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L’Algérie à l’international : de la «guerrilla diplomacy» (années 60-70) à la «wait and see diplomacy» (années 80-2000)

22 décembre 2018 à 10 h 00 min

Introduction

Lorsqu’on compare la politique internationale et le rôle diplomatique de l’Algérie dans les années 60-70’ et dans les années 80-2000, on remarque, avec beaucoup de regret et de déception, que les deux premières décennies ayant suivi l’indépendance ont été caractérisées par un très grand dynamisme et un engagement total de l’Algérie au niveau global alors que les décennies 80-2000 ont, au contraire, connu un ralentissement notable – pour ne pas dire un arrêt – de son intervention et de son implication au plan international. En d’autres termes, l’Algérie est passée d’un rôle de «leader» et promoteur des relations internationales à celui de «follower».

En effet, suite à la lutte armée et diplomatique contre le colonialisme français, et face à l’injustice et à l’inégalité des échanges économiques entre les pays du tiers-monde (le Sud) et les pays développés (le Nord) – injustice et inégalité qui persistent encore aujourd’hui – l’Algérie voulait un changement drastique dans ces relations et la mise en place de ce que l’on appellera depuis un «Nouvel ordre économique international» (NOEI) basé sur des relations plus équitables entre les «Have» et les «Have Not».

Cependant, après cette période d’euphorie et de boom sur le plan diplomatique, l’Algérie est tombée dans un sommeil profond, voire un quasi coma sur la scène internationale où pratiquement aucune action de grande envergure –comme en en voyait dans les années 60-70 – n’était entreprise.

Ce constat a conduit certains specialistes des relations internationales à déclarer la mort du tiers-monde et par suite de son nouveau-né : le NOEI. Il faut rappeler que le rôle que l’Algérie allait jouer sur la scène internationale dans les années 60-70’ était déjà prédit dans la Proclamation du 1er Novembre 1954 où il est littéralement écrit qu’elle devait poursuivre deux actions simultanées : une action intérieure et une action internationale. La Proclamation va même préciser ce que devait être l’action extérieure :

1)- internationalisation de la question algérienne ;
2)- la concretisation de l’unité nord-africaine dans son cadre naturel arabo-musulman ;
3)- l’affirmation de la sympathie de l’Algérie pour toutes les nations qui soutiennent les actions des mouvements de libération nationale (Matthew Connelly, A Diplomatic Revolution : Algeria’s Fight for Independence and the Origins of the Post-Cold War Era, Oxford Universiy Press, 2002, p.138). Cette affirmation contredit le point de vue défendu par les autorités coloniales pour lesquelles la question algérienne est une question intérieure à la France.

La concrétisation de cette offensive sur la scène internationale se fera d’abord lors de la Conférence de Bandung (Indonésie) en 1955 au cours de laquelle la «question algérienne» fut inscrite à l’ordre du jour et des représentants algériens furent admis en tant qu’invités.

Jennifer Johnson a décrit de façon synthétique cette entrée fulgurante de l’Algérie à Bandung : «La participation algérienne en 1955 à la Conférence de Bandung, seulement six mois après le déclenchement de la lutte armée, a solidifié d’importants contacts dans le tiers-monde et a posé les fondations qui ont permis aux représentants de l’Asie, du Moyen-Orient et de l’Afrique de faire campagne en faveur de la cause algérienne» (Jennifer Johnson, The Battle for Algeria : Sovereignty, Health and Humanitarianism, University of Pennsylvania Press 2016, p. 190). Jennifer Johnson parlera du rôle stratégique joué par la représentation algérienne, écrivant à ce propos : «Les délégués du FLN, notamment M’hamed Yazid, Hocine Aït Ahmed, Hocine Lahoual, et Mohamed Khider, ont voyagé à travers le monde et ont minutieusement orchestré des missions diplomatiques au cours desquelles ils ont rencontré des officiels étrangers, ont fait campagne pour une assistance politique et financière et ont déclanché une véritable offensive médiatique» (Jennifer Johnson, op. cit, p. 190).

Bandung était si important que certains analystes l’ont qualifié de «1er Novembre international». En effet, c’est au cours de cette Conférence que l’Algérie a pu mettre en pratique deux de ses objectifs majeurs : «le nationalisme et l’internationalisme tiers-mondiste» (Jeffrey Byrne, op. cit, p.64). L’autre Conférence – toujours avant les années 60’ – qui a été décisive dans le lancement de l’Algérie sur la scène internationale était la Conférence des Etats Indépendants tenue à Accra (Ghana) du 15 au 22 avril 1958.

