L’appel des intellectuels initié par le FLN le 19 mai 1956 | El Watan
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Témoignage de Déhiles Slimane, dit le Colonel Saddek ( ALN ), responsable de la Wilaya IV (Algérois)

L’appel des intellectuels initié par le FLN le 19 mai 1956

19 mai 2019 à 8 h 35 min

Deux années après le déclenchement du 1er Novembre 1954, je me trouvais dans l’Algérois au lieudit Beni Mesra, au nord-est de Médéa, dans l’Atlas blidéen, où j’avais installé le PC, le poste de commandement militaire de la Wilaya IV (l’Algérois), que je dirigeais depuis quelque temps.

En prévision de la progression ennemie dans la région, je prenais souvent ma paire de jumelles afin de scruter l’horizon. Par un beau matin de printemps, après avoir pris une tasse de café bien chaud avec mes compagnons d’armes, je saisis encore une fois cette paire de jumelles pour balayer l’horizon.

Après une observation minutieuse tous azimuts, et à ma grande surprise, voilà que j’aperçois un mouvement suspect qui se dessinait au loin en avançant dans ma direction. Intrigué, je sonne l’alerte au PC.

Au fur et à mesure que celles-ci progressait inlassablement, je distinguais des silhouettes portant des tresses ; c’était un groupe de quatre cavaliers constitué de trois jeunes femmes et un seul homme. Meryem Belmihoub (épouse Zerdani), Fadila Mesli (ép. Rédjimi), Safia Bazi et Amara Rachid.

Arrivés à une vingtaine de mètres de moi, ils descendirent à terre. Je les saluais avec beaucoup de chaleur et d’affection sachant qu’ils étaient ces premiers étudiants à avoir répondu à l’appel du FLN, initié par Abane et Ben M’hidi, ayant sollicité la participation des éléments intellectuels algériens à travers un tract diffusé au début du mois de mai 1956. Ce jour-là, c’était le 19 mai 1956…

Ils furent logés à côté de mon PC pour les garder en contact permanent. Dès le premier entretien, il s’était avéré que Amara Rachid était un paramédical de la faculté de médecine d’Alger, Fadila Mesli infirmière venue de Tlemcen, Meryem Belmihoub de la faculté de droit et Safia Bazi institutrice.

Par ailleurs, et en prévision de l’arrivée d’autres groupes, je me devais de les intégrer rapidement aux mouvements d’embuscade dans la région. Entre le 18 et le 30 de ce mois de mai 1956, la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre, drainant dans son sillage tous les lycées d’Alger, Maison Carré, Blida, Médéa et Bourouaghia.

Ainsi submergé par des affluences de toutes parts, ce qui révèle que le tract du FLN initié par Abane et Ben M’hidi fût un catalyseur formidable ayant orchestré les énergies à travers tout le pays.

Je me tourne vers Abane et Ben M’hidi en leur disant : «Maintenant que nous sommes rejoints par des intellectuels, et en plus par nos Algériennes, le colonialisme français est foutchu…!» Ben M’hidi éclate de rire et Abane esquisse un sourire.

Le 19 mai 1956, la section Ugema d’Alger lançait un appel à la grève illimitée des cours et des examens et au ralliement aux maquis de l’ALN

L’année 1956 apparaît, sur divers registres, comme l’année de l’installation de l’état de guerre en Algérie. Dans le sillage des répliques de plus ou moins fort impact de l’offensive stratégique d’août 1955 du Nord-Constantinois, la victoire, en janvier, du «Front républicain» – alliance des socialistes de la Sfio et des radicaux – acte, au plan politique, cette évolution qui fait du triptyque «cessez-le-feu, élections, négociations», l’enseigne du nouveau gouvernement dirigé par Guy Mollet.

Les contacts alors noués avec «la rébellion» – c’était alors le terme convenu –, notamment par l’intermédiaire du chef de cabinet de Mollet, Commins, tournent vite court et, à Alger même, c’est sous la protection du service d’ordre FLN que Camus lance son «appel à la trêve civile» sous la menaçante bronca des activistes européens.

