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Dr Yacine Benabid. Académicien et chercheur en mystique comparée

La spiritualité à l’épreuve du révisionnisme

28 septembre 2018 à 1 h 00 min

La prétention d’acquérir la connaissance du monde spirituel par des moyens matériels est évidemment absurde ; cette connaissance, c’est en nous-mêmes seulement que nous pourrons en trouver les principes, et non pas dans les objets extérieurs.» René Guenon

Soumis aux exigences de l’heure, le discours spiritualiste est appelé à répondre aux besoins dont font état les nouveaux contextes mondiaux.

Ce qu’on appelle exigences de l’heure, commence par le fossé creusé entre le métaphysique et le séculaire, qu’il faut combler en vue de rétablir une vision du monde donnée pour dépassée, pour des raisons qu’on essayera de définir.

Ce qui est défini comme «besoins» ressentis et différemment affichés, mais en tout cas unanimement révélés par la société humaine ne sort pas du cadre d’un malaise psychologique meublant la conscience générale duquel la communauté croyante n’est pas bien sûr exclue.

De l’expression «nouveaux contextes mondiaux» on retiendra les orientations du monde moderne qui voient l’ethnique, le social, le culturel, le politique, l’idéologique, etc., rompre avec les notions constitutives des ensembles humains taxés d’archaïsme.

Plus que jamais, on a le droit de croire que l’appétence qu’on vient de dénoter donne à réfléchir sur des perspectives à prendre au sérieux quant à la réhabilitation des valeurs minées par des changements tout aussi brutaux qu’incompréhensibles.

Si l’homme d’aujourd’hui semble peut se soucier de son futur, au cas où ce rythme de démenti des valeurs persiste, il vit sans vouloir l’admettre sur le sentiment d’être détourné de sa réalité ontologique.

Livré aux assauts du modernisme et de ses changements, les angoisses existentielles concluantes lui ont facilité le chemin vers plus de divagations et de déroute. À l’heure où tout lui est possible, même le choix d’être nihiliste, il semble ne plus se poser de questions au cas où tout ce «possible» ne mène à rien.

Bien sûr que l’originalité doit être mise en relation avec ses notions périphériques qui ne s’en éloignent que pour élargir son champ sémantique vers tout ce qui appuie le besoin relevé.

C’est-à-dire que la remise en question du principe même de l’existence ne doit pas forcément mener à des situations de blocage existentiel, où tout et rien s’accordent à élaborer une façon d’être pour le moins contraire à la réalité humaine.

Le souci de rester humain, de veiller à ce que la culture de l’appartenance à cet humain demeure son gage, d’œuvrer pour des rapports interhumains en phase avec les potentialités du moment, ce souci, bien entendu, peut mener vers des chemins salutaires qui ne sont pas impossibles à joindre.

Et s’ils appellent à être joints, c’est que les chemins qui y mènent ne sont pas sans issue, pour peu qu’ils soient connus.

La faculté de repérer les voies de rédemption, dans les conjonctures de doute notamment, n’est jamais casuelle ni contingente. Ce sont lesdits chemins de salut qui, d’eux-mêmes, en offrent l’opportunité.

La spiritualité, bien entendu, ne s’efface pas au profit de ces composantes même dominantes dans la vie d’aujourd’hui, car elle peut servir de régulateur et, en d’autres termes, de moyens d’équilibre entre des parties se disputant les rênes humaines.

Point n’est besoin de prouver l’ascendant du spirituel quand il s’agit d’appréhender le comportement humain, dans son entendement le plus subtile et sa consonance la plus affichée.

De par les siècles, rien n’a jamais pu déclasser cette importance, ni même la concurrencer, car l’homme s’est toujours mis en valeur à partir de ses croyances et de la métaphysique de ses agissements.

Ce n’est qu’aujourd’hui, en plein cœur du post-modernisme et de ses variantes, que cette notion d’homme de spiritualisé va avancer au détriment de ses contraires. Car c’est justement notre époque qui revalorise les statures démonétisées en attendant de les enterrer définitivement.

Et c’est cette époque-là qui rappelle à qui veut l’entendre qu’un projet humain, de quelle que nature qu’il soit, ne peut aboutir sans des assises conceptuelles conciliant les composantes de la personnalité humaine.

Les constituants des groupes humains ne sont pas de nature à homogénéiser, normalement, leurs rapports, leurs stratégies de vie et leurs objectifs. Pris dans leur singularité évidente et dans leur volonté logique d’être différents les uns des autres, il n’y a que le transcendant qui a autorité criante à les rapprocher sinon à les unir.

Tout ce qui s’écarte de ce cadre, à l’évidence, n’a de vocation qu’à perturber les procédés rapprocheurs, qu’à accentuer les litiges partis de conflits d’intérêt et qu’à installer le plus profondément possible une atmosphère d’éloignement et d’adversité.

