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Le débat linguistique en Algérie : pourquoi pas quatre langues ?

06 juin 2020 à 9 h 30 min

«Imdanen akken ma Illan ttlalen d ilelliyen msawan di Ihwerma d yizerfan-ghur sen tamsakwit d lâquel u yessefk ad-tili tegmatt gar asen » (Art.1 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme; voir traduction à la fin du présent papier).

En Algérie, le débat sur les langues – quelles langues et quelle est leur place dans la vie sociale, la recherche et le développement – n’est pas d’aujourd’hui. Il s’est accentué après la décision, dans les années 1970, par le président Boumediène d’arabiser le pays. A cette époque, la question était : «Laquelle, de l’arabe ou du français, doit dominer ?

Dans les années 1980, 1990 et surtout 2000, le débat s’est élargi à une autre langue, tamazight et la question est devenue : «Quelle est la place de cette langue parmi les deux précédentes ?» Depuis quelques temps, et aujourd’hui encore, une autre langue, l’anglais est venue animer et complexifier davantage le débat et la question est devenue : «De la langue française ou anglaise, quelle est celle qu’il faut privilégier ?».

Cela s’accompagne par une guerre d’arguments en faveur ou en défaveur de l’une ou de l’autre. Notre propos ici est de dire qu’au lieu d’essayer de défendre ou d’attaquer telle ou telle langue, pourquoi ne pas simplement les adopter toutes les quatre en déterminant l’importance et la place de chacune dans la vie sociale et dans le système éducatif algérien.

Car cette guerre des langues – qui est une guerre d’arguments – ne tient pas compte de l’histoire ancienne de l’Algérie et de la place que l’Algérie veut avoir dans l’économie globalisée d’aujourd’hui. Dans cet article, nous verrons donc quelle est l’importance et la place de chacune des quatre langues dans une Algérie qui tient à la fois compte de son histoire et des perspectives à long terme de l’économie mondiale.

Tamazight : la langue de nos ancêtres

Pendant presque trois décennies depuis l’indépendance, les gouvernements qui se sont succédé ont ignoré cette langue originelle et ont été jusqu’à criminaliser toute tentative consistant à revendiquer sa place dans l’histoire ancestrale du pays. Ce n’est que dans les années 2000, et notamment après ce qu’on a appelé le Printemps berbère de 2001, que les autorités algériennes ont commencé à réaliser que continuer à ignorer cette langue est un déni d’histoire alors que de nombreux historiens nationaux et internationaux ont montré que cette langue est la langue originelle de l’Algérie et de tous les pays qu’on appelle Tamazgha (Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Mali, Mauritanie, Niger, Iles Canaries et Egypte). Le but ici n’étant pas de retracer l’histoire de cette langue -il faudrait certainement plus d’un ouvrage pour le faire – mais simplement de citer quelques références.

Si on fait référence par exemple à la New World Encyclopedia, on peut lire : «Tamazight has been a written language, on and off, for almost 3000 years; however, this tradition has been disrupted by various invasions. It was first written in the Tifinagh alphabet, still used by the Tuareg» (Tamazight a été une langue écrite, par intermittence, pendant presque 3000 ans ; cependant, cette tradition a été fréquemment interrompue par plusieurs invasions. Elle fut d’abord écrite en alphabet Tifinagh qui est encore utilisé par les Touaregs).

Et même à la suite et en dépit de toutes les invasions subies par la région, la langue amazigh n’a pas disparu comme le souligne la même encyclopédie concernant l’invasion arabe spécifiquement : «In the 7th century C.E., Arab armies from the Arabian peninsula began invading Tamazgha as part of the Muslim conquests, spreading religion on the backs of colonized peoples. However, after the majority of imazighen had converted to Islam, Tamazight remained the langua franca» (Au 7e siècle A.C, des armées arabes venues de la péninsule arabique ont commencé à envahir Tamazgha dans le cadre des conquêtes musulmanes, propageant la religion sur le dos des peuples colonisés.

Cependant, même après que la majorité des Imazighen aient été convertis à l’Islam, tamazight est restée la langue franca »). Nous savons tous que pour que tamazight devienne une langue de travail et encore plus une langue d’éducation et de recherche, il faut plusieurs décennies. C’est pourquoi son enseignement doit être rendu possible à tous ceux, dans les régions amazigh (Aurès, Kabylie, M’zab, Sahara, etc.) et même en dehors, pour tous ceux qui veulent apprendre cette langue de nos ancêtres.

Les langues arabe et française : les langues-butins

La langue arabe – qui est utilisée depuis plus de 3 siècles en Algérie, même si c’est principalement dans sa version dialectale et non classique – et la langue française – qui est pratiquée depuis près de deux siècles en Algérie – sont incrustées dans la vie sociale et culturelle des Algériens. Avec l’arabisation depuis les années 1970, la langue arabe – qui était jusque là pratiquée essentiellement sous sa forme dialectale – a connu un développement non négligeable en dépit de la controverse concernant les résultats atteints par l’arabisation en termes de qualité linguistique.

Une partie des Algériens – appelés «arabophones» -utilisent cette langue comme leur unique moyen de travail et de communication. Une autre partie utilise l’arabe et le français conjointement, ce qu’on appelle communément les bilingues, dont une partie est souvent taxée, sarcastiquement, de «bilingues illettrés», c’est-à-dire ne maîtrisant ni l’une ni l’autre parfaitement. Un troisième morceau de la population utilise uniquement le français dans la vie sociale et au travail, ce qu’on appelle généralement les «francophones».