La journée du 6 février, dite des «tomates» – l’accueil violent réservé par les activistes européens au chef du gouvernement en visite à Alger –, le vote à la mi-mars des pouvoirs spéciaux marquent un réel tournant de la guerre.

Les étudiants européens de l’université d’Alger, partie prenante de la montée en puissance des tensions, organisent une grève de dix jours pour protester contre le «caractère discriminatoire de nouvelles dispositions de la Fonction publique», réputées favorables aux indigènes musulmans, et n’hésitent pas à user de violence pour empêcher le Pr André Mandouze, coupable de sympathie pour la cause algérienne, d’assurer ses enseignements.

Quand bien même étaient-ils minoritaires en nombre – par rapport aux 5000 étudiants français de l’université d’Alger –, les étudiants algériens, qui représentaient une large part des élites scolarisées musulmanes, avaient su maintenir la tradition et la culture syndicales inaugurées dès 1919 avec la création de l’Aemna, l’Association des étudiants musulmans nord-africains.

En Algérie même, comme dans les universités françaises – principalement Paris, Montpellier, Toulouse –, le syndicalisme estudiantin algérien était fortement marqué politiquement par l’ordre des allégeances et les assemblées générales devaient souvent trancher entre les listes ou les alliances du MTLD, de l’UDMA, du PCA ou des Oulémas.

A Paris, l’historique bataille du «M» – pour musulman – devait consacrer, la veille de l’insurrection, une fracture, lourde de portée, qui engageait aussi, au-delà même du cadre syndical, des conceptions opposées de la nation algérienne.

C’est sous la houlette de Belaid Abdesselem, ancien membre du comité central du Mtld et figure tutélaire du syndicalisme estudiantin, et sous le signe d’une coalition Mtld-Udma-Oulémas que naît, en juillet 1955, l’Ugema, dont la présidence allait être assurée par Ahmed Taleb, étudiant en médecine, fils de cheikh El Brahimi et ancien animateur du journal Le jeune musulman.

A Alger, le bureau de la section Ugema était totalement sous le contrôle des étudiants militant dans les rangs du Mtld et dont certains, à l’image du président de section Mohamed-Seddik Benyahia, avaient déjà rejoint le FLN et ne devaient pas tarder à subir les effets de la politique de répression des autorités, avec l’arrestation de quatre de ses membres.

C’est même cette répression qui est au principe de la mobilisation accrue des étudiants algériens qu’alertent les nouvelles d’arrestations de camarades quand ce n’est pas d’assassinats, comme ce fut le cas du Dr Benzerdjeb à Tlemcen ou du dramaturge Redha Houhou à Constantine.

Un mois de mai particulier

Le 6 mai, Larbi Ben M’hidi, de retour du Caire où il avait pris part aux travaux de la commission militaire de la délégation extérieure, a été rejoint par Abane Ramdane à Alger, ce duo politique allait faire de la capitale de la colonie un puissant centre de rayonnement de l’action du FLN.

Les 12 et 13 du mois, à Constantine, des milices juives armées et soutenues par des éléments des unités territoriales attaquent les populations musulmanes de la médina faisant, selon une estimation, plus d’une centaine de morts au moment où s’intensifiaient les actions du Front dans la ville.

Le 18 mai, à Djerrah, dans la région de Palestro, les hommes du commando Ali Khodja, sous la direction de Dehiles Slimane, dit le Colonel Saddek, montent une audacieuse opération provoquant des pertes importantes dans les rangs de l’armée française et suscitant une émotion sans précédent en France.

«Il y a un avant et un après-Palestro», soutient l’historien Benjamin Stora, qui souligne que «la réalité de la guerre s’imposait aux Français».

La veille, au cercle Saâdane de l’Udma, à Alger, se tenait la première assemblée générale des étudiants, convoqués à se prononcer sur le principe d’une grève des cours.

De mai à juin 1956, des dizaines d’étudiants et lycéens déterminés affluaient vers les hauteurs de l’Atlas blidéen en direction du PC de la Wilaya IV (l’Algérois) dirigé par le Colonel Saddek. Dans la dechra d’El Ouazana, ils, de jeunes écoliers et universitaires, seront accueillis par les chefs de la Révolution algérienne, Abane Ramdane, Larbi Ben M’hidi, le Colonel Saddek, le Colonel Amar Ouamrane, le Commandant Omar Oussedik, d’illustres noms du FLN/ALN formaient leur comité d’accueil.

