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mercredi, 19 décembre, 2018
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La banalité du mal ou l’apologie de la barbarie coloniale (2e partie et fin)

11 novembre 2018 à 8 h 13 min

Il y avait d’abord les profondes mutations sociales et politiques que connaîtra la France suite à la chute de la monarchie et pendant la Révolution (1789/1794), des mutations qui se feront dans le sang et l’extermination : pendant cette période de la terreur, environ 500 000 personnes sont emprisonnées et approximativement 100 000 exécutées ou victimes de massacres, dont environ 17 000 guillotinées, 20 000 à 30 000 fusillées, un génocide vendéen qui fera près de 200 000 victimes. Viendront par la suite les insurrections républicaines (1830-1848) qu’il faudra aussi mater dans le sang.

C’est au milieu de cet enfer de répression féroce et de l’extermination du Français par le Français que grandiront nos généraux assassins d’Afrique. Ceux qui viendront perpétrer l’abomination et le crime sur le sol algérien. Lorsque les gouvernements sont faibles et corrompus et voient leur règne menacé par des révolutions populaires, c’est à ce genre de personnes qu’on fait appel, on est forcé de les choisir davantage pour leur «bestialité» que pour leurs vertus ou une quelconque éthique.

Une fois démontré assez sommairement que cette racaille qui prétendait civiliser les indigènes algériens n’était en fait que de vulgaires détrousseurs de grand chemin, nous nous y attarderons sur ce code d’honneur militaire qu’ils étaient censés servir et sur des confessions intimes et publiques qui rendaient compte avec justesse de la véritable nature de ces psychopathes. Les titres de noblesse dont s’enorgueillissaient les uns et les autres ne cadraient pas avec les bassesses auxquelles ils se sont livrés avant même de fouler le sol algérien, et ensuite pendant l’occupation.

De Bourmont était connu pour ses trahisons. Saint-Arnaud, au sujet duquel Victor Hugo dira qu’il «avait les états de service d’un chacal», offrait à chaque fois ses services quand il fallait faire couler du sang, même du sang parisien. Sa tâche ou plutôt son sport quotidien en Algérie, il le résumera ainsi : «On ravage, on brûle, on pille, on détruit les moissons et les arbres.»

Et cela quand il ne s’agissait pas d’opérations plus singulières telles que les «enfumades» et autres massacres. Bugeaud, lui aussi, fera partie de ces militaires qui, pour mater les insurrections parisiennes de 1834, agira comme la bête du Gévaudan (on tuera femmes, enfants et vieillards). Confronté une nouvelle fois aux révoltes parisiennes de 1848, il dira : «Eussé-je devant moi cinquante mille femmes et enfants, je mitraillerais.»

En Algérie, cet énergumène ne changera pas de laïus : «Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Fumez-les à outrance comme des renards.» «Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes […], ou bien exterminez-les jusqu’au dernier.»

Cavaignac fera lui aussi partie de ceux qui feront couler du sang français, Montagnac se conduira comme ses pairs en véritable boucher (pendant l’insurrection parisienne de 1832). Ils casseront tous du Français avant de venir terminer leurs boucheries en Algérie. Les propos de Cavaignac, similaires en tout point de vue à ceux de ses acolytes, témoignent de cette hystérie meurtrière collective.

En parlant de son butin humain, il dira : «On en garde quelques-unes comme otages (les femmes), les autres sont échangées contre des chevaux, et le reste est vendu à l’enchère comme bêtes de somme.» «Qui veut la fin veut les moyens – selon moi, toutes les populations qui n’acceptent pas nos conditions doivent être rasées, tout doit être pris, saccagé, sans distinction d’âge ni de sexe ; l’herbe ne doit plus pousser où l’armée française a mis le pied.»

De véritables barbares dont il serait inutile de trop s’attarder sur leurs états de service, même si cette France coloniale les a enveloppés de décorations qu’ils n’avaient arrachées qu’au prix de bassesses inqualifiables.