L’on n’aura pas tort de relever que ce sont plutôt les structures dites fortes, de leurs ethnies ou de leur suprématie matérielle, de se chercher une force immatérielle dans la spiritualité, car la conscience de l’équilibre entre l’esprit et la matière peut résolument dénouer beaucoup de situations. Et trouver issue à tout démêlé.

Rendue claire et intelligible par l’analyse sobre et un tant soit peu scientifique, cette dialectique peut se révéler souple quant à sa mise en pratique. Quand les grands spiritualistes de toutes les cultures affichent leur tolérance à l’égard de ceux qui ne le sont pas ; et quand les grands courants qui les inspirent s’ouvrent volontairement sur leurs antipodes, sans pour autant se coaguler lymphatiquement sur la défensive de leurs choix, c’est qu’ils disposent d’une force difficile à trouver dans des paramètres opposés.

Voilà ce qui explique la présence de la spiritualité, comme valeur référentielle, dans toute structure socio-culturelle, depuis la nuit des temps.

Et si cette perception n’exclut pas que le fait spirituel a toujours été abjuré, sinon contesté, il n’en demeure pas moins que c’est cet esprit de le contester qui l’a consacré comme étant un élément essentiel sur l’échiquier psycho-social de toute collectivité.

Dans le débat musulman, l’ordre des choses, sans être inversé,  prend une autre allure que celle existant dans d’autres cultures.

Dans le système non musulman, et avant d’aller vers la classification connue de nos jours, c’est-à-dire celle bâtie sur les dichotomies telles que religieux/irreligieux, foi/incroyance, immatériel/sensuel, traditon/modernité, etc., l’usage de tout ce vocabulaire ne sortait pas du vaguement défini comme fait spirituel, et donnait à tous ceux qui s’en réclamaient un droit d’adhésion.

Le système musulman, dont l’enceinte religieuse est investie par des parties aux horizons divers et aux tendances non moins contradictoires, maintient son atavisme en ceci que les pratiques normalement déclassées historiquement continuent leur «droit»  de jugement et de classification, et s’arrogent l’autorité de décider de ce qui est spirituel et de ce qui ne l’est pas.

Cette vision des choses a mené bien sûr, encore une fois, vers le problème de définitions. On ne risque pas, au demeurant, de tomber sur une délimitation unanime du fait spirituel.

Pour l’ensemble de la communauté, les gens ordinaires exactement, est spirituelle toute façade religieuse. C’est une façon de voir qui a cultivé l’attachement aux formes, faussement révélateur d’une quelconque authenticité, résumant les critères auxquels ils croient répondre dans le simple fait d’intégrer les groupes sans se chercher un repère fiable ou se fixer un but.

Pour les exotéristes (les jurisconsultes et leurs continuités) ne revêt le cachet spirituel que celui observant fidèlement l’acte rituel. Par définition, en est exclu celui qui fait montre d’un certain laxisme.

La première chose à remarquer, en passant en revue cette catégorie de personnes, c’est leur similitude comportementale, révélatrice de réseaux agissant par les mêmes codes, et organisés pour établir un panorama formel auquel le commun des appartenants doit se référer. Le cas échéant, la porte est ouverte pour le négationnisme et ce qui s’ensuit.

Pour les ésotéristes, les perceptions précédentes sont prises en compte mais ne sont pas suffisantes pour établir une vision conforme au phénomène spirituel en islam.

Il est vrai que, rien que pour cela, la spiritualité – comme théorie qui a ses projections dans le monde sensible – mérite d’être revisitée. L’on est forcément dans le tort en en faisant abstraction.

On l’est encore plus en l’écartant – à l’exclusivité – des champs de vision qui voient toutes les sensibilités se chercher une place parmi les autres.

Mal servis par le simplisme et l’ignorance, et les influences néfastes surtout, les gens appelés ordinaires n’ont ni le souci ni la faculté de définir justement le spirituel.

Quant aux exotéristes, dont la tendance à la récupération et au monopole est suffisamment explicite pour ne pas être remarquée, leur philosophie venant de leur formation et de leurs penchants n’aide jamais au discernement entre la lettre et son esprit.

Des perceptions pareilles ont poussé les ésotéristes à prévenir contre la limite des approches précédentes et à travailler pour la «réhabilitation», sur d’autres plans, du fait religieux. Prendre la Religion à la lettre, pour eux, n’aide en rien à toucher ses profondeurs.

Ce n’est pas une raison –disent-ils– de surpasser le cadre formel, car, défini par les textes et leur juste appréhension, il appelle à être observé non à être excédé. Mais le tenir pour seule référence, au détriment du transcendant auquel il renvoie ne peut être que dangereux.

Le danger n’est pas là seulement. Il peut être aussi dans l’esprit de mise à l’écart, univisionniste par excellence, qui se développe chez les tenants de la vision formelle, soucieux, par ailleurs, de la préserver contre ce qui leur apparait comme extratextuel. Sachant que l’extratextuel est pour eux une variante du contre-textuel.