Quel privilège ! A quelques semaines de la tenue du déterminant Congrès de la Soummam (20 août 1956), les chefs révolutionnaires ont prévu un séminaire sur place. En préparation du Congrès du 20 août, ils sont venus s’enquérir de l’adhésion des étudiants à la cause nationale.

Kamel Kalache, l’un des lycéens de Médéa, a eu cet échange avec Ben M’hidi. «Si Ben M’hidi, elle est où notre armée ?» Souriant, il répondit : «C’est vous l’armée !» «Oui, mais où sont nos officiers ?» «C’est vous les futurs officiers de l’armée», ajouta-t-il. Pour mettre encore mieux en relief la confiance mise en eux par les dirigeants de la Révolution algérienne, le récit de Kamel Kalache est une mine d’enseignements.

«Des débats politiques dirigés, tour à tour, par Abane, Ben M’hidi et les autres chefs avaient lieu tous les après-midis, au cours desquels étaient discutés différents thèmes. Quel avenir pour l’Algérie libre et indépendante ? Quel système politique adopter ? Régime socialiste, communiste, ou démocratique ? Au plan économique, la question de l’exploitation des ressources du sous-sol algérien suscitait l’intérêt ainsi que l’émancipation de la femme algérienne», y est-il consigné.

Qui décide de la grève ?

Cette assemblée générale n’aboutit pas, notamment en raison du fait, note Salah Benkobbi, l’un de ses organisateurs, que «la plupart des étudiants ignoraient que l’initiative venait du FLN». L’auteur soutient dans son témoignage que «le principe de son déclenchement avait été arrêté au mois de février par Abane et Benkhedda avec la participation active des frères Benyahia et Amara».

Sans doute faut-il rappeler, à cet égard, le précédent de la création, en février précisément, du syndicat Usta (Union syndicale des travailleurs algériens) par le MNA et qui avait conduit Abane à battre en urgence le rappel de Aïssat Idir et de la mise en avant de l’exigence de la mobilisation des travailleurs dans le cadre du Front.

Dans le même mouvement, on le sait, le FLN structure, sous l’autorité de Mohamed Lebdjaoui, les commerçants et il y a bien ici à l’œuvre une stratégie de lutte pour le contrôle des divers secteurs de l’opinion, et Salah Benkobbi relève alors que «la révolution ne pouvait négliger les étudiants qu’elle avait pris soin de doter d’une union nationale, l’Ugema».

La veille du lancement de la grève, une part au moins des cadres de l’Ugema avait déjà rejoint les rangs du FLN, c’était le cas de Mohamed-Seddik Benyahia, président de la section d’Alger, missionné par Abane auprès du congrès de l’Ugema tenu à Paris en mars. Le message d’Alger portait sur une plus franche prise de position de l’organisation en faveur du FLN et du combat pour l’indépendance.

Au terme de ce même congrès, Ahmed Taleb quitte la présidence de l’Ugema pour rejoindre la Fédération de France du FLN. S’il ne se prononce pas dans ses Mémoires sur l’appel du 19 mai à la grève, il ne manque pas, dans l’entretien qu’il accorde à Clément Moore, de dire sa conviction : «Incontestablement, le patron du FLN était Abane.

L’idée de la grève venait de lui. Pour lui, il fallait couper les ponts avec la France puisque les négociations n’étaient pas sérieuses.» Dans ce même entretien, le premier président de l’Ugema estime aussi que la décision du recours à la grève datait sans doute de février.

Le lancement de la grève

C’est avec un notable renfort de jeunes lycéens que les promoteurs du mot d’ordre de grève se retrouvent en assemblée générale à La Robertsau et font adopter à la quasi-unanimité des présents l’appel à l’arrêt des cours et à rejoindre les maquis.