Le résultat est que les deux langues – l’arabe et le français – se partagent la population algérienne de façon quasi égale, même si le français domine dans les domaines du travail, de l’éducation et de la recherche. Etant donné le niveau d’intégration de ces deux langues dans la vie sociale et professionnelle des Algériens, le débat – ancien et nouveau – portant sur laquelle des deux langues à privilégier et qui pousse même certains à proposer qu’on abandonne l’une ou l’autre – est à notre avis un débat stérile qui fait abstraction des acquis faits par les Algériens dans les deux langues.

En effet, d’un côté, il y a ceux qui considèrent que la langue arabe n’est pas une langue de la science et qu’elle est une langue plutôt de la littérature et de la poésie et qui demandent qu’elle soit abandonnée. D’un autre, il y a ceux pour qui la langue française est la langue du colon et qu’elle véhicule, par conséquent, la culture et l’idéologie de ce dernier, et que pour ces raisons, il faut y renoncer.

La langue anglaise : la langue universelle (or the “money langage”), «Do we like it or not»

Un autre débat – qui a, en fait, commencé déjà dans les années 2000, voire même plus tôt selon certains – consiste à proposer que l’on remplace le français par l’anglais. L’argument ici – vrai ou faux (that is the question) – est que l’anglais est davantage que le français une langue de science de «business». Pour certains, il n’est pas question de remplacer le français car c’est un «butin de guerre» et qu’il est profondément intégré dans la vie sociale, culturelle et professionnelle des Algériens. Pour d’autres, l’anglais doit désormais remplacer le français comme langue de recherche et la langue du «business».

La réalité est que lorsqu’on compare comment ces deux langues sont utilisées dans les deux domaines, on observe que les deux langues sont utilisées partout dans le monde de façon quasi semblable, même si quantitativement – en termes de population – l’anglais est certainement utilisé par un plus grand nombre de personnes et d’organisations dans le monde.

En effet, le français est utilisé aussi bien dans les affaires que dans la recherche et il en est de même de l’anglais. Un autre débat au sein de ce débat est celui qui concerne la qualité (et l’efficience) des résultats atteints par les chercheurs et les hommes d’affaires dans chacune des deux langues. Pour certains, les anglophones ont plus et mieux réussi dans les affaires et la recherche que les francophones. Tout dépend, bien sûr, de comment on évalue ces résultats : en argent, en volume d’affaires et de produits de recherche, en qualité, etc.

La seule chose qui est certaine est que la langue anglaise est plus universelle – «we like it or not» – que la langue française. Elle joue un peu le rôle que le dollar joue dans le monde monétaire et économique, ce qui fait que j’appelle parfois la langue anglaise «the money language» (la langue-monnaie). Un troisième débat compare les deux langues – la langue de Molière et la langue de Shakespeare – dans le domaine de la littérature. Ici aussi, le constat est qu’on trouve de grandes œuvres et de grands écrivains dans les deux langues et que dans ce domaine, encore plus que dans les domaines des affaires et de la recherche, il est difficile, voire impossible de dire quelle langue domine.

Conclusion

Il est donc évident, sur la base des constatations précédentes, que l’Algérie n’a rien à gagner à passer son temps dans ce débat concernant laquelle des quatre langues doit être adoptée ou abandonnée et quelle est celle qui doit venir la première (le fameux «egg and chicken problem»).

Elle aurait plutôt intérêt à utiliser et à développer les quatre langues en même temps. Tamazight est indispensable si l’Algérie veut fouiller un peu plus dans son histoire identitaire et bâtir une cohésion nationale plus grande et éviter une guerre linguistique, ethnique et culturelle à l’avenir. Il en est de même de la langue arabe qui servirait à connaître un pan important de l’histoire algérienne. Pour ce qui est de l’anglais et du français, ces deux langues ne pourraient qu’apporter un élément de compétition et de complémentarité dans les domaines de la science, des affaires et de la littérature.

L’Algérie n’a donc pas intérêt à abandonner le français ou à refuser d’utiliser l’anglais. Au contraire, jouer les deux cartes linguistiques ne pourrait que faire profiter les Algériens des fenêtres que ces deux langues ouvrent sur le monde.

Même au niveau intérieur, pour éviter d’avoir une connaissance partielle, partiale et biaisée de sa propre histoire, l’Algérie aurait intérêt à encourager des études comparées dans les deux langues. En effet, encourager les historiens des deux langues et dans les deux langues – conjointement aux historiens autochtones – à entreprendre des recherches sur l’histoire nationale ne ferait qu’introduire plus d’objectivité.

Plus encore, en dehors de ces quatre langues, l’Algérie pourrait aussi encourager l’apprentissage d’autres langues, ce qui ne pourrait que la rapprocher encore plus du reste du monde comme le suggère l’épigraphe en amazigh cité au début de cet article et que l’on peut traduire comme suit : «Les êtres humains sont nés libres et égaux avec une dignité et des droits.

Ils sont dotés d’une raison et d’une conscience et devraient agir les uns vis-à-vis des autres dans un esprit de fraternité.» (Art.1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, cité in «Atlas Tamazight, Omliglot, Online Encyclopedia of Writing Systems and Languages).

 

Par Arezki Ighemat,

Ph.D en économie
Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)

 

 


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