Lors de cette Conférence, une déclaration dite «Chinweizu/PASP/CIAS Declaration and Resolutions» a été adoptée, où toute une section consacrée à la «question algérienne» a été insérée dans la Déclaration et où, en particulier, il a été décidé que l’Algérie avait le droit à son indépendance.

Cependant, c’est surtout dans les années 60-70’ que l’Algérie s’est propulsée sur la scène internationale de façon définitive. Dans cet article, nous tenterons de faire revivre brièvement la période de boom de la diplomatie algérienne dans les années 60-70’ – période caractérisée à juste titre par Amilcar Cabral de «guerrilla diplomacy» – et la contraster avec la période qu’on pourrait qualifier de «Wait and see diplomacy» des années 80-2000.

Il faut cependant souligner qu’il ne s’agit pas, dans le cadre d’un article de presse, de retracer de façon exhaustive et dans une chronologie précise tous les événements et les actions qui se sont produits au cours des années de boom.

Il faudrait, pour ce faire, tout un ouvrage, voire même une série d’ouvrages. Nous allons donc simplement sélectionner un certain nombre d’événements que nous jugerons importants comme caractérisant et représentant cette période.

Les années 60-70’ : L’ère de la «guerrilla diplomacy» et du leadership international de l’Algérie

Dans les années 60-70’, c’est surtout le Mouvement des non-alignés et ses différents sommets qui ont fait émerger le rôle de l’Algérie et l’ont propulsée sur la scène internationale.

Il y eut d’abord la participation de l’Algérie au premier Sommet des non-alignés qui s’est tenu à Belgrade (ex-Yougoslavie) du 1er au 6 septembre 1961. A l’époque, bien sûr, l’Algérie n’était pas encore indépendante et c’étaient les membres du GPRA (Gouvernement provisoire) qui y avaient participé.

Au cours de ce sommet, l’Algérie – encore sous le joug colonial – s’est vu reconnaître le statut de gouvernement souverain, grâce notamment aux efforts de Nkwame Nkrumah (Ghana) et de Sukarno (Indonésie), alors que les 19 autres mouvements de liberation nationale n’avaient obtenu que le statut d’observateurs.

C’était la première fois que l’Algérie participait sur un même pied d’égalité avec les autres gouvernements souverains dans une Conférence internationale de cette importance. C’était d’ailleurs une telle reconnaissance qui avait barré la route aux autorités coloniales dans leur tentative d’empêcher l’accès de l’Algérie à l’indépendance (Jeffrey Byrne, op. cit, p.109).

C’était dans le cadre de Bandung et du Mouvement des non-alignés qu’ont éte mis en application les concepts de tiers-monde et du tiers-mondisme développés par le démographe français Alfred Sauvy en 1952. Robert Malley dira, à ce propos : «Third worldism grew out of meetings, many violent, between a dominant and arrogant North and a subjugated South» (Le tiers-mondisme est né et s’est développé dans le cadre de meetings – dont certains étaient violents – entre un Nord dominant et arrogant et un Sud subjugué) (Robert Malley, A Call from Algeria : Third Worldism, Revolution and The Turn to Islam, University of California Press, 1996, p.17).

Après Belgrade, le deuxième Sommet des non-alignés s’était tenu au Caire en 1964, au cours duquel le focus avait été placé sur la lutte contre le colonialisme et sur d’autres thèmes touchant à la répartitition du pouvoir à l’échelle globale.

Une fois de plus, l’Algérie était au-devant de la scène internationale et avait joué un rôle crucial dans la défense des objectifs tracés par ce Sommet. L’Algérie avait aussi participé au troisième Sommet des non-alignés ayant pris place à Lusaka (Zambie) du 8 au 10 septembre 1970.

Cependant, c’est surtout au quatrième Sommet des non-alignés organisé par l’Algérie à Alger du 5 au 9 septembre 1973 que le non-alignement sera défini et les principes de son application seront mis en pratique grâce aux efforts de l’Algérie et à son leadership.

