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Le peuple et l’armée : face à face ou côte à côte ?

09 juin 2019 à 9 h 00 min

Décidément, l’histoire contemporaine de notre pays montre combien l’intervention du peuple, par ses soulèvements successifs, a été décisive dans les ruptures historiques qui ont édifié notre destin national.

C’est le soulèvement de Mai 1945, qui a conduit à la décantation du mouvement national et amené à sa suite logique : le 1er Novembre 1954.

C’est l’insurrection populaire de Décembre 1960 qui, au moment où les coups de boutoir des opérations militaires de l’armée coloniale avaient affaibli les maquis, a porté la question algérienne au niveau international et forcé le gouvernement de Gaulle à négocier la paix.

C’est aussi le soulèvement d’Octobre 1988 qui a imposé au pouvoir politique la conception de réformes économiques, sociales et politiques dont la principale évolution fut la Constitution de 1989.

C’est maintenant le hirak qui, au moment où le pays, terrassé par 10 années de guerre civile et 20 ans de pouvoir moyenâgeux semblait s’incliner devant la fatalité d’un 5e mandat, vient secouer les consciences et en appelle au sursaut politique nécessaire à la sauvegarde de la nation.

Malheureusement, le pouvoir politique en place depuis le coup d’Etat du Caire en 1957 n’a pas été à la hauteur de la vaillance et la clairvoyance de son peuple.

C’est ce pouvoir qui s’est saisi des rênes du pays par la force en 1962, qui a chassé les députés de la Constituante et imposé Sa Constitution dans une salle de cinéma à Alger.
C’est ce pouvoir qui a ensuite confirmé la prédominance du militaire sur le politique par le coup d’Etat de juin 1965.
C’est encore ce même pouvoir qui mettra fin brutalement aux espoirs portés par les réformes accouchées de la révolte populaire de 1988 et conduit au coup d’Etat de janvier 1992, suivi par la guerre civile dévastatrice des années 90’.

C’est ce même pouvoir qui forcera le président Zeroual à la démission et imposera en dépit de l’engagement de l’état-major de l’armée en faveur d’une élection libre en 1999 le candidat Bouteflika avec les conséquences funestes que nous sommes encore loin de solder !
C’est toujours ce pouvoir qui s’est cru autorisé à manipuler à sa guise les lois de ce pays pour lui imposer sa volonté à travers la reconduction d’un dictateur d’opérette 20 années durant.

Aujourd’hui, après 16 semaines de cette belle aventure populaire, sommes-nous dans un meilleur rapport de force pour empêcher le «système» de détourner les fruits de notre combat ?

A première vue, semaine après semaine, le pouvoir recule et cède à la pression de la rue : abandon du 5e mandat et démission du Président, démission du président du Conseil constitutionnel, arrestation de nombre d’oligarques considérés comme les suppôts de l’ancien pouvoir, emprisonnement d’un groupe séditieux dirigé par le frère du chef d’Etat démissionnaire et, pour finir, abandon du projet de l’élection présidentielle du 4 juillet.

A priori, un beau palmarès d’un combat pacifique, courageux et déterminé du hirak, mais aussi, me semble-t-il, d’une attitude responsable et patriotique de l’état-major de notre armée. Tout ceci nous laissait suffisamment optimistes pour envisager la possibilité à court terme d’un dialogue en vue de la concrétisation d’un compromis politique historique.
C’était le sens de ma précédente contribution.

Mais le pouvoir est toujours là : nous avons seulement occulté le fait qu’il reposait sur deux piliers qui s’accommodaient, malgré des divergences de forme, sur le partage du pouvoir. Affichant un semblant de cohésion et d’équilibre malgré ses conflits internes, le «système» fait preuve d’une remarquable résilience : même s’il a été affaibli, il ne s’est pas effondré, car le 2e pilier ne s’est pas écroulé, il a seulement changé de main.