Une France coloniale qui avait amplement besoin de ces tueurs assez fidèles et prompts à s’acquitter des besognes les plus ignobles quand elle avait besoin d’eux, chaque fois que l’Etat était en péril. Ce qui permet d’expliquer pourquoi on a fait peu cas de leur totale immoralité. Le destin les avait justement choisis pour exceller dans ce qu’ils savaient faire le mieux : tuer. Voilà ce que tous ces assassins ont en commun, un passé, une école du crime et une carrière d’assassins avec la garantie totale de l’impunité, la gloire et la richesse.

Quant à la populace de peuplement qu’ils avaient chargée avec eux avant de quitter Toulon, c’était une mosaïque d’indésirables, de criminels et de gueux dont la mère patrie ne voulait plus et autres «éléments de désordre, des vagabonds que l’Espagne, l’Italie et surtout Malte vomira sur les côtes algériennes».(1)

Voilà le plan si ingénieux que l’on présentait comme une mission civilisatrice de grande envergure. Il n’y avait pas de justice internationale pour entendre les râles des indigènes, Il n’y avait pas d’alliés pour venir à leur secours, le dey et ses janissaires s’exileront ailleurs, nos voisins étaient dans des situations peu enviables, l’un d’eux a même failli livrer l’Emir Abdelkader à l’ennemi.

Le piège se refermera sur une proie impuissante et pour une très longue période. C’était le temps des colonies et des chasses gardées, la voix des censeurs et des indignés restera inaudible. Et pourtant, il se trouvera toujours des âmes profondément accablées ou quelque compassion pour crier au meurtre du fin fond de cet enfer.

«Plusieurs fois, je vous ai rendu compte, qu’on n’est venu que pour piller les fortunes publiques et particulières ; et on a osé me proposer de faire ou de laisser faire… d’obliger les habitants à déserter le pays pour s’approprier leurs maisons et leurs biens.

Assurément, ce système est fort simple et il ne faut pas un grand effort de génie pour le suivre, mais je ne crains pas d’avancer, qu’abstraction faite de son infamie et de son iniquité, il serait le plus dangereux.»(2)

Ce sont les lamentations du général Berthezène en 1831, profondément déçu par une mère patrie idéalisée. Ses états d’âme lui valurent une mise à la retraite anticipée. Le plus souvent, c’est l’ennemi lui-même, ce monstre mégalomaniaque, qui exhibait à la face du monde ses abominations comme on accrocherait des trophées sur le mur d’un salon (littérature coloniale de l’époque, expositions universelles, documents iconographiques…).

En 1832, sous les ordres du duc de Rovigo, on exterminera la tribu entière des Ouffia, près d’El Harrach (Maison-Carrée). «La tribu endormie sous ses tentes, on égorgea tous les malheureux El Ouffia sans qu’un seul chercha même à se défendre. Tout ce qui vivait fut voué à la mort ; on ne fit aucune distinction d’âge ni de sexe. Au retour de cette honteuse expédition, nos cavaliers portaient des têtes au bout des lances.»(3)

Finalement, on n’avait pas forcément besoin d’un Holocauste pour horrifier le monde à travers l’image insoutenable de ces bourreaux d’Auschwitz que l’on voyait arracher à leurs victimes leurs dents en or, leurs bracelets et leurs montres. Ce business de la honte avait été pratiqué par la France longtemps bien avant.

«Tout le bétail fut vendu… Le reste du butin fut exposé au marché de la porte Bab Azzoun (à Alger). On y voyait des bracelets de femme qui entouraient encore des poignets coupés, et des boucles d’oreilles pendant à des lambeaux de chair. Le produit des ventes fut partagé entre les égorgeurs… Le général en chef (Rovigo) eut l’impudence de féliciter les troupes de l’ardeur et de l’intelligence qu’elles avaient déployées.»(4)

Cette attaque punitive disproportionnée, ces mesures de représailles expéditives contre une tribu à cause d’un crime commis par quelques individus seulement pouvaient laisser penser que ce n’était là que rendre justice, n’était cette volonté manifeste d’exterminer purement et simplement toute une tribu (les trophées humains exhibés sans scrupules et les réjouissances qui s’en suivirent sont les symptômes d’une situation qui donne à réfléchir sur la personnalité pathologique de l’ennemi). Alors qu’il y avait d’autres moyens plus justes qui auraient consisté à châtier seulement les coupables, à réprimander les autres (femmes, enfants et vieillards) avec des méthodes plus appropriées, justes et civilisées.