En effet, ce Sommet revêtait une importance stratégique parce que l’Algérie avait mis l’accent sur la lutte anti-coloniale, mais plus encore, sur un thème qui deviendra majeur l’année suivante (1974) : celui du droit au développement économique et de la nécessité de réformer le système économique international de l’époque et l’établissement, à sa place, d’un nouvel ordre international basé sur des échanges justes et équitables entre les pays du Nord et du Sud.

Au cours de ce Sommet, le «gap» croissant entre les pays industrialisés et les pays en développement était souligné et critiqué. C’est, en effet, au cours de ce Sommet qu’a été lancée l’idée du NOEI qui sera proclamé lors de l’Assemblée générale de l’ONU en 1974 par feu le président Boumediène. C’était, en quelque sorte, l’apogée de ce qui a été appelé la «guerrilla diplomacy» algérienne de l’époque.

C’est, en effet, au cours de la sixième Session spéciale de l’Assemblée générale sur les matières premières et le développement (1974) que l’Assemblée générale avait appelé pour l’établissement d’un NOEI basé sur «l’équité, l’égalité souveraine, l’indépendance, l’intérêt commun et la coopération entre tous les Etats, quel que soit leur système économique et social dont le but doit être de corriger les inégalités et de redresser les injustices existantes et de rendre possible l’élimination du “gap” croissant entre les pays du Nord et ceux du Sud» (Robert Malley, op.cit, p.90).

L’Algérie a aussi contribué en 1975 à la création du Groupe des 77, une coalition originellement composée de 77 pays en développement qui s’étaient assigné pour mission de réduire l’inégalité économique entre le Nord et le Sud.

Les thèmes défendus par ce Groupe à l’époque et depuis sa création étaient : amélioration des termes de l’échange, des prix de transfert plus justes, un transfert plus fluide de la technologie des pays du Nord vers les pays du Sud, une aide financière au développement plus conséquente des pays riches aux pays pauvres, etc.

Le Groupe des 77 avait, notamment, lors de la septième Session spéciale de l’Assemblée générale de l’ONU sur le développement, présenté une liste de revendications comprenant : l’indexation du prix des matières premières sur le prix des importations provenant du tiers-monde, la réforme des institutions internationales, notamment le FMI et la Banque mondiale.

Parallèlement, le G77 avait réitéré sa lutte contre le colonialisme occidental, le sionisme et l’apartheid. Il faut rappeler que la Conférence du G77 organisée à Alger en 1967 avait publié la fameuse «Charte des droits économiques du tiers-monde» qui sera la base des débats Nord-Sud ultérieurs.

Une autre lutte de l’Algérie pour la reconnaissance des droits des pays du Sud à un développement économique honorable et mutuellement bénéfique pour le Sud et le Nord, est constituée par sa participation comme membre actif et combatif au sein de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP).

Suite à son admission en 1969 dans cette Organisation, l’Algérie n’a pas cessé de mener un combat acharné pour l’accroissement du prix du pétrole et pour l’élargissement de la question du pétrole aux autres questions concernant le système mondial de redistribution des ressources.

Feu Boumediène, en effet, considérait que l’accroissement du prix du pétrole – qui a eu des effets négatifs non seulement sur les pays industrialisés, mais aussi, et surtout peut-être plus encore, sur les pays en développement non producteurs de pétrole – était plus un symptôme que la cause du problème. Le vrai problème, selon lui, était l’ordre international injuste imposé et défendu bec et ongles par le Nord (Robert Malley, op. cit, p.145).

Le second grand volet de la «guerrilla diplomacy» était le soutien apporté par l’Algérie aux mouvements de liberation nationale du tiers-monde. Ce soutien était à la fois militaire, financier et humain. Un tel soutien était tellement vital aux mouvements de libération nationale que l’Algérie a été déclarée «The Mecca of Revolution» (La Mecque des Révolutions) par le nationaliste de Guinée-Bissau, Amilcar Cabral.

