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Incarner le hirak, se projeter dans l’après

21 avril 2019 à 9 h 03 min

Les pouvoirs qui ont dirigé l’Algérie depuis l’Indépendance ont toujours tenté de donner à leurs décisions les plus les plus lourdes, les plus contestables, une sorte de vernis légal.

A titre d’exemple, on peut citer la mise à l’écart du président Chadli Bendjedid, sommé par l’armée de présenter sa démission, entraînant l’annulation du deuxième tour des élections législatives qui auraient dû donner la victoire au FIS. Cela a permis de donner un habillage constitutionnel qui a permis le montage légal de la création d’une présidence collégiale, le Haut Comité d’Etat, présidée par feu Boudiaf.

Après l’assassinat de ce dernier, un retour à un schéma classique a pu s’opérer avec l’élection de Liamine Zeroual. A quelque chose près, il convient de noter que le climat qui a présidé à cette élection ressemblait étrangement à celui que nous connaissons aujourd’hui, alors même que les circonstances étaient bien plus tragiques.

Le terrorisme sévissait dans tout le pays. Le GIA avait lancé des appels menaçants contre les femmes qui refusaient le port du voile. Il avait interdit la participation au vote et menaçait d’une mort violente tous ceux qui refusaient de se soumettre à ses oukases.La menace n’a pas eu raison de l’élan du peuple qui a fait de Liamine Zeroual sans doute le mieux élu des présidents algériens.

Malheureusement, il y a eu la suite, la démission du président, le fol espoir d’une sortie de crise par la grâce du ton insolite des discours d’un président Boudiaf respirant une évidente bonté, contrée énorme où tout se tait, disait Apollinaire. Mais l’Algérie avait été élue par on ne sait quel démiurge pour une tragédie absolue, inaugurée par l’assassinat de Boudiaf, et la banalisation des massacres à grande échelle dont chaque Algérien porte encore aujourd’hui les stigmates. S’ensuivit l’entrée dans l’interminable hiver d’une longue période d’anomie…

L’espoir revint avec l’annonce de l’élection présidentielle du 15 avril 1999, qui devait se dérouler sur fond d’une relative accalmie du terrorisme. Sept candidats sur la ligne de départ, et quels candidats ! Un panel de rêve. Qu’on en juge : Hocine Aït Ahmed, Youcef Khatib, Ahmed Taleb Ibrahimi, Mouloud Hamrouche, Mokdad Sifi, Abdallah Djaballah, Abdelaziz Bouteflika.

Très vite, il devient évident que les chefs militaires ont choisi le dernier nommé. Les auspices d’une fraude gigantesque se mettent en place et l’administration, d’une inefficacité proverbiale en temps normal, déploie une ingéniosité sans limites pour s’assurer du succès du candidat «élu» par les «décideurs».

Ce qui devait arriver arriva. Les six autres candidats se retirent, laissant le champ libre à un Bouteflika qui, toute honte bue, maintient sa candidature unique en faisant passer à qui de droit un message indiquant le suffrage sous lequel il ne saurait descendre, ce qui est accepté et qui lui vaut un fallacieux 73% qui ne trompe personne mais satisfait son ego démesuré.

Il inaugure ainsi un long, très long règne construit sur la fraude institutionnalisée et le martyre d’une Constitution vouée à s’adapter à ses foucades répétées. Et dire qu’il nous promettait naguère, sans rire, que le cinquième mandat qu’il a eu l’outrecuidance de briguer lui servirait à rédiger et à faire adopter une nouvelle Constitution.

Exit Bouteflika. Mais la «3issaba» est encore là, toujours présente, sous le parapluie de l’obligeant Gaïd Salah. Lui aussi se sert de la Constitution, celle donc qui a subi les assauts répétés de l’ex-président. Il l’a sans doute bien lue parce qu’il a choisi la seule disposition, celle qui porte le numéro 102, qui permet de verrouiller la transition en chargeant le falot Bensalah et le champion de la fraude Bédoui de la mener à bien. Il arrive ainsi à rester à la lisière de la légalité et à diminuer un peu la pression exercée par le peuple des manifestants. Encore un mot sur la «3issaba».

Celle-ci ne date pas d’hier. Elle est déjà présente lors des premiers pas au pouvoir de Bouteflika auquel elle est étroitement associée. Ses figures sont déjà connues des Algériens et font déjà l’objet de la détestation qu’elles connaissent aujourd’hui. Il y a un élément insuffisamment rappelé, lié à la tragédie de la décennie noire. On sait que cette terrible tragédie a fait 200 000 morts. Aucune de ces victimes n’a su pourquoi elle mourait.

Durant cette période atroce, Ouyahia a été Premier ministre à 10 reprises. Gaïd Salah a été promu commandant des forces terrestres en 1994, après avoir été élevé au grade de général-major en 1993. Il a assuré le commandement de 3 Régions militaires sur les cinq que compte le pays.

Le moins que l’on puisse faire est de reconnaître que le duo Ouyahia-Gaïd Salah s’est bien mal acquitté de ses obligations de protection des populations dont il avait la charge. Il n’est donc pas très bien placé aujourd’hui pour convaincre le peuple de lui faire confiance quant à ses aptitudes pour le protéger efficacement contre un éventuel épisode violent.

Le peuple aurait plutôt tendance à demander des explications sur les raisons de ce bilan en tous points catastrophique. Il serait d’autant plus fondé à le faire que ce duo est la figure de proue de la restauration du système qui, après avoir montré son incapacité à prévenir les massacres de la décennie noire, a ruiné l’Algérie en mettant le pays en coupe réglée et en banalisant les affronts successifs qu’il a fait subir à la Constitution.

Le système tient encore, mais au prix de manœuvres misérables, telles que celles qui consistent à empêcher des manifestants venus de wilayas limitrophes de manifester dans la capitale.

Il s’agit d’un combat d’arrière-garde, bien sûr. La fin est écrite. Le régime est en train de tomber. Mais ces manœuvres retardent le moment où la «3issaba» appartiendra au passé et où nous pourrons engager le gigantesque travail de redressement de la patrie.

Mais qu’est-ce qui nous empêche de nous projeter vers l’après et de nous mettre au travail en intégrant la chute du système comme une donnée objective. Nous pourrions ainsi répondre à une inquiétude qui sourd de plus en plus du hirak. Beaucoup de marcheurs se demandent pourquoi il est si difficile de constituer un comité issu du hirak, qui l’incarnerait, comité dont les membres offriraient des garanties suffisantes de moralité, mais aussi de rigueur et de compétence pour assurer une transition sans heurt.

Ces personnes seraient bien placées pour délivrer au peuple un message de vérité, de lui expliquer les nouveaux paradigmes, qui inspireront les actions futures, la remise à l’honneur de valeurs oubliées telles que le travail, l’honnêteté, le primat de la raison et la dictature du bien commun.

 

Par Brahim Senouci , Enseignant universitaire,  Cergy-Pontoise (France)

 

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