Le futur confirmera que l’ennemi n’était pas là pour négocier, pour juger, pour intimider et discipliner ; la pacification était synonyme d’extermination. Il y avait ainsi moins de risques à courir et beaucoup de temps à gagner, sans compter les butins de guerre que procurent ces meurtres de masse : (pillage, vente des biens des victimes, prise de possession des terres, du bétail, des femmes…). Un véritable fonds de commerce qui ne pouvait avoir lieu sans ces sporadiques «solutions finales».

Face à cette folie meurtrière et à cette irrépressible pulsion à systématiser le massacre, ce qui finira d’ailleurs par créer quelques troubles en métropole, les militaires concernés s’empresseront de réfuter ces faits qui paraîtront dans L’Observateur des tribunaux(5) du 25 janvier 1834, une commission d’enquête fût dépêchée pour s’enquérir de cette situation alarmante ; son rapport, sans aucune complaisance, sera un violent réquisitoire contre cette France des Lumières qui se proposait de parfaire notre éducation : «Nous avons envoyé au supplice, sur un simple soupçon et sans procès, des gens dont la culpabilité est toujours restée plus que douteuse ; depuis, leurs héritiers ont été dépouillés. Nous avons massacré des gens porteurs de sauf-conduit, égorgé sur un soupçon des populations entières qui se sont trouvées innocentes… Nous avons décoré la trahison du nom de négociation, qualifié d’actes diplomatiques d’odieux guet-apens ; en un mot, nous avions débordé en barbarie les barbares que nous venions civiliser.»(6)

A chaque conflit que l’on aurait pu (ou dû essayer) résoudre par d’autres moyens moins barbares si l’on s’était donné la volonté, le temps et la diplomatie nécessaires, ces assassins choisiront invariablement la chasse à l’homme, les exécutions sommaires et l’extermination. Les Algériens ne connaîtront pas de répit, il n’y aura pas un seul moment sans voir se perpétrer le crime, le pillage, et une forme sournoise de génocide fragmentaire, parcellaire, linéaire se distiller dans la société algérienne, ce qui rendra d’ailleurs sa virulence et son horreur moins visibles, moins choquantes pour les consciences qu’une tragédie instantanée telle la Shoah ou la tragédie rwandaise.

Le peuple algérien ne sera pas décimé en l’espace de cinq ans, on n’utilisera pas comme à Treblinka, Auschwitz, Sachsenhausen… les mêmes techniques abominables au moyen d’instruments que l’histoire peut aisément utiliser comme pièces à charge. Non, la bête prendra tout son temps. Tel un tueur en série, elle étalera ses forfaits dans l’espace et le temps, dispersera ses cadavres, dissimulera les indices, brouillera les mémoires.

On expropriera les populations, on les déplacera en masse, on brûlera villages, bétail et récoltes, on détruira dans ses racines profondes le tissu social qui faisait la vie et la cohésion de ce peuple, on l’affamera, on le soumettra à un régime juridique et pénal exclusif. Et ainsi, son inexorable extinction pouvait se dérouler presque naturellement, sans que l’on puisse y prêter attention.

On s’attendait même à nous voir «disparaître d’une façon régulière et rapide… Comparés aux Européens, Arabes et Berbères, nous étions certainement de race inférieure et surtout de race dégénérée».(7)

L’insurrection, la famine et le typhus se coaliseront pour décimer en six ans (1866-1872) un demi-million d’Algériens. Cet épisode me rappelle le sort qui a été réservé aux Amérindiens qui verront leur espérance de vie et leur démographie littéralement cisaillées au contact d’une conquête coloniale génocidaire : «Parmi les centaines de nations qui peuplaient le continent, beaucoup ont disparu, déculturées ou exterminées.

