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mardi, 19 novembre, 2019
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«J’ai rêvé ma nouvelle ville…»

11 septembre 2019 à 9 h 03 min

Minuit à peine et comme à son habitude, Alger dort déjà. Des hauteurs du Télemly, la ville paraît paisible et anarchique à la fois. Le blanc y est présent, mais le blanc ne domine plus.

Le décor est figé mais la vue est inusable. Au-dessus de l’horizon, un coin de ciel clignote ; c’est le minaret de la grande mosquée. A quoi sert un ciel qui clignote ? A éclairer les esprits, pensent certains.

A les éteindre, diront d’autres. C’est selon le degré de dévotion. Je me méfie des mouvements alternatifs dans le ciel nocturne. Les étoiles tergiversent moins. J’aimerais tellement que mon pays les décroche. Chaque soir, je me perfore les neurones à trouver comment. Il y a des questions qui usent et il est tard. Je me couche.
Au petit matin, le soleil pleut ardemment sur les trottoirs gondolés de la ville, il incline les crânes des passants flânant vers des horizons différents. Il manque une vision qui inspire, une ambition qui cristallise et une nouveauté qui tend l’âme. J’allais trouver tout ça sur la Une des journaux affichant à la quasi-unanimité : Alger, Ambition 2035.

Le nouveau gouvernement avait comme vision de faire de l’Algérie le pays le plus civilisé et le plus riche d’Afrique. Sa stratégie était de tout miser sur la connaissance. C’est ainsi que le ministère de la Planification, fraîchement réhabilité, avait dressé dans le détail les actions à mettre en place. Les folliculaires s’étaient procuré celles de ma ville et au café Tabarrys on les commentait déjà avec un rare intérêt.

Alger, à l’instar des autres cités, devait incarner la modernité et le savoir. De plus, elle devait devenir la principale ville universitaire du continent. Pour ce faire, une réforme profonde allait entrer en vigueur : aligner les programmes sur les meilleures universités mondiales, attirer les meilleurs enseignants et la crème des étudiants et créer enfin un lien solide entre les universités, les services publics et les entreprises. Le pays aura besoin de cadres de niveau mondial, de citoyens modèles et de travailleurs qualifiés répondant aux exigences futures du marché du travail. Les futurs projets stratégiques seraient menés ainsi par les enfants du pays.

Le ministère de l’Education et le ministère de la Formation professionnelle devait évidemment s’aligner en amont à un tel objectif en se réformant profondément. Les réformes économiques se feraient en parallèle. Un budget colossal fut alloué pour une telle ambition et devant un plan aussi séduisant, les financements ne poseraient guère problème. «Subventionner uniformément les biens de consommation crée probablement du gaspillage et des inégalités, mais subventionner le savoir créera inévitablement de la richesse et de l’émancipation», aimait rappeler le jeune ministre.

Sur le plan des infrastructures, l’érection de nouveaux établissements et la réhabilitation de certains s’imposaient. C’est ainsi que la grande mosquée serait transformée en Université africaine des sciences sociales (UASC) avec une capacité de 100 000 étudiants. On y enseignerait le meilleur de l’économie, la sociologie, l’histoire, la politique et la démographie.

Enfin, il fut décidé que dorénavant l’obtention de tout diplôme universitaire à travers le pays serait conditionnée par un service civil non rémunéré de 3 mois : un mois consacré au nettoyage des lieux publics, un mois aux travaux dans les centres de soins et un mois à l’agriculture. Cette initiation permettrait à chaque étudiant d’apporter son aide effective à la communauté et de mesurer la difficulté de certaines tâches dans un souci d’humilité. Les étudiants auraient ce même devoir, quels que soient leur sexe et leur origine.

Devant l’engouement pour un tel projet et les débats qui s’ensuivirent, le nouveau wali d’Alger expliquera bientôt à la télévision que le projet allait être mené par des Algériens pour un retentissement mondial et chacun, où qu’il se trouvait, pouvait y contribuer.

L’EPAU avait comme mission de définir les modalités de la transformation, l’Ecole nationale polytechnique et l’USTHB devaient s’occuper des questions de la conduite du projet, d’optimisation logistique et de faire en sorte que l’UASC fonctionne exclusivement à l’énergie solaire. Les autres universités étaient chacune sollicitée pour les problématiques relevant de leur domaine de compétence. La tension était ainsi créée. On se lança bientôt dans la construction de nouvelles cités universitaires, de bibliothèques, de centres de divertissement, on réaménagea les réseaux de transport pour une meilleure circulation des nouveaux venus. Des milliers d’emplois allaient ainsi être générés.

Séduites par un tel projet, de nombreuses compétences de la diaspora décidèrent de revenir enfin à leur terre natale. La mécanique était lancée.
Au bout de deux années, l’Université ouvrit ainsi ses portes et pas moins de 100 000 étudiants étaient au rendez-vous. On venait de diverses villes d’Algérie, du Bénin, du Mali, du Congo, du Maroc, du Burkina Faso… Les initiatives similaires pullulaient bientôt dans la ville. Alger retrouvait son cap et sa fierté.

Au bout d’une décennie, on se bousculait de partout pour étudier les neurosciences à Oran, les mathématiques à Béjaïa, l’agronomie à Blida ou le management à Annaba. Des jumelages étaient conçus avec d’autres universités africaines inspirées par l’expérience algérienne. Devant une telle diversité, les questions ethniques et religieuses se dissipaient rapidement. La cité bouillonnait culturellement et bientôt les influences se ressentaient sur les plans politique et économique.

L’étudiant était devenu un héros et l’enseignant un prophète. Les adolescents ne rêvaient que d’intégrer les universités et de passer le service civil.
Au bout de 20 ans, l’Algérie produisait l’essentiel de ses biens de production et de consommation. Le chômage passait sous la barre des 5%, son système sanitaire était reconnu mondialement, 50% de ses citoyens avaient le niveau universitaire. La criminalité était réduite au plus bas niveau et l’Indice de développement humain (IDH) dépassait celui de certaines puissances économiques. Mais plus que cela, l’Algérie avait renoué ses liens avec son continent ; 80% des pays africains avaient au moins un ministre issu d’une université algérienne. L’Afrique pouvait compter désormais sur son grand voisin.

J’étais content pour mon continent et fier de mon pays. Fier de ses citoyens et fier de son gouvernement… jusqu’à ce que quelques voix de muezzins ne viennent me réveiller. Ça ne pouvait pas être qu’un rêve. Je sors sur le balcon et je lance, affolé, un regard vers la grande Mosquée : son minaret clignote toujours. Je me remets lentement de ce songe, ça aurait pu être vrai. Il suffirait de peu de choses. La ville continue de dormir. Le blanc est présent mais le blanc ne domine pas. Au-dessus du minaret, une étoile brille ardemment. Il est temps d’aller travailler. Je passerai volontiers au Tabarrys. J’ai tellement hâte d’y lire la Une des journaux.

 

Par Malik Gasmi , Un citoyen


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