L’assistance accordée par l’Algérie aux mouvements de libération nationale a été décrite par Jeffrey Byrne en ces termes : «Algeria offered support and hospitality to a panoply of national liberation movements, guerrilla armies, and became an entrepôt of subversion where rebels from such places as Palestine, Angola, Argentina and Vietnam, among many others, (including, in times, the Western countries Britain, the United States and Canada”) lived together, conspired together, and vowed to die together» [L’Algérie avait offert un support et l’hospitalité à une panoplie de mouvements de libération nationale, armées de guerrilla, et était devenue un entrepôt de subversion où des rebelles de pays comme la Palestine, l’Angola, l’Argentine, et le Vietnam, parmi tant d’autres (y compris, parfois, des pays occidentaux tels que la Grande-Bretagne, les USA et le Canada] vivaient ensemble, conspiraient ensemble, et souhaitaient mourir ensemble) (Jeffrey Byrne, op. cit, p.3).

Il faut dire que la position géographique de l’Algérie – étant située aux interstices du Nord et du Sud de l’Europe, de l’Occident, de l’Afrique et du monde arabe – faisait qu’elle était le carrefour entre des cultures et civilisations diverses. D’ailleurs, Frantz Fanon rêvait de «porter l’Algérie dans tous les coins de l’Afrique».

Le défunt leader palestinien Yasser Arafat a qualifié l’Algérie de «window through which we appear to the West» (la fenêtre à travers laquelle nous apparaissons à l’Occident). Jean de Broglie, ancien diplomate français, considérait l’Algérie comme «a doorway through which we enter the Third World» (la porte par laquelle nous pouvons entrons dans le tiers-monde).

L’Algérie est allée jusqu’à délivrer aux révolutionnaires du tiers-monde des passeports algériens qui leur permettaient de se déplacer à travers le monde. En particulier, l’Algérie était un camp d’entraînement pour les révolutionnaires de tous bords.

Jeffrey Byrne décrit de façon claire cette assistance militaire : «By the end of the year [1961], the [Algerian] camps of Morocco and Tunisia had received hundreds of such recruits, two of the more notable being Nelson Mandela of the African National Congress (ANC), who apparently showed little guerrilla warfare, and Angola nationalist Roberto Holden» (A la fin de 1961, les camps algériens situés au Maroc et en Tunisie avaient reçu des centaines de révolutionnaires, parmi lesquels les deux plus notables étaient Nelson Mandela (ANC) et Roberto Holden (Angola) (Jeffrey Byrne, op. cit, p.108). S’agissant de la Palestine, en particulier, l’appui de l’Algérie à l’OLP était le plus visible et le plus audible.

En effet, l’aide à l’Autorité palestinienne avait commencé en 1962 lorsque le gouvernement algérien avait délivré des passeports algériens à Yasser Arafat et à son frère et lorsque Khider avait invité la délégation du Fatah à Alger pour y ouvrir le premier Bureau de la Palestine à l’étranger. Dans les mois qui suivent, Boumediène avait décidé de livrer des armes au Fatah par le truchement de la Syrie et d’entraîner ses combattants dans les camps de l’ANP (Jeffrey Byrne, op.cit, p.180).

L’Algérie avait aussi beaucoup aidé les mouvements de libération africains comme l’aile gauche marocaine, le Parti Sawabe (Niger), le gouvernement sécessioniste Sanwi (Côte d’Ivoire), le Parti UPC (Cameroun), le CNL (Congo Brazaville), etc. Par exemple, en mai 1963, le leader du MPLA (Angola), Mario de Andrade, confirmait que les camps d’entraînement algériens avaient reçu 250 de ses recrues.

Par ailleurs, avec la coopération de la Tunisie et de la Yougoslavie, l’Algérie avait envoyé 70 tonnes d’armes aux mouvements de libération africains (Jeffrey Byrne, op.cit, p.192).

Enfin, l’Algérie a aidé les mouvements de libération d’Amérique latine, notamment de l’Argentine et du Vénézuela, comme le raconte Jeffrey Byrne : «Opérant sous les auspices de plusieurs compagnies obscures, le bâteau algérien Ibn Khaldoun avait fourni une chaîne de distribution parallèle mais offensive au Venezuela, outrepassant, ce faisant, la surveillance américaine qui s’efforçait d’empêcher Cuba d’exporter sa révolution» (Jorge Serguera, ancien ambassadeur cubain à Alger, cité par Jeffrey Byrne, op. cit, p.248).

Un des exemples qui montrent l’importance accordée par l’Algérie à cette assistance aux mouvements de libération était la conversion de la fameuse villa où les Français torturaient les moudjahidine algériens en un Centre d’entraînement des Mouvements révolutionnaires du tiers-monde (Jeffrey Byrne, op.cit, p.245).