Il faut bien admettre aujourd’hui que s’appuyant sur la révolte populaire qu’il déclare légitime, le clan de l’armée dirigé par Gaïd Salah a réussi à sacrifier celui adverse des Bouteflika et s’accapare de fait d’un pouvoir sans partage.

Cette situation renforce, comme jamais depuis le coup d’Etat du 19 juin 1965, le poids du militaire dans la gestion politique de notre pays !
C’est un cadeau du hirak : le peuple algérien malgré les réalités de son histoire, non seulement n’a pas désespéré de son armée, mieux, il lui a, de fait, donné tous les pouvoirs pour engager le pays dans la voie de la construction démocratique.

Le peuple attend maintenant de son armée qu’elle réponde à son attente par des mesures politiques concrètes susceptibles d’asseoir la confiance et d’ouvrir la voie à une sortie de crise consensuelle et pacifique.

Le pouvoir absolu en main, l’armée va-t-elle profiter de cette exceptionnelle conjoncture politique pour aller dans le sens de l’Histoire et engager le pays dans un processus négocié et raisonnable et poser les fondements d’une République séculière et démocratique, ou va-t-elle céder, comme, hélas, dans la plupart des pays arabes et africains, à la tentation de son maintien au pouvoir par la force.

On m’opposera que l’étendue historique du hirak ne peut plus permettre un coup de force et je le souhaite comme la très grande majorité des Algériens, mais malheureusement, c’est aussi ce que souhaitaient les Egyptiens de la place Tahrir pour finir avec Sissi et… le terrorisme islamique ! Nous avons assez payé, peuple et armée, pour espérer se reconstruire. Il ne faut pas rater cette occasion historique d’offrir à nos enfants un projet de société à la hauteur de leurs légitimes attentes.

Malheureusement, la dernière déclaration du chef de l’Etat par intérim est largement en deçà des espoirs du peuple. Même si l’avancée est indubitable, du moins dans le verbe, force est d’admettre que la proposition d’ouvrir un débat avec les forces politiques et sociales du pays pèche par l’absence de mesures politiques concrètes en mesure de rétablir la confiance.
La prestation pathétique de ce vieil homme terrassé par la maladie, censé remplacer un plus grand malade, est illustrative de l’agonie d’un système en fin de vie !

Le discours du chef d’Etat est plein d’incohérences, est en dessous de la gravité de la situation : aucune décision d’apaisement (libération des détenus d’opinion, en particulier Mme Hanoune, renvoi du gouvernement impuissant de M. Bedoui, engagement de M. Bensalah, épuisé et rejeté par le peuple de quitter son poste dès qu’une instance transitoire est installée) n’a été avancée. Le pouvoir croit encore possible de conduire seul les affaires du pays en capitalisant à son profit les avancées du hirak.

Faut-il pourtant souligner, pour rendre compte de la gravité de la situation à laquelle le pays est confronté, que la crise n’est pas seulement interne mais régionale. Elle dépasse les frontières du pays : la situation en Libye, au Soudan, au Sahel et au Sahara occidental montre clairement que nous sommes plongés dans une crise régionale d’une extrême gravité. On ne peut pas détacher l’Algérie de ce bourbier simplement en déclarant que nos frontières sont bien gardées. C’est une raison supplémentaire pour aller vite vers des mesures capables de souder le peuple avec son armée et donner au pays des institutions légitimes et solides capables de faire face efficacement aussi bien à la crise politique, économique et sociale interne qu’au conséquences inévitables du conflit régional.

Je reste persuadé que la solution est dans le compromis politique et non dans des concessions de forme destinées à gagner du temps. Il faut que le hirak et l’armée entrent, côte à côte, dans une démarche transparente et négociée dans laquelle seul compte l’intérêt du pays. Et l’intérêt du pays exige de chacun de nous plus de sens des responsabilités et moins de faux calculs égoïstes.

 

Par Farid Chaoui , Professeur en gastro-entérologie


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