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samedi, 30 mai, 2020
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La pandémie Covid-19, une crise de trop pour les entreprises algériennes

19 mai 2020 à 9 h 21 min

Depuis la chute des prix du pétrole en 2014, l’économie algérienne est entrée dans une phase de récession : le taux moyen de croissance du PIB national est passé de 3,5% durant la décennie 2000-2013 à 1,5% en 2019.

La dégradation des finances publiques suite à la baisse continue des recettes pétrolières a contraint le gouvernement à revoir son train des dépenses. Le pays n’a plus les moyens pour financer le tout-importation. Désormais, l’opulence financière des années 2000 a fait place à l’austérité : réduction des importations, restriction des budgets de fonctionnement et d’équipement, arrêt des grands projets étatiques, baisse des différentes subventions….

L’abandon de nombreux projets et la baisse de la dépense publique qui constituaient le principal moteur de la croissance économique nationale ne seront pas sans conséquences néfastes sur le pays. Les entreprises algériennes, constituées à 97% de TPE et de PME et dont la croissance est intimement liée aux marchés publics et aux importations des intrants, se voient systématiquement confrontées à une détérioration sans précédent de la conjoncture économique. On ne dispose pas encore de chiffres officiels sur l’impact économique de la pandémie, mais les résultats des enquêtes réalisées par des organisations patronales indépendantes sont préoccupants, voire alarmants.

Le Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise (CARE) et le Centre des jeunes dirigeants algériens (CJDA) estiment de 30 à 50% la baisse du volume d’activités des entreprises. Les difficultés des entrepreneurs algériens ne datent pas de cette crise sanitaire. En 2019, des notes de conjonctures économiques publiées par ces corporations d’entrepreneurs privés pointaient du doigt la dégradation des voyants du monde de l’entreprise. La faiblesse des recouvrements engendrés par la baisse de l’activité économique a mis la trésorerie de milliers d’entreprises dans un état catastrophique.

Les experts de ces deux organisations estiment les pertes potentielles d’emplois entre 714 000 et 1 490 000, essentiellement dans le secteur privé. Un constat préoccupant confirmé par le Forum des chefs d’entreprise (FCE) qui s’est exprimé au début du mois de février 2020 sur la dégradation de la situation des entreprises publiques et privées.

Ce dernier souligne l’ampleur des difficultés rencontrées par les entreprises en raison de la crise économique et la mise en œuvre des dispositions de l’Association des banques et établissements financiers (ABEF) portant sur l’obligation du différé de paiement et le blocage des autorisations d’approvisionnement en kits et collections pour les filières électroménager et téléphonie mobile.

Une décision prise en septembre 2019, entraînant ainsi l’arrêt de plusieurs usines et la mise au chômage de milliers d’employés. La loi de finances de 2020 marquée par l’aggravation des déficits publics du pays et la baisse significative des recettes de l’Etat traduit la difficulté de l’équation économique algérienne.

L’impact de la crise sanitaire sur les entreprises

Avec l’arrivée de la pandémie Covid-19, la situation des entreprises se détériore davantage. Le confinement partiel ou total décidé par les pouvoirs publics conjugué à la chute vertigineuse des prix du pétrole en raison du ralentissement de l’économie mondiale et la guerre des prix déclenchée par des grands pays producteurs du pétrole sont autant de facteurs qui risquent d’aggraver le recul de l’activité économique et provoquer, de fait, la disparition de milliers d’entreprises.

L’annonce des premiers cas de contamination révélant une possible crise sanitaire a contraint les pouvoirs publics à prendre une série de mesures qui visent la gestion de la pandémie. Dans ce cadre, les entreprises déjà fragilisées par la crise économique ont procédé à l’arrêt partiel ou total de leurs activités avec la prise en charge des salaires des employés confinés. Si ces mesures dont l’objectif est d’empêcher la prolifération du virus sont justifiées, il se trouve qu’elles constituent une charge supplémentaire difficilement supportable pour l’ensemble des chefs d’entreprise.

L’arrêt de l’activité, avec ce qu’il engendre comme pertes, estimées par certains entre 20 et 30% du chiffre d’affaires, et le paiement des salaires aux employés confinés, risque de mettre encore davantage en difficulté la trésorerie des entreprises et leurs capacités à faire face à leurs créanciers voire même de déposer le bilan.

Avec une économie extravertie qui dépend à plus de 70% des importations, il est clair que les entreprises algériennes vont subir les conséquences économiques d’une crise sanitaire inédite. La baisse de la demande locale en raison de la chute du pouvoir d’achat des ménages, les difficultés probables de s’approvisionner sur le marché mondial dues à la récession économique, la baisse continue des réserves en devises sont autant de facteurs qui réduisent les leviers d’un redressement.

Les mesures d’accompagnement sont-elles à la hauteur de la crise ?

