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Patrimoine national vivant

La saignée du mouton de la race «Hamra»

09 août 2018 à 3 h 27 min

De par son étendue et sa diversité géographique, l’Algérie possède un patrimoine animal très riche et plus diversifié qu’on ne le pense. Parmi ces animaux, les ovins dont les racines, si profondes, s’enlisent bien au-delà de la période numide, constituent un patrimoine à la fois naturel et génétique, hautement varié.

A ce titre, la différenciation phénotypique des ovins qui peuplent l’Algérie s’est réalisée au fur du temps, ceci par leur adaptation aux différents écosystèmes naturels qui prévalent de manière considérable dans le pays : zones montagneuses (l’Atlas tellien), les plaines céréalières, les steppes (entre l’Atlas tellien et le grand Sahara), les oasis et les parcours sahariens.

Ainsi, de par cette richesse qu’est la biodiversité, plus de dix races ovines principales ont été adoptées par nos ancêtres, de génération en génération. Il s’agit notamment de la «Berbère» dans les zones montagneuses, la «Rembi» dans les plaines céréalières, la «Barbarine» pour les parcours sahariens de l’Est (le Souf), la «D’men» pour les oasis de l’Ouest (la Saoura) et la «Sidaho» pour le grand Sahara. Cependant, ce sont surtout les deux races des parcours steppiques, à savoir la «Hamra», à l’ouest, et la «Ouled Djellal», à l’est, qui ont marqué de leur empreinte la richesse de ce patrimoine national vivant.

Il faut dire que les plantes aromatiques de la steppe algérienne y ont été pour beaucoup dans l’émergence de ces deux races qui ont été sélectionnées, tout naturellement, par les pasteurs et les nomades des zones steppiques au vu de leur intérêt économique. D’ailleurs, ces deux races sont aujourd’hui bien caractérisées et standardisées.

Mais ce qui a fait la réputation de ces deux races, c’est surtout la qualité organoleptique de leur viande. Néanmoins, ce que beaucoup de gens ignorent sur ce volet, c’est la qualité gustative de la viande du mouton Hamra qui est de loin bien meilleure que celle des autres ovins.

En fait, la flaveur exceptionnelle de la viande Hamra, méconnue aujourd’hui par une grande majorité des Algériens, est due à la diversité floristique de la steppe algérienne dans sa partie ouest (axe El Bayadh- Naâma) comparativement à la partie est.

D’ailleurs, une étude extranationale sur les particularités de l’espèce ovine révèle que la flore qui couvre la partie ouest de la steppe algérienne a fortement impacté la caractéristique «gustative» propre au mouton Hamra qui, à son tour, est «à l’origine de sa réputation qui a dépassé son aire pour voir sa viande (gigots et côtelettes) atterrir sur les assiettes des Parisiens, Lyonnais et Marseillais» (Guillaume, 2008).

1929-1962 : FLUX DE MOUTONS «HAMRA» VERS LA FRANCE

Pour remonter le temps, il faut savoir que dès les premiers temps de la colonisation française, des quantités importantes de moutons d’Algérie, collectes des différentes régions steppiques du pays, ont été exportées vers la France, mais aussi vers ses colonies. Cependant, des recherches menées sur ce sujet révèlent qu’«une préférence marquée pour la race Hamra s’est vite emparée des courtiers chargés de la collecte du cheptel destiné à l’exportation» (Sagne, 1950). En effet, ses caractéristiques bouchères (excellente viande sur le plan gustatif et organoleptique et bonne conformation de carcasse avec des gigots petits et arrondis et côtelettes fines) lui ont valu une grande réputation sur les marchés français, sous l’appellation du «Petit oranais».

Ainsi, à partir de 1929 jusqu’ aux dernières années de colonisation, plus d’un million de têtes de mouton «Hamra» seront exportées, annuellement, par les colons français vers la métropole, plus exactement au port de Marseille. Les embarquements se faisaient à partir du port d’Arzew, à l’ouest, et du port d’Alger, pour le centre et l’est, (voir photo).

D’ailleurs, la Route moutonnière d’Alger tire son nom de l’importance du cheptel ovin acheminé à travers la voie qui relie Maison carrée (El Harrach actuellement qui était le lieu de regroupement et de tri des troupeaux collectés des régions steppiques) au port d’Alger.

«BLED LAGHNEM» OU L’ALGéRIE PAYS DU MOUTON

A l’indépendance du pays, la mouvance des troupeaux suivait des itinéraires fixes et chaque tribu nomade est restée attachée, sentimentalement, au type génétique de l’animal qu’elle exploitait. Par ailleurs, malgré l’alternance des années sèches et pluvieuses, les éleveurs ont maintenu le même système d’élevage qui était pratiqué, bien avant, par leurs ancêtres.

