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Il y a soixante ans, un soir de 17 octobre 1961…

18 octobre 2021 à 10 h 25 min

Il est des dates, comme le 17 octobre 1961, qui devraient être gravées en chaque Algérienne et Algérien libre ; plus qu’un devoir de justice, c’est un devoir de mémoire.
En effet, c’est une date marquante d’un événement tout aussi marquant de la lutte de libération du peuple algérien contre le joug colonial, qui s’est déroulé en France. Car il est bon de rappeler que la Révolution algérienne est la seule dans l’Histoire qui fut exportée sur le sol ennemi, jusqu’au cœurde la capitale coloniale, Paris.

Ce jour-là, la mobilisation est exceptionnelle (environ 30 000 personnes). Des dizaines de milliers d’immigrés algériens (appelés alors Français musulmans d’Algérie), hommes, femmes et enfants, répondent à l’appel de la Fédération de France du FLN (Front de Libération National) qui leur demande de manifester pacifiquement, dans les rues de Paris, et ce, pour braver le couvre-feu discriminatoire imposé par Maurice Papon, préfet de police à Paris, sous couvert de Michel Debré, alors Premier ministre.

Papon, faut-il le rappeler, avait déjà fait son entrée dans l’Histoire par la petite porte pour le premier rôle qu’il joua dans la répression impitoyable à Constantine lorsqu’il y était préfet et inspecteur général de l’administration (1956-1958), ainsi que pendant la Deuxième guerre mondiale, dans l’organisation de la déportation de juifs vers le camp d’extermination d’Auschwitz.

Cette nuit-là, c’est une véritable marée humaine d’Algérien.nes endimanché.e.s, accompagné.e.s de leurs enfants, qui sortent sans aucune arme (les ordres du FLN étaient stricts, même pas de canif), braver l’interdit, en marchant côte à côte, la tête haute, les mains nues, presque joyeux, pour revendiquer leur algérianité et s’opposer à l’interdiction de sortir de 20h30 à 5h30 ainsi qu’à celle de se regrouper, notamment.

C’est alors que Paris, ville des lumières, se transforme en véritable ville des ténèbres où des milliers de policiers, gendarmes, pompiers et harkis entrent en scène pour prendre part à une répression des plus sanglantes et des plus aveugles. Ils massacrent sauvagement, exécutent à bout portant et noient des hommes dans la Seine (on parle de 150 cadavres d’Algériens repêchés dans la Seine, entre Paris et Rouen). La violence est sans limites.

La brutalité de la répression se poursuivra au-delà de la nuit du 17 octobre, pendant plusieurs jours, dans les centres d’internement où les manifestants arrêtés seront parqués, affamés, subiront sévices et tortures, et où certains seront même exécutés. N’oublions pas les femmes qui le lendemain sortiront en masse pour s’enquérir de leur mari en allant manifester devant les commissariats et les centres de détention avec leurs enfants. Elles seront à leur tour bousculées, sauvagement frappées, jetées manu militari en prison et même enfermées dans des centres psychiatriques. La plus jeune victime s’appelait Fatima Bedar, avait quinze ans, et était sortie manifester à l’insu de ses parents.Son corps sera retrouvé dans le canal Saint-Denis, ainsi que son cartable.

Pour mesurer l’ampleur de la violence de la répression policière, je laisserai la parole à Claude Bourdet (conseiller municipal et journaliste à France-Observateur) qui un certain 27 octobre 1961 interpelle le préfet de police Papon, en plein conseil municipal de Paris : «Parlerai-je de ces Algériens couchés sur le trottoir, baignant dans le sang, morts ou mourants, auxquels la police interdisait qu’on porte secours ? Parlerai-je de cette femme enceinte, près de la place de la République, qu’un policier frappait sur le ventre ? Parlerai-je de ces cars que l’on vidait devant un commissariat du Quartier Latin, en forçant les Algériens qui en sortaient à défiler sous une véritable haie d’honneur, sous des matraques qui s’abattaient sur eux à mesure qu’ils sortaient ? Parlerai-je de cet Algérien interpellé dans le métro et qui portait un enfant dans ses bras ? Comme il ne levait pas les bras assez vite, on l’a presque jeté à terre d’une paire de gifles. Ce n’est pas très grave, c’est simplement un enfant qui est marqué à vie (…)».

La gravité des événements est telle qu’elle fait dire à deux historiens britanniques (Jim House et Neil MacMaster, Les Algériens, la République et la terreur d’Etat, Tallandier, 2008) qu’«il s’agit de la répression d’Etat la plus violente qu’ait jamais provoquée une manifestation de rue en Europe Occidentale dans l’histoire contemporaine».

