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Témoignage

Il y a soixante-dix ans, l’attaque de la poste d’Oran, le 2 mai 1949

04 mai 2019 à 8 h 36 min

La vraie histoire racontée par l’auteur principal, Ahmed Belhadj Bouchaïb, dans un recueil de mémoires publié aux Editions Nadar (Bir El Djir – Oran).

«Il y a eu deux opérations : la première a échoué en début d’exécution, la seconde a réussi. Les deux opérations se situent à deux mois d’intervalle avec deux groupes différents.

Au début de l’année 1949, Ben Bella me demande de prendre contact avec quelqu’un. Par la suite, Hammou Boutlélis m’indique le lieu de rendez vous. Arrivé au Petit Vichy (jardin situé à la rampe Vales), je rencontre Aït Ahmed, dont j’ai connu le nom plus tard, et lui communique le mot de passe.

Je ne sais rien de ce qui va se passer. Nous marchons côte à côte, discutant de tout et de rien.

La grande Poste d’Oran se dresse devant nous. Nous entrons, Aït Ahmed du regard m’indique la caisse et me dit : ‘‘Vois-tu là-bas, chaque mois tout l’argent du département y est déposé. On a pour mission de le prendre.

Qu’est-ce que tu en penses ?’’ Je lui réponds : c’est pour cela que je suis entré au parti. Fixé, il continue : ‘‘Tu vois la troisième porte, tu entres il n’y a rien – c’est là que tu dois prendre l’argent avant huit heures du matin – les deux femmes de ménage ne font pas attention – quant au téléphoniste, il est seul.

Avant de nous quitter, il me demande de lui préparer le scénario et ce dont j’ai besoin.

– Il me faut une voiture.
– La voiture, tu te débrouilles, rétorque-t-il.
– Quoi, il n’y a pas de voiture, m’étonné-je.
– Non.
– Et le chauffeur, m’inquiété-je.
– Non plus.
– Bien, nous entrerons à trois dans la poste. L’un braquera et les deux autres amasseront l’argent. A l’extérieur, le chauffeur attendra au volant et deux gars surveilleront de chaque côté, mine de rien.
– T’as des hommes pour ça, me demande Aït Ahmed.
– Moi, je ne connais personne.

En sortant, je lui rappelle ce qu’il compte faire du téléphoniste. ‘‘Je m’en occupe’’, me dit-il et il poursuit : ‘‘Je vais rédiger un télégramme en anglais pour une société étrangère. Le chauffeur le lui remettra pour l’expédier, il mettra du temps. Vous en profiterez pour entrer.’’

Dès ce jour et pendant un mois je fais le guet. Chaque matin je descends à pied de Gambetta. Je m’installe sur un banc place de la Bastille en face de la Grande Poste. Les garçons des cafés L’Aiglon et Le Vallauris s’affairent à disposer les tables, nettoient les comptoirs et reçoivent les croissants chauds. Les premiers clients arrivent. Toutes les allées et venues me deviennent familières.

Les préparatifs pour réunir les hommes vont bon train. Ben Bella ramène cinq hommes dont des Kabyles recherchés. En cagoule, il fait un bref discours et repart. Quelques jours passent. Hammou Boutlélis m’envoie à Alger en me disant : ‘‘Près du marché de la Lyre, un café fait coin. Tu rencontreras quelqu’un que tu connais.’’ Effectivement, je le reconnais immédiatement, c’est Yousfi M’hamed délégué du PPA en Oranie en 1945. Autour d’une tasse de thé, il me communique les instructions. Près de l’hôpital Maillot à Bab El Oued, je rencontre un autre gars.

Le mot de passe échangé, il me donne rendez-vous le soir à vingt heures. Je ne l’avais jamais vu auparavant. A l’heure précise, nous prenons ensemble le train pour Oran. Il s’appelle Khider Mohamed (homonyme du député Khider sans aucun lien de parenté). Après un court entretien, je comprends qu’il sera le chauffeur.

Le premier épisode réunit Khider (le chauffeur), Fellouh Mohamed, Lourguioui Mohamed, Souidani Boudjemaa, deux autres personnes et moi-même.

Nous tenons plusieurs réunions pour définir le rôle de chacun. Les deux hommes qui seront chargés du guet recevront deux armes, un Colt 45 et un P 38. J’aurai, quant à moi, une mitraillette. Ce sont des armes qui nous ont été procurées par l’organisation. Manque la voiture. Le jour est fixé au 2 mars 1949.

La veille, Khider et moi allons au cinéma Rio que nous quittons à onze heures du soir et hélons un taxi pour nous conduire dans une ruelle du faubourg Echkmul. Je lui demande de s’arrêter et je l’assomme d’un coup de crosse. Khider prend le volant et nous nous dirigeons, avec notre passager, à un endroit convenu dans la forêt de M’sila, distante d’une vingtaine de kilomètres d’Oran. Une personne nous attend avec des bidons d’essence. Nous ligotons le chauffeur et passons ensemble le reste de la nuit sur les lieux. Au petit matin, nous faisons le plein et laissant le chauffeur, toujours ligoté, entre les mains du gardien, nous nous dirigeons vers la ville, Khider au volant et moi assis derrière en complet veston et chapeau mou.

Très rapidement, Khider s’aperçoit que le taxi tremble de toutes parts. Nous continuons pour le tester en passant devant la poste. Les guetteurs sont là, mais le chauffeur n’est pas rassuré. ‘‘Le taxi ne tiendra pas’’, me dit-il. Nous abandonnons le véhicule. J’avise les guetteurs du report de l’opération.