Les années 80-2000: Le désengagement diplomatique de l’Algérie de la scène internationale

Depuis la fin des années 70’ et plus encore à partir des années 80’, l’Algérie ne joue plus le rôle moteur et révolutionnaire qu’elle avait joué au cours des deux décennies précédentes.

Cela est vrai dans plusieurs domaines où elle était omniprésente auparavant. Tout d’abord, l’Algérie n’est plus le combattant acharné qu’elle était dans la lutte pour un ordre économique international plus équitable et moins injuste.

Depuis les réformes économiques entreprises dans les années 80’ et conséquemment son alignement sur le système international de l’économie libérale de marché, elle ne lutte plus, comme par le passé, pour un nouvel ordre mondial. L’Algérie continue toujours de participer aux sommets du Mouvement des non-alignés, à ceux de l’OPEP, et autres fora internationaux, mais sa presence semble moins active et moins révolutionnaire que dans les années 60-70’.

Du reste, on ne sait plus quelle est la direction prise par le Mouvement des non-alignés aujourd’hui après la dissolution de la division entre le monde dit capitaliste et le monde dit socialiste ou communiste et après la guerre froide qui prévalait lorsque ces deux mondes s’affrontaient.

Par ailleurs, son rôle dans le soutien aux mouvements de résistance du tiers-monde s’est vu complètement effacé à un moment où l’esprit du «Printemps arabe» s’est élargi à des régions du monde autres que les pays arabes et où la résistance contre les dictatures est plus que jamais présente.

En effet, si les mouvements de libération nationale luttant contre le colonialisme ont quasiment disparu – suite à la quasi disparition des situations coloniales – d’autres mouvements luttant pour la démocratie et la justice existent dans plusieurs regions du monde, notamment dans le tiers-monde. Et la voix de l’Algérie n’est plus audible, tout au moins sur la scène internationale.

Le troisième domaine où la participation et le combat de l’Algérie ne sont plus aussi importants que dans les années 60-70’ est celui de la résolution des conflits entre pays belligérants. L’Algérie avait joué un rôle de médiateur qui lui avait permis de résoudre plusieurs conflits internationaux, comme la libération des otages américains détenus en Iran, le règlement du conflit entre l’Irak et l’Iran, etc. Ici aussi, l’Algérie semble absente.

L’autre domaine, enfin, où l’Algérie n’intervient pratiquement plus est celui de la défense des droits de l’homme à l’échelle internationale. En effet, les droits de l’homme les plus fondamentaux – liberté de la presse, liberté religieuse, liberté de mouvement, etc. sont baffoués dans un grand nombre de pays – y compris l’Algérie elle-même – sans aucune intervention notable de l’Algérie.

L’exemple le plus récent de ces infractions est le cas du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, correspondant au Washington Post, qui a été assassiné à l’intérieur même de l’ambassade saoudienne en Turquie et qui est resté impuni.

La voix de l’Algérie ne s’est pas fait entendre, tout au moins à l’échelle internationale. Et les cas d’infractions aux libertés fondamentales des personnes pullulent dans le monde, surtout dans les pays du tiers-monde, sans aucune intervention perceptible de l’Algérie, encore une fois, tout au moins à l’échelle internationale.

Plusieurs thèses ont été avancées pour expliquer ce retranchement de l’Algérie de la scène internationale. La première est la thèse du réalisme (ou de l’essoufflement). Selon cette théorie, l’Algérie n’aurait plus les ressources qu’elle avait dans les années 60-70’. Selon la même thèse, l’Algérie s’est trouvée alors forcée de penser d’abord «national» en allouant l’essentiel de ses ressources au développement économique national.

La deuxième thèse – qui est liée dans une certaine mesure à la précédente – est celle des crises politiques et sociales traversées par le pays dans les années 80-2000, notamment la crise politique de la «Décennie noire» (années 90’).

Selon cette thèse, pour réduire l’impact de ces crises et éviter un changement de régime, l’Algérie aurait été obligée de se refermer sur elle-même et de concentrer toutes ses interventions sur la résolution des problèmes intérieurs.

Ces deux thèses – celle du réalisme/essoufflement et celle des crises politiques et sociales – sont celles avancées notamment par Jeffrey Byrne lorsqu’il écrit : «Algeria was becoming too “internationalist” for many of the country’s inhabitants to bear.