Le désastre démographique est dû aux épidémies principalement, mais aussi aux guerres, au travail forcé, aux déplacements de tribus entières. La population indienne en Amérique latine est passée, selon les estimations, de 30 à 80 millions d’habitants lors de la ‘‘découverte’’ de l’Amérique par Christophe Colomb à 4,5 millions un siècle et demi plus tard.»(8)

Les épidémies et la famine ont bon dos, mais il est quand même utile de rappeler que celles-ci étaient consubstantielles à la présence pathologique du conquérant. Lors des purges staliniennes, ce ne sont pas la faim, le froid de la Sibérie et de son goulag qui décimeront des dizaines de milliers de personnes, c’est la folie d’un criminel de masse qui s’appelait Staline. Au total, 132 ans de colonisation française en Algérie (1830-1862) auront fait, selon l’historien Mostafa Lacheraf, environ 6 millions de morts algériens.(9)

Ce qui est sidérant dans cette guerre d’extermination menée contre le peuple algérien, ce n’est pas tant la violence des combats, le sang et la mort, c’est surtout le discours des assassins absolument déconcertant où l’on retrouve hilarité, badinages et cruauté dans une atmosphère apocalyptique, c’est aussi l’indignation dont font montre le plus souvent leurs compatriotes (militaires, écrivains, historiens) et qui corroborent par leurs récits de manière unanime le profil psychologique de ces assassins : des cas qui relèveraient carrément de la psychiatrie. En 1849, les troupes coloniales décimeront la tribu entière des Zaâtcha.

En 1844, le général Cavaignac procédera à l’enfumage de la tribu des Sbéhas pour obtenir leur reddition.
En 1845, le colonel Pélissier décida d’enfumer les Ouled Riah. Ceux-ci s’étaient retranchés par centaines dans des grottes de montagne. Quelques semaines après l’«enfumade» des Ouled Riah, le colonel de Saint-Arnaud fit procéder à l’emmurement d’autres membres de la tribu des Sbéhas.

Ces monstres étaient tellement débiles qu’ils consignaient eux-mêmes fièrement leurs forfaitures par écrit, éprouvant une sorte d’exaltation à narrer, lors de leurs rencontres mondaines, leurs effroyables méfaits. Sans aucune autre conscience aux alentours, abandonnés à leur furie, ils laisseront inconsciemment pour la postérité ce que j’appellerai une «anthologie glorificatrice de la barbarie coloniale».(10)

De manière quasi rituelle, chaque massacre sera relaté par ses commanditaires et exécutants avec une jubilation, une extase ou une indifférence que rien ne peut expliquer hormis que nous sommes là en présence d’une situation où l’humanité a complètement cessé d’exister chez ces personnes.

Une personnalité dissociative habitée par l’absence de remords, succombant au plaisir étrange de l’autoglorification et aux rites sacrificiels assumés et consignés (comme le feraient ces sérial killers qui éprouvent ce besoin narcissique morbide de laisser après leurs crimes des indices, des graffitis en lettres de sang comme pour narguer la société, l’humanité).

Dans le cas du général Aussaresses, poussé par cette même pulsion étrange qui a fait de ces mentors-assassins (Cavaignac, Saint-Arnaud, Montagnac, comte d’Hérisson…) de véritables laudateurs du meurtre, il publiera en 2001 un livre(11) qui fera scandale et qui lui vaudra en 2002 un procès et une condamnation pour «complicité d’apologie de crimes de guerre».

«Apologie», c’est le mot que je voulais enfin entendre dans la bouche d’une institution qui a fait preuve d’un mutisme et le plus souvent même d’une duplicité démoniaque. Et c’est là où j’arrive à cette notion de la «banalité du mal» évoquée pour la première fois par la philosophe Hannah Arendt à la suite du procès d’Adolph Eichmann qu’elle devait couvrir en 1963 en qualité de reporter pour le compte du journal The New Yorker.

En observant attentivement la personnalité, les gestes et le discours de ce criminel si ordinaire alors que le monde entier s’attendait à voir un monstre doté d’une pensée complexe et profonde, Hannah Arendt en dresse un portrait à la limite de la caricature, profil qui colle parfaitement au personnage de l’animal, un profil psychologique des plus justes et qui met fin à tous les débats : «La ‘‘banalité du mal’’ se caractérise par l’incapacité d’être affecté par ce que l’on fait et le refus de juger. Elle révèle une absence d’imagination, cette aptitude à se mettre à la place d’autrui».(12)

Pour Hannah Arendt, «ce genre de ‘‘Mal’’ défie la pensée, parce que la pensée essaie d’atteindre à la profondeur, de toucher aux racines, et du moment qu’elle s’occupe du mal, elle est frustrée parce qu’elle ne trouve rien. C’est là sa “banalité’’.»(13)