Trois jours passent ; Hammou Boutlélis vient me voir et me demande d’aller en urgence à Alger. Ben Bella m’attend à la gare de Maison Carrée (El Harrach). Il attend visiblement des explications. Je lui dis : ‘‘Le chauffeur ne pouvait garantir la bonne tenue de la voiture. J’ai préféré éviter un fiasco, j’en prends l’entière responsabilité.’’ Je rentre le soir à Oran. Le hold-up est maintenu. Tout est à revoir. Je dois continuer mes prospections.

Beaucoup plus tard, je repère une voiture neuve qui stationne quotidiennement rue Alsace Lorraine devant le cabinet d’un médecin. Je rencontre Aït Ahmed à qui j’explique ma démarche. ‘‘Puisque personne n’est au courant, on opère de la même manière que le premier coup. Débrouille-toi’’, me dit-il.
– D’accord, je me débrouille mais c’est toi qui ramène le médecin.
– T’occupe pas, j’en fais mon affaire.

Nous sommes fin avril. Deux jours avant la seconde opération, deux hommes du premier groupe étant introuvables, je ramène un militant de l’OS de Aïn Témouchent, Bouyaya Mohamed. Nous répétons le scénario avec la nouvelle équipe composée de Khider, Bouyaya, Lourguioui, Haddad Omar, Souidani Boudjemaa et moi-même. Hammou Boutlélis nous remet les armes.

La veille, Aït Ahmed revoit le scénario et dans la soirée il se rend chez le médecin. Je ne sais pas comment il s’y est pris pour convaincre le médecin de se déplacer dans sa voiture pour visiter une personne soit-disant malade dans une maison à Gambetta qui n’est autre que notre refuge.

Dès qu’il descend de voiture, je le frappe à la nuque. Il s’affaisse. Nous le prenons dans sa voiture, une traction avant, que conduit Khider. Arrivés aux falaises de Gambetta, nous le remettons, ligoté, à son gardien Benzerga avec instruction de le surveiller rigoureusement et ne l’abandonner que le lendemain matin après la fin estimée de l’opération.

Nous nous rendons à notre refuge du Murdjadjo que nous quittons tôt pour nous rendre à la grande Poste. Khider gare la voiture sur le flanc de celle-ci et part remettre le télégramme en anglais, remis la veille par Aït Ahmed, au préposé qui s’emploie à le déchiffrer. Haddad Omar, Souidani et moi-même nous nous glissons vers l’intérieur. Bouyaya et Lourguioui font le guet à l’extérieur. Dans la petite salle, deux employés comptent l’argent autour d’une table.

Je pousse la porte et crie : ‘‘Haut les mains, que personne ne bouge !’’ Le vieux caissier s’évanouit, le jeune se met à hurler : ‘‘Au voleur, Assassins !’’ J’ai reçu ordre de ne pas tirer. Je lui assène des coups de crosse sur la tête. Il tombe et continue de crier. Mes deux compagnons ramassent l’argent. Dehors, Khider ouvre les portes de la voiture et met le moteur en marche. En sortant, je vois les clients des cafés Aiglon et Vallauris affluer avec des chaises. Nous montons et il démarre en trombe.

En moins de cinq minutes, nous arrivons à notre refuge de Gambetta. Khider part abandonner la voiture près de la gare et s’éclipse. Haddad, Souidani et moi comptons l’argent. Le hold-up a rapporté plus de trois millions de francs. Benzerga, qui surveillait le médecin décampe comme prévu à huit heures du matin. Bouyaya retourne à Aïn Témouchent, Lourguioui et Haddad à leurs refuges respectifs. Khider regagne Alger et je reste seul avec Souidani Boudjemaa à Gambetta.

Deux jours passent. Au troisième jour, un agent de liaison envoyé par Hammou Boutlélis vient porteur d’instructions. On attend une visite. Lorsque la femme de Hammou Boutlélis arrive, elle nous remet un sac en osier. L’argent qui est mis dedans est recouvert de serviettes de bain, de savon, de peigne, comme si elle allait au bain. Souidani s’enroule dans un voile et l’accompagne à pied. Plus tard, j’ai su que l’argent fut transporté dans un autre refuge avant d’être chargé dans la voiture officielle du député Khider vers une destination inconnue.

Cette opération qui a défrayé la chronique grâce à sa parfaite organisation au point où les soupçons ont longtemps porté sur un coup du gang de Pierrot le communément appelé gang des tractions avant, a été le fait de protagonistes principaux, les trois commanditaires, Aït Ahmed, Ben Bella, Hammou Boutlélis et deux chefs d’exécution, Ahmed Belhadj Bouchaïb et Souidani.

Elle ne sera élucidée que deux années plus tard, en 1951, après le démantèlement des réseaux de l’OS de la région d’Oran. Au cours du procès qui s’est déroulé devant les assises d’Oran, au mois de juin 1952, les inculpés Lourguioui Mohamed, Benaourn, Hammou Boutlélis et Mesquine Fellouh ont été condamnés respectivement à vingt, huit et cinq ans de travaux forcés, tandis que la prison à perpétuité a été prononcée contre les sept personnes en fuite, dont Ben Bella, Aït Ahmed et le député Mohamed Khider.

Par Dahou Ould Kablia , Ancien ministre de l’Intérieur

 


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