Moreover, by pursuing opportunities in the West, Algeria was neglecting the much difficult task of promoting economic relations within the third world» (L’Algérie était devenue trop «internationaliste», et donc la situation était devenue plus dure à supporter pour beaucoup d’Algériens.

Par ailleurs, en poursuivant des opportunités offertes par l’Occident, elle avait négligé la tâche plus difficile consistant à promouvoir les relations économiques au sein du tiers-monde) (Jeffrey Byrne, op.cit, p.273).

Pour Jeffrey Byrne, donc, outre l’essoufflement et les crises, l’autre raison pour laquelle l’Algérie a abandonné la cause du tiers-monde est le fait qu’elle se soit orientée vers l’Ouest et les politiques libérales qu’il proposait au cours des années 80-2000.

Comparant les années de «guerrilla diplomacy» des années Boumediène avec celles du désengagement diplomatique des années Chadli, Bahgat Korany parle de la «domestication» (ou domestification) de la politique étrangère de l’Algérie au cours des années 80-2000 : «Korany speaks of a “domestication” of foreign policy, by which he means that foreign policy was both “tamed” and “aligned”… with internal or domestic policy. Gradually, the country began to adopt a less activist posture, retreating into a relative self-effacement that was due exclusively to differences in personal style between Chadli and Boumediene» (Korany parle de la «domestication» de la politique étrangère de l’Algérie, ce qui veut dire pour lui que la politique étrangère a été «apprivoisée» et «alignée… sur la politique intérieure. Graduellement, le pays a commence à adopter une posture moins activiste, se retranchant dans un auto-effacement relatif qui était dû exclusivement à la différence de style entre Chadli et Boumediène) (Bahgat Korany, From Revolution do Domestication : The Foreign Policy of Algeria, in Bahgat Korany and Ali E. Hillal Dessouki (eds), The Foreign Policy of Arab States, Westview Press, 1991, p.103). Korany explique le retranchement de l’Algérie de la scène internationale par la différence de style entre Boumediène et Chadli.

Nous pensons, quant à nous, que cela dépasse le cadre du style personnel des dirigeants. Plus que le style, en effet, il est plus plausible que les thèses de l’essoufflement et des crises politiques constituent les éléments majeurs qui expliqueraient ce changement de direction diplomatique.

Une autre thèse a aussi été avancée pour expliquer ce repli sur soi est que l’unité du tiers-monde était plus un mythe qu’une réalité, et que par conséquent, elle était impossible à réaliser. C’est la thèse notamment avancée par Robert Malley : «[…] The third world’s unity was far more a political aspiration than an empirical reality.

It was sustained precisely by the belief that the less developed world was moving in an inexorable fashion, toward a common future of social and political emancipation» (L’unité du tiers-monde était de loin plus une aspiration politique qu’une réalité empirique. Elle était soutenue par la croyance que le monde sous-développé se dirigeait de façon inexorable vers un commun futur conduisant à une émancipation sociale et politique) (Robert Malley, op.cit, p. 175).

La troisième grande thèse avancée pour expliquer l’abandon par l’Algérie de la «guerrilla diplomacy» est que, depuis les années 80’, les pays du tiers-monde ont tourné le dos au socialisme, communisme, ou autre isme, et qu’ils ont adopté les conseils et instructions d’organisations internationales comme le FMI et la Banque mondiale et les politiques de libéralisation que ces organisations proposaient.

Robert Malley décrit de façon synthétique cet alignement du tiers-monde sur les politiques liberales : «One after the other, formerly “progressive”, “socialist”, or “Marxist-Leninist” nations have fallen in line with IMF and followed its prescriptions» (L’une après l’autre, les nations autrefois «progressistes», «socialistes» et «Marxistes-Léninistes» sont tombées sous les griffes du FMI et ont suivi ses prescriptions) (Robert Malley, op.cit, p.137).

Un tel alignement sur les politiques du FMI était considéré comme l’adaptation du mythe à la «real economics» et le virage de l’idéologie au «pragmatisme» (Robert Malley, op.cit, p. 137).

La quatrième thèse avancée pour expliquer le retrait de l’Algérie et du tiers-monde en général de la scène internationale est celle des difficultés économiques et sociales dans lesquelles ces pays se trouvaient dans les années 80’ et après, notamment le poids de la dette, ce qui a réduit leur capacité à atteindre des taux de croissance suffisants et à satisfaire les besoins de base de leurs populations.

