe. Pour apprendre, le successeur doit pouvoir focaliser sur les besoins du pays ou de l’entreprise. L’incertitude le mène plutôt vers la lutte de pouvoir contre les autres successeurs potentiels. On retrouve ainsi le phénomène Nubel.

Le déchirement entre successeurs et les destructions qu’il amène sont les manifestations du manque de préparation des leaders.
En Algérie, les réalités du pouvoir ont créé un grand vide de leadership. Les dirigeants qui entourent le président Bouteflika sont bons dans les luttes de pouvoir, des qualités que nous pouvons qualifier d’administratives, dont les effets peuvent être positifs à court terme, mais destructifs à long terme. Ces prétendants ne semblent pas avoir le recul, le regard lointain, la vision, l’ambition, le courage pour mener les Algériens vers leur grand destin. De plus, lorsqu’ils arriveront au pouvoir, ils risquent d’être épuisés et asséchés. Ils seraient alors plus malades que le président.

La formation des leaders est en général stimulée par leur implication dans la construction des institutions. Les institutions couvrent les lois et règlements (la gouvernance formelle), les normes de comportement (la gouvernance informelle) et les apprentissages cognitifs-culturels (nos valeurs et ce que nous apprenons en vivant ensemble, y compris par le biais de l’école). Travailler sur les institutions signifie consolider le caractère moral de la nation. La force d’une nation lui vient plus de ses valeurs morales que de ses canons. Si les dirigeants ont des comportements opportunistes à court terme et piétinent, même si c’est seulement pour des raisons tactiques, les valeurs fondamentales de la nation, ils détruisent leur chemin et la nation. L’Algérie, même maladroite et inexpérimentée, a été forte et admirée lorsque ses principes étaient forts.

Aussi, la lutte pour le pouvoir est transparente pour la population. Le peuple voit tout, comme son élite. Cela peut avoir un effet désastreux sur le comportement citoyen. La maladie du Président, la faiblesse des institutions et l’absence de leaders crédibles pour prendre la suite d’une construction nationale difficile laisse le peuple algérien dans une situation de grande incertitude, véritable creuset du désespoir et de la violence. Dans des conditions ou demain est incertain, la violence est inévitable.
Il ne faut pas des prodiges d’analyse scientifique pour réaliser que du fait de la faiblesse institutionnelle la violence est déjà dans la maison. Elle n’a pas de fusils ou de canons, mais elle sème le désespoir et détruit la volonté de construire. Les Algériens vivent une véritable dépression collective.

Ils sont mal dans leur peau. Ils se méprisent mutuellement. Ils ne se font pas confiance. Lorsque l’un d’entre eux veut entreprendre quelque chose d’ambitieux, il est souvent l’objet de quolibets et parfois de ridicule. Ils ne sont plus capables de célébrer leur propre réussite. La bienveillance qui fait les grands peuples est en train de les quitter. C’est là que l’absence de leadership se fait le plus sentir. Les Algériens sont tous comme un peu orphelins de leurs leaders.
En aparté, la succession n’a pas que des conséquences politiques.

La réussite économique du pays est aussi rivée à la capacité des fondateurs d’entreprise à gérer leur succession. Les Algériens sont créatifs et, malgré les apparences, travailleurs et courageux. Le développement économique sans pétrole ne leur poserait pas vraiment de problème si les questions institutionnelles étaient réglées aussi au niveau de l’entreprise. Les problèmes de succession affaiblissent les entreprises comme elles affaiblissent la nation. Lorsque la succession du président Bouteflika sera réglée, nous réaliserons tous combien celles des fondateurs d’entreprise est cruciale pour la prospérité du pays, son équilibre institutionnel et sa sécurité.

Le président de la République joue aujourd’hui un rôle crucial pour le devenir de la nation. C’est maintenant que nous allons tous apprécier ses qualités d’homme d’Etat, de constructeur des institutions. D’abord, il doit avoir le courage de dire non à ceux qui le soutiennent pour éviter la fuite en avant. Il devrait plutôt encourager les successeurs les plus prometteurs, y compris ceux qui lui résistent, à se transformer en leaders-hommes d’Etat, à regarder loin et à proposer à la nation une vision de ce que serait son futur. Comme la plupart n’ont eu jusqu’à présent que des fonctions de loyauté, d’obéissance, il est difficile de dire quelles sont leurs capacités à diriger la nation.

C’est pour cela que le président devrait s’assurer qu’ils fassent leurs classes en se présentant devant le peuple, pour le convaincre de leurs capacités à répondre à ses ambitions, puis accepter humblement son verdict dans des consultations sincères, sans manipulation bureaucratique.

Je n’ai pas toujours applaudi aux gestes du président Bouteflika, mais j’ai de l’affection pour lui et, ayant étudié beaucoup de dirigeants, je comprends la difficulté qu’il y a à contredire ceux qui le soutiennent, mais c’est là le prix qu’un grand dirigeant doit payer pour apporter la pierre la plus importante dans la construction des institutions du pays. Je crois qu’il peut le faire et j’espère un jour écrire un livre positif sur la réussite de ce grand combat.
Je prie pour la santé de ce président si important pour le pays, je prie pour qu’il ait l’énergie nécessaire à un virage vertueux. Je prie pour que les successeurs comprennent l’importance des enjeux sociétaux, au-delà de leurs gains personnels. Je prie pour l’Algérie.

 

Par Taïeb Hafsi,  Professeur, membre de la Société royale du Canada.

 

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