Je retrouve dans cette toxique présence coloniale sur le sol algérien tellement de similitudes dans le destin de ces personnages pitoyables, reproduisant tous de la même manière, tels des pantins, les mêmes tragédies (généraux d’Afrique du début de la période coloniale, anciens d’Indochine, tortionnaires pendant la bataille d’Alger). Le célèbre tortionnaire général Aussaresses sera décrit par l’historien Pierre Vidal Naquet comme étant le chef de file «de ce qu’il faut bien appeler une équipe de tueurs professionnels». Dans un entretien au Monde en 2000, le général Aussaresses reconnaît avoir torturé ou laissé torturer des hommes «sans regrets ni remords».(14)

Interrogé par la télévision française, il avoue être responsable de l’assassinat de Larbi Ben M’hidi (par pendaison), de Ali Boumendjel (torturé et défénestré) et de Maurice Audin (tué au couteau pour laisser croire que les auteurs étaient des Arabes). Il y a une similitude étonnante entre la personnalité du général Aussaresses et celle du général Eichmann.

Une voix qui vous répond mais sans pouvoir y déceler une forme d’humanité. Une absence d’empathie avec de vaines tentatives de rester rationnel, une personnalité sans profondeur, et à aucun moment le personnage n’a senti un besoin quelconque de demander pardon, d’exprimer des regrets.

A des degrés plus ou moins différents, pendant l’occupation française, ces espèces d’individus seront légion. Lorsque le président Chirac le dégrade de sa Légion d’honneur (comme on avait procédé avec Maurice Papon), la France, et particulièrement ses compagnons d’armes, lui en voudront terriblement, non pas pour ce qu’il avait commis (il n’était pas le seul d’ailleurs), mais pour avoir osé parler.

Remettre sur le tapis un «passé qui ne passe pas», la France n’y a jamais consenti. La femme d’Aussaresses dira au sujet de cette France incommodée par ce mea-culpa : «Ils disent que Paul a du sang sur les mains ! Et eux, ils ont de la confiture, peut-être ? S’ils se taisent, c’est parce qu’ils tremblent pour leurs breloques.»(15)

Sacré Aussaresses ! Comme si ce n’était pas assez glauque, en 2008 il récidivera avec la publication d’un autre livre, Je n’ai pas tout dit : Ultimes révélations au service de la France. «Le général Aussaresses était un homme froid, glacial, sans émotion», tel est le souvenir que gardera de lui Louisette Ighilahriz, ancienne militante algérienne du FLN, torturée et violée à l’âge de 20 ans en 1957 par les hommes de Bigeard.

Elle a également témoigné contre lui à son procès, à Paris. Elle ne dit regretter qu’une chose, qu’il n’ait jamais exprimé de regrets. Sacré Aussaresses ! Comme Eichmann, imperturbable jusqu’au bout, mais ça ne l’empêche pas d’avoir de l’admiration pour un autre général, Pâris de Bollardière, antithèse de cette France complice et complaisante à l’égard de ce «Mal banalisé, voire justifié et légalisé», une France qui, depuis 1830, s’embourbera jusqu’au cou dans des positions peu honorables.

On condamnera le général Aussaresses, suite à la publication de son livre, pour apologie de crimes de guerre. Néanmoins, les aveux d’Aussaresses font pâle figure comparés aux confidences jubilatoires de ces généraux d’Afrique qui, à eux seuls, réussiront à constituer par leurs écrits une véritable bibliographie du crime, de véritables manuels sur le génocide qui n’ébranleront aucune conscience.

Mein Kampf que l’on s’est évertué à interdire est un livre de contes pour enfants face à cette encyclopédie de la barbarie publiée avec fierté par ces généraux coloniaux dégénérés.

En effet, en 1830, la notion juridique de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité n’était pas encore en vogue, mais au nom de quelle morale a-t-on pu laisser se propager et se banaliser cette littérature du diable ?