Il réside aussi dans la dictature du système de réception duquel partent les approches exotériques pour cerner la portée des textes et la ramener à leur seule intelligence.

C’est cet esprit-là qui a nourri l’idée réductrice d’une religion sans horizon universel. Pourtant ce n’est pas le fond de la religion que les textes et leur esprit proposent.

L’esprit de la religion musulmane peut trouver son écho dans d’autres spiritualités, pourquoi pas, du moment que le fil conducteur est le même dans toutes les religions. Je parle du monothéisme. Se retrouver dans l’esprit des textes reconnus comme authentiques, est une analogie qui dépasse l’historicité, autre nœud problématique de la modernité repliée sur ses contradictions.

Réussir à se positionner dans l’étendue spirituelle universelle, c’est s’engager dans la voie de sauvegarde de ses propres potentialités. Ce que la culture du fait spirituel en islam essaye de réaliser. En s’y penchant de près, on n’y voit pas autre chose.

Cette façon de voir ne peut être contrariée par le fait que l’islam, étant l’ultime religion dans l’ordre de la révélation, peut avoir une spiritualité plus développée et donc plus représentative, en ce sens qu’il synthétise les autres spiritualités et qu’il renferme leurs dénominateurs communs.

La révélation islamique –suite à Paolo Urizzi  – «en tant qu’elle confirme le statut des autres Révélations, elle les contient synthétiquement toutes en elle.»1Il s’étend, dans la conscience religieuse générale, au plus profond de ce qui la constitue. Il a l’aptitude de s’ouvrir, portes grandes ouvertes, aux pulsations différentes où qu’elles soient, du moment que la langue de l’esprit est une.

Toute la somme spirituelle existant dans l’islam a son répondant dans le reste du monothéisme. Avec l’ajout qui définit les caractéristiques globalisantes qui sont les siennes. Et qui lui donne le droit d’être lui-même sans avoir à se dissoudre dans l’altérité.

Par ailleurs, la spiritualité dite universelle, à la regarder sous un angle typologique, ne risque pas de compromettre son existence en rejoignant le cadre général où rien du grand ensemble ne lui est hostile. Elle peut se servir des repères généraux pour préserver son identité, si l’on peut parler d’identité spirituelle.

Conscientes de cela, les forces matérielles, qui se partagent le monde pour mieux se l’approprier, œuvrent à le séculer en jouant sur les aspects extérieurs révélant des différences, ou sur les singularités qui prêtent à confusion.

Sur cela s’articulent les tentatives laïques de despiritualiser l’homme, sur fond de rationalisme obtus qui, pourtant, n’a rien à craindre d’une spiritualité réfléchie et conséquente avec les vrais sous-bassements de la religion2.

Force est de constater que l’obsession de déloger l’homme de ses paramètres spirituels n’a rien d’ingénu, en ce sens que c’est l’acharnement à changer la cartographie du monde, à la recette d’une avancée dans la civilisation, qui est le point matériel le plus visé.

Réactualiser l’enseignement spirituel veut tout simplement dire qu’il faut des réponses intellectuelles aux défis du modernisme. S’atteler à le reformuler, revisiter les normes spirituelles et chercher un cadre de communication qui soit en mesure d’expliquer et de convaincre, mettre la main sur les problèmes de l’actualité, tout cela va dans le sens de contrer intellectuellement lesdits défis.

Cela ne veut pas dire qu’il suffit d’afficher sa sympathie pour une représentation spirituelle quelconque pour recevoir le baptême de crédibilité et s’y ériger en digne représentant.

Justement, le populisme qui mine l’entité spirituelle a trouvé son chemin vers la médiocrité, les pratiques déviantes, l’opportunisme, etc., par cet alignement facile où le tri et la classification n’existent pratiquement pas.

Il est logique que l’une des conséquences les plus compromettantes de ces pratiques est bien la guerre aux références, où les pseudo-représentants coupent la route aux véritables initiés, et où la course aux façades rivalise avec le vrai cheminement spirituel.

Le phénomène est loin d’être nouveau, il s’est frayé un chemin sinueux mais sûr de lui à travers les siècles. Il a été de tout temps dénoncé. Mais même sujet aux critiques les plus sévères et aux descriptions les plus répugnantes, il n’a pu être neutralisé pour des raisons qui ne doivent pas préoccuper notre propos.

Pour revenir à la question de la référence, il est primordial de signaler l’importance des représentations physiques vivantes. Sans pour autant réduire l’héritage écrit à une simple littérature.

La pérennité de la spiritualité musulmane est fondamentalement due à la culture de la transmission, où des chaînes de transmetteurs se sont attellées d’abord à une réception sûre puis à un transfert, par l’entremise de moyens subtils dont ils sont seuls à connaître l’efficacité et le secret, de mise.

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