Interrogés sur les mesures prises par les pouvoirs publics dans le cadre d’un plan d’accompagnement, les chefs d’entreprise estiment qu’elles ne sont pas à la hauteur des difficultés auxquelles leurs entreprises font face. Les mesures qui portent sur la compensation par l’Etat des frais du personnel engagés par l’entreprise sont a priori insuffisantes. Les engagements des autorités manquent de précisions sur les modalités d’éligibilité. Un flou total selon les dires des cadres d’entreprises. Dans ce climat d’incertitudes et pour tenter de faire face aux charges du personnel mis en chômage forcé, chaque chef d’entreprise a opté pour une solution qui l’arrange (congé sans solde, solde du reliquat des congés annuels, congé annuel octroyé…). Des solutions provisoires de replâtrage qui risquent de ne pas résister à une prolongation de la durée du confinement. C’est le flou aussi pour les autres frais d’exploitation et les manques à gagner. Rien n’a été prévu par les textes régissant la crise.

Les mesures prises par la Banque centrale d’Algérie et renforcées par des mesures de l’ABEF ayant pour objectif l’amortissement des effets de la pandémie de Covid-19 sur les entreprises, et qui portent sur le report ou le rééchelonnement des créances, l’augmentation de la capacité des banques publiques à accorder des financements, sont en dessous des attentes des chefs d’entreprise. Pour ces derniers, le confinement a engendré une multitude de difficultés : la régression de l’activité, les difficultés de liquidités de trésorerie et la perte de compétitivité. Des difficultés qui nécessitent des mesures plus courageuses pour permettre aux entreprises de faire face.

Des mesures supplémentaires en faveur d’entreprises en difficultés

Dans l’urgence, en plus des mesures déjà engagées, plusieurs autres mesures doivent être envisagées pour éviter la fermeture des entreprises :

• dégager une enveloppe supplémentaire pour soutenir et dynamiser les PME ;
• le renforcement du Fonds national d’investissement (FNI) qui doit s’engager davantage dans le financement des entreprises, notamment celles évoluant dans des secteurs stratégiques tels que l’agriculture, le tourisme, l’industrie, les énergies renouvelables et technologies de l’information et de la communication ;
• la création d’un statut spécial pour les entreprises en difficulté ;
• un allègement fiscal et parafiscal pour les entreprises en difficulté ;
• la suspension de paiement de toutes taxes et redevances pour les PME impactées par la crise sanitaire ;
• la prise en charge par l’Etat des salaires du personnel confiné et les frais d’exploitation et du manque à gagner ;
• accorder des crédits supplémentaires pour faire face aux problèmes de trésorerie.
Ces mesures doivent être prises dans les meilleurs délais pour permettre le redressement des entreprises en difficulté avant qu’elles ne déposent le bilan engendrant la perte de milliers de postes d’emploi.

Pour une réforme profonde de notre économie et la création d’un écosystème entrepreneurial.
Force est de constater que les difficultés auxquelles font face les entreprises algériennes sont d’ordre structurel liées à la nature rentière de notre économie. Une économie mono-exportatrice souvent mise à mal par une gestion bureaucratique et irrationnelle.

Pour mettre fin à la dépendance aux hydrocarbures et mettre des jalons d’une économie productive et innovante, des réformes profondes doivent être menées. Des réformes qui doivent accorder une place de choix pour l’entrepreneuriat et permettre ainsi la création de nouvelles entreprises compétitives à l’international, notamment de taille intermédiaire qui constituent souvent la locomotive de toute économie innovante et favoriser ainsi leur croissance. Des entreprises aptes à travailler en synergie au sein de nouvelles formes d’organisations d’entreprises nécessaires à la pénétration des marchés étrangers tels que les clusters.

L’émergence de ce type d’organisations nécessite des espaces économiques et de nouvelles formes de structuration des territoires en technopôles, et les pôles de compétitivité. Ces nouvelles formes vont favoriser l’émergence d’un marché de sous-traitance et réduire ainsi la dépendance des entreprises dans les opérations d’approvisionnement aux marchés étrangers.

Pour cela, les pouvoirs publics sont appelés à introduire davantage de souplesse et de facilités dans le processus de création d’entreprises et de remédier aux entraves tant soulignées par la Banque mondiale. Ces entraves qui impactent négativement l’attractivité de notre économie aux Investissements directs étrangers (IDE) et découragent l’investisseur national et étranger.

Conclusion

En l’absence de mesures sérieuses susceptibles de sauvegarder les entreprises en difficulté et de réaliser une réelle relance économique, le prolongement de la crise ne peut qu’aggraver la situation déjà compliquée et faire plonger notre économie dans une récession et une dépression graves. La construction d’une économie productive susceptible de sortir notre économie de sa dépendance aux hydrocarbures nécessite des réformes structurelles et structurantes qui vont permettre la création d’un écosystème favorable à la promotion et à la création de nouvelles PME.

Ceci passe par l’amélioration du climat des affaires et la libéralisation des initiatives et la multiplication et le soutien de structures d’accompagnement comme les pépinières et les incubateurs qui peuvent contribuer au renforcement des capacités managériales des PME par des actions du coaching et de formation adaptées et leur permettre d’être innovantes et capables de relever le défi à l’international.

 

Par Boukrif Moussa

Professeur des universités en management, Université de Béjaïa.
Directeur du laboratoire de Recherche en Management et Techniques Quantitatives



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