Cette aberration humaine que l’on s’entête vainement à nier et à refouler n’est en fait que le symptôme ou le syndrome d’une culture, d’une manière d’exister par la négation de l’Autre. Le psychiatre Frantz Fanon écrira à ce sujet : «La torture en Algérie n’est pas un accident, ou une erreur ou une faute. Le colonialisme ne se comprend pas sans la possibilité de torturer, de violer ou de massacrer.

La torture est une modalité des relations occupant-occupé.»(16)

Pendant la Bataille d’Alger, lorsque la gégène et la panoplie de sadisme se légalisent, le général Jacques Pâris de Bollardière désapprouvera avec véhémence, face à Massu, cette nouvelle barbarie coloniale, et ce recours si aisé et impulsif à la torture.

Comme le fût le général Berthezène avant lui en 1831, il sera congédié pour avoir été «humain, trop humain». L’ancien résistant Paul Teitgen(17), torturé autrefois par la Gestapo, et donc plus lucide quant à la question du bien et du mal, n’hésita pas à comparer l’action des militaires français à celle de la police secrète du Troisième Reich. «La France risque de perdre son âme», dira-t-il en remettant sa démission à Pierre Lacoste le 24 mars 1957.

Le général de Bollardière ne fera que confirmer de manière concise et juste ce qui a toujours été perçu comme une vérité irréfragable : «C’est là qu’il faut bien voir la signification de la torture. Ce n’est pas seulement infliger des brutalités insupportables, c’est surtout essentiellement humilier. C’est estimer que l’on n’a pas en face de soi un homme mais un sauvage, un être indigne de faire partie de la communauté présente ou à venir, quelqu’un qu’il faut à jamais exclure parce qu’on ne pourra jamais rien construire avec lui.»(18)

Mentalité, culture ou idéologie bizarre qui contaminera toute une époque où l’on ira jusqu’à organiser dans une ambiance festive et tout à fait ordinaire pour un public occidental étrange une série «d’expositions universelles, coloniales» où il était question d’exhiber, toute honte bue, cet «autre», cet «étranger», objet de toutes les curiosités et de toutes les répulsions. Ce fut le cas en 1931, précisément lors de l’Exposition coloniale.

Exhibitions décadentes qui seront plus tard et trop tard assimilées à des «zoos humains». «Ces exhibitions en sont le négatif tout aussi prégnant, car composante essentielle du premier contact, ici, entre les Autres et Nous. Un autre importé, exhibé, mesuré, montré, disséqué, spectularisé, scénographié, selon les attentes d’un Occident en quête de certitudes sur son rôle de ‘‘guide du monde’’, de ‘‘civilisation supérieure’’.

Aussi naturellement que le droit de ‘‘coloniser’’, ce droit d’‘‘exhiber’’ des ‘‘exotiques dans des zoos’’» – (19) «Les zoos humains ne nous révèlent évidemment rien sur les ‘‘populations exotiques’’. En revanche, ils sont un extraordinaire instrument d’analyse des mentalités de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 30».(20)

Cette haine insondable que rien ne peut justifier n’a pu se mettre en place qu’avec l’assentiment de tous, ce même assentiment coupable qu’on s’est empressé de stigmatiser lorsque le nazisme s’est mis en tête de transformer toute l’Europe en «zoos humains».

Cet assentiment que l’on retrouvera chez les généraux d’Afrique, les badauds des «expositions coloniales», les colporteurs de cette iconographie orientaliste et exotique insensée. Une conscience collective purulente, méthodiquement travaillée par les théories raciales d’une clique de pseudo-scientifiques débiles.(21) Les élucubrations de certains penseurs éminents qui arriveront malgré tout à pondre des thèses plus toxiques que les pires folies des régimes totalitaires.
Une pensée évolutionniste et un darwinisme social au service de l’élagage de l’humanité.

Est-ce cela la grandeur, la noblesse d’âme d’une nation supérieure, civilisatrice ? Qui sont les sauvages dans toute cette histoire de meurtres, de sadisme et de génocide ? «Un pays de tradition libérale peut-il voir en quelques années ses institutions, son armée, sa justice, sa presse corrodées par la pratique de la torture, par le silence et le mensonge ? Peut-il, une fois la page tournée, reprendre le chemin comme si rien n’était survenu ?»(22)

C’est, hélas, le concentré d’une histoire coloniale très longue, sale, bête et méchante, plus grave encore, lorsque c’est aussi l’illustration d’une certaine mentalité qui perdure, se dissimule sous un mutisme cynique le temps qu’il faudra, toujours impatiente de réapparaître lors de conjonctures qu’elle estimera opportunes.

