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mardi, 22 septembre, 2020
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La mort du gaz de schiste «mordu» par les requins de la «finance»

02 mai 2020 à 9 h 26 min

Nous vivons une époque formidable ! Une époque où le pétrole, noble parmi les nobles matières premières d’une industrie qui a fait d’un certain monde un temple de la consommation. Un monde qui a chassé de notre imaginaire l’Eden pour le remplacer par les paradis fiscaux, asile confortable des fortunés qui se couchent à cinq heures du matin quand les braves gens se lèvent pour aller au turbin.

Oui, nous vivons une époque formidable car deux jours heureux, les 19 et 20 avril, ont conforté les utopistes que la fin de l’histoire des imbéciles est en vérité le début d’une nouvelle histoire qui fera marcher l’économie sur ses pieds(1). Car la vieille et indétrônable économie jusqu’ici marchait sur sa tête. Elle offrit au monde dans la nuit du 19 au 20 avril un spectacle ahurissant et inédit. Le précieux pétrole pour lequel on fit des guerres qui ont transformé des pays en d’immenses cimetières, ce pétrole a été bradé, que dis-je, son propriétaire payait pour qu’on le débarrasse de cette matière première, devenue par on ne sait quel miracle encombrante. En vérité, il n’y a point de miracle. Cette économie a connu en 1932 au Brésil une surproduction de café que le marché ne pouvait absorber.

Le gouvernement de ce pays acheta la surproduction qui servit alors de combustible aux locomotives du réseau ferroviaire du pays. Près d’un siècle après, un autre président d’un grand pays, Donald Trump, va au secours des propriétaires américains qui n’arrivaient pas à écouler leur pétrole. Il faut dire que ce pétrole de gaz de schiste coûtait cher à la production et n’arrivait pas à tenir tête à la concurrence du pétrole conventionnel. Aujourd’hui, on ne peut pas brûler le pétrole comme jadis le café brésilien, Trump pense alors offrir les aires de stockage de l’Etat fédéral pour accueillir le pétrole de ses amis en attendant que passe l’orage qui a fait dégringoler le prix du baril.

La tempête qui secoua le singulier marché du pétrole a été alimentée par deux événements. Le premier est le fruit de la féroce compétition entre les intérêts économiques et politiques des Etats(2). Le second, c’est un «être naturel mais invisible» appelé Covid-19 qui surgit dans un monde déjà ébranlé par une économie que l’on pensait obéir à la rationalité d’un marché qui dans sa supposée sagesse et sa puissance finissait toujours par sauver le monde des affaires. Cet «être invisible» bloqua la machine de l’économie mondialisée.

La demande de pétrole qui était déjà rachitique chuta brutalement car le monde habituellement agité fut frappé de paralysie. Les populations se replièrent dans leurs demeures pour se confiner. D’aucuns pensent que cette séquence de l’histoire sera un mauvais souvenir et que le rituel de la vie paisible reprendra son rythme traditionnel. Non, l’histoire ne s’arrêtera pas avec la fin du confinement. Un acteur sans visage mais qui porte le nom abstrait de «Finance» semble être en embuscade pour lancer son assaut décisif. Jusqu’à présent, il coexistait «pacifiquement» avec son frère jumeau portant un autre prénom, «Industrie». Durant cette coexistence, ce frère cadet grignotait petit à petit du terrain à son aîné. Ce dernier était content des services de son petit frère, cela lui évitait de stocker son argent chez lui.

Le petit frère en grandissant accumula des capitaux et se mit aux aguets, guettant les difficultés des entreprises pour s’emparer des usines parfois pour 1 franc, 1 dollar, 1 dinar symbolique. La fusion entre l’industrie et la finance se réalisa et l’épisode d’un pétrole tarifé en dollar négatif le 19 avril est le signe du triomphe de la Finance. Triomphe avec des hommes symboles de la finance qui ont déjà joué un rôle dans la tragi-comédie des Subprimes qui n’étaient pas étrangers à la crise de 2008. Cette bagarre à l’intérieur du monde financier en Occident intéresse sûrement des pays qui chercheront à mettre leur grain de sable dans le marché pétrolier pour des raisons politico-stratégique,. En effet, deux pays tiennent la dragée haute à l’Occident et notamment aux USA.