L’initiative de la section d’Alger de l’Ugema fait la une des titres de la presse française et surtout prend de court le comité exécutif qui n’avait pu être informé en temps opportun de la décision qui mande alors Belaïd Abdesselem à se rendre à Alger aux fins de clarification.

«Je suis allé à Alger car je voulais savoir s’il s’agissait d’une initiative de la section d’Alger ou si cela venait du FLN.» Il y rencontre des étudiants et principalement Benkhedda qui l’informe des objectifs du mouvement, et il est convenu que le mot d’ordre serait élargi, sous l’autorité du comité exécutif de l’Ugema, aux étudiants inscrits dans les universités françaises.

«Seule la grève illimitée fut étendue à tous les étudiants musulmans algériens des universités de France, du Maroc et de Tunisie», signale l’historien Guy Pervillé, qui relève par ailleurs que «le comité exécutif de l’Ugema ne pouvait reprendre à son compte l’appel au maquis sans entrer dans l’illégalité comme la section d’Alger».

Dans son témoignage, Salah Benkobbi revient sur les conditions d’élaboration, de fabrication et de diffusion de l’appel du 19 Mai. «Le frère Lamine Khène se chargea seul de sa rédaction. Il m’en remit copie le soir après dîner.»

L’impression du tract se fera le lendemain dans les ateliers du FLN. «Avec un diplôme en plus, nous ne ferons pas de meilleur cadavre», assure avec force l’appel qui convoque le climat de répression qui touche en particulier les élites intellectuelles. Sur fond d’incertitudes et d’interrogations, notamment en France, l’appel est significativement suivi, particulièrement dans les lycées et collèges.

S’ils furent nombreux à rejoindre effectivement les maquis en Algérie, avec des destins contrastés pour le moins, les étudiants et lycéens grévistes formeront, notamment au Maroc, l’armature de ce qui allait devenir, sous l’autorité de Abdelhafid Boussouf, le Malg.

Ils furent aussi l’une des premières cibles de la tragique «bleuite», comme ce fut le cas du jeune réalisateur Ali Djennaoui, monté aux maquis de la Wilaya III historique avec un groupe de techniciens et qui subit un injuste châtiment.

Les vérités historiques sur la grève des étudiants en 1956

«La grève des étudiants n’a jamais été le fait de l’Ugema, déclare le moudjahid Ghebalou Hamimed. C’est Abane Ramdane et Amara Rachid qui avaient entamé un travail avec les médersiens d’Alger qui activaient au sein d’une organisation clandestine du MTLD, dirigée par Tahar Gaïd, avant de rejoindre les rangs de l’ALN, dès le déclenchement de la Révolution au mois de novembre 1954.»
Le maître d’œuvre de cette action patriotique n’était autre que le chahid Amara Rachid.

C’est le 20 octobre 1954, au domicile de Lounis, un médersien, qu’Amara Rachid, en présence de Gaïd Tahar, déclare aux jeunes responsables médersiens des cellules clandestines : «Les frères du djebel vous informent que le temps de la politique est terminé et je vous confirme que le passage à une autre étape de notre lutte est imminent», rapporte Ghebalou Hamimed, l’un des membres présents à cette réunion secrète à La Casbah d’Alger.
Le grand stratège de la Révolution algérienne, Abane Ramdane, avait choisi seulement 10 médersiens volontaires pour rejoindre les maquis.

L’action de ces éclaireurs, en regagnant les maquis des trois Wilayas, sera un coup d’éclat qui dépassera les frontières du pays et donnera une autre dimension à la Révolution. Selon notre interlocuteur, ceux qui rejoindront la Wilaya IV sont : Amara Rachid, Boudissa Hassen, Boulefaâ Saci, Ghebalou Hamimed. Leurs camarades, Aouchiche Omar, Amraoui Mahmoud, Amraoui Ali, Saber et Lounis rejoindront la Wilaya III et Touati Ahmed, la Wilaya V.

Ali Dehiles, fils du Colonel Si Saddek (chef de la Wilaya IV), et Madame veuve Abane Ramdane

 

 

 

Témoignage de Déhiles Slimane, dit le Colonel Saddek ( ALN ), responsable de la Wilaya IV
(Algérois)


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