 

Par Mazouzi Mohamed , Universitaire

 

 

Notes :

1)- Charles-André Julien, La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), Presses universitaires de France, Paris, 1964, p.86.
2)- Ibid., p87.
3)- Pierre Christian, L’Afrique française, A. Barbier, 1846, p. 143.
4)- Victor Anédée Dieuzaide, Histoire de l’Algérie 1830-1878, Heintz, Chazeau, 1882, t. 1, p. 289.
5)- Publié dans L’Observateur des tribunaux français et étrangers, juin 1834, pp 5-59.
Voir aussi Michel Habart, Histoire d’un parjure, Ed. ANEP, 2009, P.49/50.
6)- Charles-André Julien, op.cit., p.110.
7)- Ricoux René, La démographie figurée de l’Algérie, Paris, Ed. Masson, 1880.
8)- Le Courrier international, hors série du 31 mai 2007 «Fiers d’être indiens : Politique, identités, culture», P.19.
9)- Lacheraf Mostefa, L’Algérie : Nation et Société Alger, Ed. Casbah, 2004
10)- Le lecteur pourra trouver dans cet échantillonnage un aperçu de l’abyssale noirceur de l’âme humaine : Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud (1855) – Colonel de Montagnac, Lettres d’un soldat (1885). Comte d’Hérisson, la chasse à l’homme. Guerres d’Algérie ,1891-Baron Pichon : Alger sous la domination française. (1833) – P. Christian : L’Afrique française. (1846) – Alfred Nettement, Histoire de la conquête de l’Algérie (1856). Th Pein, Lettres familières sur l’Algérie, un petit royaume arabe (1871) – Dieuzaide, Victor-Amédée : Histoire de l’Algérie (1880-1882) – Pélissier de Reynaud, Annales algériennes (1848).
11)- Paul Aussaresses, Services spéciaux Algérie 1955-1957 : Mon témoignage sur la torture, Ed. Perrin 2001.
12)- H. Arendt, Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal, trad. franç., Paris, Gallimard, Quarto» 2001, p.1065.
13)- ibid., p.1358.
14)- Le Monde du 23 novembre 2000, «Les Aveux du Général Aussaresses».
15)- www.lemonde.fr/livres/article/2008/02/04/paul-et-elvire-aussaresses-le-general-et-sa-muse
16)- Frantz Fanon : Articles El Moudjahid : n°8, (05. 08. 1957) ; n°35(15 01 1959) ; n°37(25 02.1959).
17- Paul Teitgen (1919-1991), résistant et déporté pendant la Seconde Guerre mondiale, secrétaire général de la police française à Alger, pendant la guerre d’Algérie, il révéla que plusieurs centaines de personnes furent exécutées sommairement. 18)- Général Pâris de Bollardière : Interview au Nouvel Observateur, du 15 novembre 1971.
19)- Zoos humains : au temps des exhibitions humaines, éditions La Découverte, 2004, Nicholas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boetsch, Eric Deroo, Sandrine Lemaire.
20)- Le Monde Diplomatique du 20 août 2000 par Nicolas Bancel, Pascal Blanchard & Sandrine Lemaire.
21)- On compte parmi ces théoriciens du racialisme des personnes telles que l’anthropologue allemand Johann Friedrich Blumenbach, le Français Georges Vacher de Lapouge, partisan de l’eugénisme, l’écrivain français Joseph Arthur Gobineau, célèbre pour son Essai sur l’inégalité des races humaines, paru en 1853, le Britannique de langue allemande Houston Stewart Chamberlain, dont l’œuvre théorise le rôle historique de la race aryenne comme ferment des classes dirigeantes indo-européennes et le Français d’origine suisse Georges Montandon, auteur d’une taxonomie des races dans son ouvrage La race, les races. Mise au point d’ethnologie somatique, paru en 1933.
22)- Pierre Vidal Naquet, La torture dans la République, Les éditions de Minuit, Paris, 1972, p.11.

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