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Le cinquième mandat soigne de quoi ?

01 décembre 2018 à 10 h 11 min

Je ne sais pas comment il faut prendre la chose, mais il est difficile de faire comme si tout allait bien, de faire comme si tout baignait et de passer son chemin en dissertant sur la magie des mots et la beauté de l’univers. Depuis qu’il est question d’un 5e mandat, le climat est devenu intenable.

Les opposants à ce nouvel engagement ont de quoi se faire du mouron. Quiconque émet un commencement de début de réserve est rétamé de façon fulgurante. C’est dire si les luttes souterraines sont féroces et sans quartier.

Pourtant, que ce soit dans la presse ou ailleurs, on devrait pouvoir en parler en toute sérénité, sans parti pris pour quiconque, dans l’intérêt du pays. On devrait même, autant que possible, pouvoir «dépolitiser» la question, ou du moins la défausser de sa gangue politicienne et l’aborder d’un point de vue humaniste et moral pour ne pas dire éthique. Les plus futés y verront de l’angélisme, mais qu’ils se rassurent, à cet égard on a déjà donné.

Il est quand même terrible de prendre autant de précautions oratoires pour aborder un sujet d’intérêt national, et qui de ce fait nous concerne tous. D’ailleurs cet avant-propos précautionneux est déjà en soi une immense anomalie pour ne pas dire un anachronisme, s’agissant de donner une opinion sur la candidature à la magistrature suprême dans un régime où le président est élu au suffrage universel !
Je ne sais pas comment il faut prendre la chose, mais on devrait pouvoir parler du président en des termes objectifs, sans acrimonie ni glorification, et encore moins de messianisme.

Que l’on ait été son partisan ou non, qu’on le soit resté ou pas, il faut enconvenir, son arrivée au pouvoir en 1999 a apporté une sorte d’apaisement cathartique à l’issue de la sanglante décennie noire. Ses discours-fleuves de l’époque eurent chez beaucoup d’Algériens une certaine vertu sédative.

Bien entendu, nombre d’entre nous ne partagent pas cette analyse, c’est le moindre des droits démocratiques, mais on peut difficilement ignorer que le degré d’intensité d’une certaine violence politique a énormément baissé depuis son accession au pouvoir. Comme tout bilan, le sien doit être nuancé puisqu’il réunit à la fois une baisse drastique de la violence islamiste et les dérapages étatiques du Printemps noir, pour ne citer que ceux-là.

Du point de vue économique et social, les débuts de règne du président Bouteflika ont été valorisés par la hausse historique du prix du baril de pétrole. Ce qui a donné au régime une manne susceptible d’apporter un mieux-être à une partie de la population algérienne. Mais une fois encore, il convient de nuancer puisque l’élévation du niveau de vie s’est accompagnée de l’accroissement effarant des inégalités, de la constitution de fortunes suspectes faramineuses en un temps record, de l’apparition d’une classe d’affairistes plus ou moins véreux acoquinés à de hauts responsables des institutions de l’Etat.

On peut retenir de cette période le téléphone mobile à la portée de tout Algérien ou presque, les crédits à la consommation qui ont permis à de nombreux citoyens d’acquérir voiture, logement, etc. On peut aussi mentionner la construction d’autoroutes et de milliers, voire de millions de logements. Mais on peut aussi en retenir les scandales de corruption à répétition touchant les plus hautes sphères du pouvoir, et une forme de déglingue de la société algérienne.

Je ne sais pas comment il faut prendre la chose. Faut-il retenir l’officialisation de tamazight en dépit de toutes les restrictions qui l’entachent ou bien la révision de la Constitution pour supprimer la limitation des mandats à 2 au nom précisément d’un messianisme qui ne voulait pas alors dire son nom, mais qui au 5e mandat l’affiche clairement ?

En faisant un petit décompte rapide, on note que l’actuel président est celui qui a connu la plus grande longévité au pouvoir avec bientôt 20 ans de règne devant Boumédiène et Chadli ex aequo, 13 ans chacun. Bientôt 20 ans de pouvoir sur un pays profondément remodelé par une guerre intérieure qui a fait des centaines de milliers de victimes, une mondialisation financière qui a redistribué les cartes dans l’appréhension du jeu géostratégique des grandes nations et des grands intérêts des multinationales et des banques. Tout cela a reconfiguré les rapports de force à l’intérieur de la sphère politique algérienne en faveur de l’affairisme compradore et de ses connexions avec la haute finance.

Il y a indéniablement une génération Bouteflika, et si comme le souhaitent certains et comme le craignent d’autres, son but est de marquer l’Histoire, on ne peut pas raisonnablement anticiper mais on peut supposer que d’un certain point de vue c’est déjà le cas. Alors cette forme d’acharnement que constitue le 5e mandat en devient incompréhensible.

Je ne sais pas comment il faut prendre la chose, mais il est vrai qu’en l’état actuel du pays et de la région, le retrait brutal du président, pour quelque raison que ce soit, présente un risque sérieux d’explosion de l’Algérie et de libysation. En tout cas, des pays hostiles le souhaiteraient et doivent probablement s’y employer. Beaucoup d’entre nous aussi ne retiennent pas cet argument estimant qu’avec l’une des armées les plus puissantes du monde, l’Algérie n’est pas la Libye.

Sans préjuger de la réalité et du degré d’intensité des luttes de clans, il faut craindre que, tel que le pays est maillé, le départ du président, dans l’état actuel, s’accompagnerait très certainement de troubles difficiles à juguler. Cet avis, on peut ne pas le partager et on le comprend.

Cependant, après 19 ans de règne que chacun appréciera selon sa vision du pays, c’est certainement rendre aux Algériens un peu de leur intelligence que d’entendre leur douleur. Ils souffrent de voir leur président qui entra sur la scène de l’Histoire avec le panache du tribun, s’accrocher l’air hébété, absent de sa propre vie, à un fauteuil roulant.

C’est une réelle souffrance pour nous tous. Et ceci n’a rien de la hargne politique.Toutes les moqueries indignes sur la santé d’un homme, que ce soit par la vox populi interne ou les médias de l’étranger, sont vécues par les Algériens comme une humiliation. Peut-être que le patriotisme résiderait, aujourd’hui, dans le fait de faire cesser cette humiliation !

Par Madjid Allem

 

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