Un système basé essentiellement sur la pratique de la transhumance et la valorisation des ressources fourragères des différentes zones, ceci en fonction des saisons. Cependant, sur le plan technique, ce mode d’élevage, où le conservatisme primait, n’offrait aucune complémentation alimentaire (céréales ou aliments concentrés).

Aux premières années après l’indépendance, l’élevage ovin, un secteur qui avait déjà une forte valeur économique, avec de surcroît un cadre social bien attaché à cette richesse ancestrale, a connu des changements notables. Ces changements ont fini par bouleverser le schéma global, chèrement préservé et/ou légué par les aïeux.

En effet, le développement démographique, l’expansion de l’exode rural, le développement des moyens de transport, l’émergence des usines de fabrication des aliments de bétail et l’instauration d’un circuit de commercialisation du cheptel vif, qui a prospéré avec la multiplication des marchés à bestiaux, sont autant de facteurs qui ont marqué, négativement bien entendu, l’élevage ovin durant les premières années de l’indépendance de l’Algérie.

De leur côté, les citadins, hostiles à l’exode rural des années 60’ et 70’, n’ont pas ménagé le moral des éleveurs qui désertaient les zones steppiques. En effet, parallèlement à la décadence de l’élevage ovin, la notion de «Bled Laghnem» (pays de moutons) affectueusement évoquée par l’éminent agropastoraliste algérien, Rabah Chellig, dans ses ouvrages et lors des regroupements internationaux, est reprise dans le sens le plus péjoratif.

Ce qui a fini par porter un coup de boutoir à ce secteur socioéconomique. Il faut dire qu’au même moment et dans un objectif économique, le slogan «Australien sheep country» était fièrement repris par la capitainerie australienne à travers le monde. Grâce à cette richesse inépuisable, ce pays est aujourd’hui le véritable… pays de moutons.

Toutefois, en dehors du contexte «social» qui peut expliquer un tant soit peu le déclin de l’élevage ovin, il y a lieu de signaler que la sécheresse qui a frappé notre pays, en 1970, a accentué l’effet de ces bouleversements, au point où beaucoup d’éleveurs ont vu les effectifs de leurs cheptels réduits de moitié.

Et donc, pour sauver ce qui restait des femelles reproductrices, ceux parmi les éleveurs qui portaient autant de soins à leurs animaux qu’à leurs familles égorgeaient la totalité des agneaux nés tout au long des deux années qui suivirent la sécheresse, ceci afin de maintenir leurs brebis dans un état corporel suffisant, tout en outrepassant la disette. D’autres éleveurs, en quête de pâturages riches, ont fui la steppe pour aller se sédentariser en zones telliennes, près des forêts.

Parallèlement à cette saignée, les zones steppiques ont vu les prix du cheptel chuter d’une manière drastique dans les marchés à bestiaux.

Pour remédier à ce «cataclysme», les propriétaires de moutons ont adopté l’affourragement hors sol afin de maintenir leur activité et pouvoir ainsi subvenir aux besoins de leurs familles. Ainsi donc, au début des années 1970, l’ordre d’élevage ancestral venait d’être bouleversé et la conduite en hors sol est devenue impérative.

Elle s’est répercutée, au final, sur le bilan financier des éleveurs mais aussi sur la gestion économique des troupeaux. En effet, de nouveaux critères, liés à la conduite du cheptel, se sont imposés aux éleveurs, comme par exemple les frais supplémentaires de l’aliment et la faible valeur sur le marché.

LE PROFIT AU DETRIMENT DE LA QUALITE «HAMRA»

Pour rentabiliser leurs élevages, les propriétaires de moutons ont donc choisi le type génétique ovin qui permet de réaliser les meilleurs profits sur le plan économique et financier. Et donc, c’est à partir de cette époque que s’est accentué le processus de régression de la race ovine Hamra, après le coup fatal que lui a porté la sécheresse de 1970.

En effet, alors qu’elle avait comme aire de répartition les zones steppiques de l’extrême ouest algérien, à savoir la région allant de Bougtob (w. El Bayadh) à Mecheria (w. Naâma) avec un déploiement sur le sud des wilayas de Saïda et Tlemcen (Sebdou), il ne subsiste aujourd’hui que cinq principaux noyaux de la Hamra en Algérie.

Ils se limitent à Aïn El Hadjar (station ITELV) et Sidi Ahmed (chez un éleveur privé) dans la wilaya de Saïda ainsi qu’à Aïn Ben Khelil dans la wilaya de Naâma (au sein d’une unité de l’ORVO et chez deux éleveurs privés). Actuellement, sur les 27 millions de têtes, estimées officiellement pour le cheptel national ovin, l’effectif des moutons apparentés à la race Hamra ne dépasse pas les 250 000 sujets (soit moins de 1%), tandis que sur le plan génétique pas plus de 1000 têtes de race pure sont répertoriées à travers l’ensemble du territoire national. Ce qui constitue un risque d’extinction imminent de la race.