Le premier, la Russie, qui est l’objet de sanctions pour la récupération de la Crimée, n’a pas raté l’occasion «d’ennuyer» les USA en difficulté avec la baisse du prix du pétrole. Rappelons que cette baisse affectait la rentabilité de son pétrole US dérivé du gaz de schiste. Trump utilisa son pion saoudien MBS pour intervenir auprès de Poutine pour qu’il se joigne à l’Arabie Saoudite dans sa politique de la baisse de la production pour relever le prix du baril de pétrole. L’occasion était bonne pour Poutine de renvoyer dans les cordes ses deux adversaires qui ne manquaient aucune occasion de lui faire payer ses bonnes relations avec la Syrie et surtout avec l’Iran.

Quant à la Chine, dont on connaît les relations tumultueuses avec Trump, elle va certainement sauter sur l’occasion pour acheter du pétrole bradé aujourd’hui. Et ce ne sont pas les moyens de stockage qui lui font défaut. Du pétrole gratis, quelle aubaine pour ce pays qui a déjà redémarré sa production après sa maîtrise du coronavirus ! Sans être démiurge, avec un pétrole «délaissé» à cause du marasme économique, on devine facilement que les coûts de fabrication des produits chinois déjà compétitifs vont inonder encore plus le marché mondial.

Que dire d’une situation si «comique» où la famille des chantres du libéralisme indépassable s’entredéchire et ce sont leurs ennemis idéologiques et leurs adversaires économiques qui tirent les marrons du feu ? Qu’en sera-t-il du jeu de l’Algérie dont la dépendance aux recettes du pétrole est connue de tous les Algériens ? Le pays pourra-t-il tirer profit de la qualité de son pétrole, de sa proximité géographique de gros consommateurs de cette énergie, de mieux négocier ses accords commerciaux sans y laisser des trous juridiques dans lesquels s’engouffrent ses partenaires ?

Trous juridiques par incompétence ou bien et c’est plus probable par corruption comme l’ont montré les scandales de ces dernières décades. En tout cas, la mort du pétrole de gaz de schiste est une bonne nouvelle pour le pays. Il n’est pas rentable et qui plus est un ravageur de la nature. Et au Sahara, dort une richesse inestimable, un océan d’eau et les prochaines guerres seront motivées par l’eau. On le voit déjà, la prochaine et potentielle guerre entre l’Egypte et l’Ethiopie, sans oublier le Golan syrien gorgé de sources d’eau volées par Israël.

Par  Ali Akika  , Cinéaste

 

 

Notes :

1)- Que la philosophie marche sur ses pieds. C’est une métaphore-boutade de Karl Marx qui critiqua Hegel pour qui ce sont les idées qui font l’Histoire. Marx rétorqua que la dialectique de Hegel marchait sur sa tête et qu’il convenait de faire marcher la philosophie sur ses pieds. Pour Marx, ce sont les luttes de classe qui font l’Histoire avec un grand H.

2)- Les réunions de l’OPEP servent à fixer les quotas de production des pays membres de cette organisation. Mais dans les coulisses, de féroces batailles se déroulent où interviennent les grands pays avec leurs compagnies nationales pour infléchir les décisions dans le sens de leurs intérêts. On se souvient de la dernière réunion bilatérale Russie-Arabie qui s’est traduite par un échec qui poussa Trump à téléphoner à Poutine et MBS. Peine perdue, le bradage du pétrole de la nuit du 19 avril est la preuve que les sourires et les flatteries ne valent pas même un kopeck devant les intérêts économiques et géopolitiques des Etats.



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