Malley écrit, à ce propos : «Dans la sphère économique, les stratégies tiers-mondistes ont été incapables de satisfaire les besoins humains de base, et encore moins atteindre des niveaux de croissance suffisants, ce qui les a empêchés d’atteindre l’auto-suffisance et de mettre fin à l’inégalité matérielle» (Robert Malley, op.cit, p. 169-170).

Ces difficultés économiques auraient poussé les pays comme l’Algérie à abandonner le projet tiers-mondiste jugé trop coûteux et à adopter des politiques du type «Go it alone» (y aller tout seul).

Certains analystes soulignent un paradoxe dans la politique internationale de l’Algérie. Ils ne comprennent pas, en effet, comment celui qui avait été le réalisateur sur le terrain de la politique de «guerrilla diplomacy», en l’occurrence Abdelaziz Bouteflika, lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères dans les années 60-70’, n’a pas poursuivi la même politique lorsqu’il était devenu Président dans les années 90-2000.

Ils comparent le rôle offensif qu’il avait joué dans les années où il était seulement chef de la diplomatie algérienne au rôle (ou absence de rôle) joué dans les années 90-2000 en tant que Président.

Quelle que soit la thèse avancée pour expliquer ce retranchement de l’Algérie sur la scène internationale, ce qui est évident est que la diplomatie algérienne – et avec elle celle du tiers-monde dans son ensemble – a, comme le dira Robert Malley, perdu ses «letters of nobless» (lettres de noblesse) d’antan.

Conclusion

Dans les paragraphes qui précèdent, nous avons essayé de montrer – à partir d’un échantillon d’exemples – que l’Algérie est passée d’une diplomatie de type «guerrilla diplomacy», ou diplomatie offensive, à une diplomatie de retrait ou de retranchement.

Certains analystes sont même allés jusqu’à dire qu’elle est passée d’un pays non-aligné à un pays aligné sur les pays occidentaux et leurs politiques libérales. Ils justifient cette qualification par le fait que l’Algérie est allée d’un système socialiste à un système libéral d’économie de marché dans lequel les règles du jeu sont établies et imposées par les pays du Nord.

Cependant, ainsi que nous l’avons montré dans le présent article, cela s’explique surtout par la différence dans la densité et l’offensivité des actions diplomatiques de l’Algérie sur la scène internationale dans les années 60-70’ et le silence quasi total, voire assourdissant, de cette diplomatie dans les années 80-2000.

Nous avons vu aussi que si cette conversion se justifie dans une certaine mesure – notamment par les thèses des crises internes et du réalisme économique – elle montre néanmoins le manque – voire l’absence – d’initiatives de l’Algérie au plan international, laissant sa place à d’autres pays qui n’étaient pas connus pour leur combativité internationale comme la Turquie et l’Egypte.

Cela montre aussi le paradoxe encore inexpliqué entre le dynamisme de la diplomatie algérienne du temps où Bouteflika était ministre des Affaires étrangères dans les années 60-70’ et la quasi inertie diplomatique du temps où le même Bouteflika était Président dans les années 80-2000.

On s’attendait, en effet, à ce que, devenu Président, et compte tenu de son expérience diplomatique riche acquise dans les années où il était ministre des Affaires étrangères et de son engagement au niveau global à l’époque –notamment dans la revendication d’un Nouvel ordre mondial – il en fasse autant ou même davantage.

Cela ne s’est tout simplement pas produit, au contraire, une diplomatie du type «wait and see» s’est installée confortablement et se poursuit encore de nos jours. Si elle veut reprendre sa place d’antan comme leader et champion de la justice et de l’égalité entre le Nord et le Sud, l’Algérie devrait se réveiller de son sommeil profond et saisir à nouveau le gouvernail des affaires internationales.

Cela est d’autant plus possible que les crises économiques, politiques et sociales qui l’avaient secouée pendant plusieurs décennies, et notamment la décennie dite «noire», ont connu un arrêt après précisément l’arrivée de Bouteflika au pouvoir dans les années 90’. Pour cela, il faudrait complètement changer la direction de la bataille diplomatique et changer, s’il le faut, de chevaux de bataille.


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