En fait, la totalité des éleveurs de la race Hamra qui étaient, jadis, entravés par les distances et surtout par les reliefs et le manque des moyens de transport du bétail, ont commencé à utiliser des béliers géniteurs lourds tels que le type Ouled Djellal. Ce qui a conduit, au cours du temps et à la faveur des nouveaux axes routiers qui ont brisé le célèbre «mur» du centre constitué par Djelfa-Laghouat tout en connectant la steppe est (M’sila, Batna et Tébessa) à celle de l’ouest (El Bayadh, Naâma, Saïda et Tiaret), à l’absorption génétique du mouton Hamra, qui s’est produite en faveur de la race Ouled Djellal et ses croisements, qui constituent aujourd’hui plus de 65% de l’effectif du cheptel national ovin, dont 20% seulement sont de race pure.

Sauver un patrimoine (naturel et génétique) plus que millénaire

Ainsi, après une quarantaine d’années et en l’absence d’une politique de gestion de la biodiversité génétique animale, la race Hamra se retrouve aujourd’hui en danger d’extinction totale. Ce qui pourrait constituer la perte d’une ressource génétique nationale, mais aussi d’un patrimoine (naturel et génétique) plus que millénaire.

En effet, hormis quelques anciens éleveurs qui détiennent encore un nombre réduit de moutons descendant de la race Hamra, cette race ovine algérienne est devenue aujourd’hui méconnue par la majorité des jeunes éleveurs. Mais le déclin est dû aussi à des facteurs extra-environnementaux.

Parmi ces facteurs, le principal phénomène qui a amplifié le manque d’intérêt des éleveurs vis-à-vis de cette race ainsi que sa régression quantitative, réside en la saisie de moutons de couleur autre que le blanc lors de leur transport en camion. La raison, d’ordre à la fois sanitaire et légal mais aussi sécuritaire (contrebande), est que ces moutons sont soupçonnés de provenir illégalement du Maroc (Boutonnet, 2015).

Ce type de «barrage» à la race Hamra est dû à la méconnaissance des différents services de sécurité et de douane nationales des particularités phénotypiques des différentes races de moutons composant le cheptel ovin national, qui se révèlent pourtant comme une future force économique pour le pays.

D’où la nécessité pour les hauts commandements du pays (sécurité et douane) de lancer des formations en collaboration avec les services agricoles afin que les éléments opérant dans les différents champs puissent distinguer les différences raciales entre les espèces animales propres à l’Algérie et celles de ses voisins.

Par conséquent, le risque de disparition de la race de mouton Hamra qui, faut-il le souligner, a de hautes potentialités à la fois bouchères et gustatives avec de surcroît une aptitude à la traite, doit interpeller tous ceux qui réfléchissent sur l’avenir de notre élevage et aux solutions pour la diversification de la production animale en Algérie.

En attendant la réaction des pouvoirs publics, l’Association de préservation et de promotion de la race Hamra (APPR Hamra), nouvellement créée dans la wilaya de Naâma, engagée aux côtés de la communauté scientifique (généticiens, agronomes, vétérinaires…), milite en faveur de la sauvegarde de ce patrimoine animal datant de plusieurs siècles.

Un patrimoine qui, plus qu’utile pour l’agro-biodiversité et la sécurité alimentaire du pays, constitue aussi un composant de l’Histoire de toute l’Algérie dont la région «moutonnière» de l’ouest, composée par les wilayas de Tiaret et Saïda dans sa partie nord, et par les wilayas de Naâma et El Bayadh, dans sa partie sud. Une vaste région qui est témoin, jusqu’à présent, des premières traces de la vie animale et des empreintes de l’humanité, d’ailleurs bien empourprées !

Par Ayachi Ahmed

Ingénieur agronome/ option zootechnie ;
cadre dirigeant à l’ORVO de Aïn Ben Khellil, wilaya de Naâma ; président de l’APPR Hamra
[email protected]

 

RéFéRENCES BIBLIOGRAPHIQUES :

Ayachi. A (1989) : Analyse de l’aptitude laitière de brebis de race Hamra exploitée à Aïn El Hadjar.
Thèse Ing. Agro, INA El Harrach, P89.
Ayachi. A (2015) : La race ovine Hamra en péril.
Pub in www.Academia.edu.com
Boutonnet et All. (2015) : Rapport d’expertise (Diveco) sur la valorisation de la race ovine Hamra par une indication géographique (IG).
Guillaume. L (2008) : De la steppe aux alpages. La transhumance des moutons africains
Pub in www.Academia.edu.com
Meradi. S et All (2012) : Situation de la population ovine «la race El Hamra» en Algérie.
Journal algérien des zones arides. N° spécial 2012
Sagne. J (1950) :L’Algérie pastorale.
Ed par L’auteur Imp Fontana

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