Dans un témoignage émouvant, le moudjahid Mohamed Ghafir dit Moh Clichy, acteur des manifestations du 17 Octobre 1961 nous dit : «Le bilan est lourd, très lourd. On dénombre plus de 12 000 arrestations, des centaines de morts, jetés dans la Seine, jonchant les boulevards, abattus par balle, plus d’un millier de blessés et d’aliénés à jamais, pour la vie. Le peuple français était frappé de stupeur». Un autre témoignage tout aussi émouvant est celui de Paul Rousseau, ancien policier, qui à l’époque est l’un des dirigeants du syndicat général de la police, et qui cette nuit-là, était en service au pont de Clichy à Clichy La Garenne (Hauts-de-Seine).

Témoin direct de la folie meurtrière de ses collègues, il cherche à les raisonner, et quelques jours plus tard, dénoncera leurs actes odieux dans plusieurs articles de presse qui marqueront les esprits et dérangeront les autorités. Il témoigne, en ces termes : «Le raid fut rapide et en une demi-heure, les ponts étaient recouverts de sang. (…) J’ai vu qu’on se débarrassait des corps en les jetant dans la Seine, je les vois encore flotter.» Il précise que pas un policier n’a été ni tué ni blessé.

Ses prises de position courageuses lui vaudront une suspension, puis une mutation disciplinaire, et même une condamnation à mort par l’OAS (Organisation armée secrète). A 78 ans, Paul Rousseau, qui ne s’est jamais remis de ce qu’il a vu, sera décoré le 17 octobre 2011 de la Médaille d’Or de la ville de Clichy La Garenne pour ses prises de position contre le préfet Maurice Papon lors des événements tragiques du 17 Octobre 1961. Lors de la cérémonie, envahi par l’émotion, il prononcera ces mots simples : «Je ne suis pas un policier exceptionnel, juste quelqu’un qui voulait faire son métier, protéger les biens et les personnes». Ce même jour, le maire de Neuilly-sur-Seine refusera d’autoriser un rassemblement commémoratif sur le Pont de Neuilly…

Ce témoignage me renvoie aux vers de Kateb Yacine :

Peuple français, tu as tout vu,
Oui, tout vu de tes propres yeux,
Et maintenant vas-tu parler ?
Et maintenant vas-tu te taire ?
(Extrait du poème La gueule du loup)

Le massacre d’Etat est longtemps dénié par les autorités françaises, jusqu’à ce qu’il soit frileusement reconnu, sans pour autant désigner les responsables, par un communiqué de presse de l’Elysée le 17 octobre 2012, sous le président François Hollande à l’occasion du 51e anniversaire de la manifestation. Il «reconnaît avec lucidité, au nom de la République, la sanglante répression au cours de laquelle ont été tués des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance».

Avant lui, en 2001, Bertrand Delanoë, alors qu’il était maire de Paris, a le courage de regarder l’Histoire en face en faisant dévoiler sur le Pont Saint-Michel, lieu-même d’où des manifestants furent précipités et noyés dans la Seine, une plaque commémorative dédiée aux «nombreux Algériens tués lors de la sanglante répression de la manifestation pacifique du 17 Octobre 1961». C’est la première plaque commémorative de France dédiée aux Algériens, et il sera seul pour la dévoiler puisqu’aucun membre du gouvernement ni de l’Elysée ne s’est déplacé. Après une minute de silence en hommage aux victimes, cette douloureuse cérémonie se poursuivra dans le silence, car Delanoë ne fera pas de discours…

Seules quelques youyous de femmes algériennes déchireront le ciel parisien pour honorer la mémoire des martyrs tombés ce jour-là. Une commémoration des plus ambiguës… Neuf ans plus tard, une autre plaque sera inaugurée sur le Pont de Clichy La Garenne. Ce début de reconnaissance officielle (2001) est considéré comme un geste de provocation et ne manquera pas de soulever la colère des syndicats de policiers, de provoquer des manifestations de rues dans les rangs de l’extrême droite, ainsi qu’un incident au sein de l’Assemblée nationale française que les députés de droite quittent momentanément.

Paris, la ville où la Déclaration universelle des droits de l’Homme fut adoptée et signée, ne reconnaît pas encore que les massacres commis ce jour-là contre des civils algériens sortis manifester pacifiquement sont des crimes d’Etat.

Il est de notre devoir de nous souvenir du 17 Octobre 1961, de nous souvenir de Fatima Bedar et de tous les autres, d’honorer la mémoire de nos parents et grands-parents, torturés, noyés, tués cette nuit-là sous les lumières des lampions de Paris, afin qu’aujourd’hui nous puissions vivre dans une Algérie indépendante.

Il y a de cela soixante ans et pourtant les plaies de cette nuit-là ne sont pas encore pansées. Notre longue Histoire pèse plus lourd que nous, et bien plus lourd que ceux qui continuent à la nier, à la travestir, et même à la salir, en bafouant au passage le sacrifice suprême de millions de martyr.e.s. Souvenons-nous et soyons dignes de leur sacrifice…

Allah yerham nos martyres.

 

Par Mme  Yamina Miri Aït Abdelmalek

Fille et belle-fille de cadres de la Fédération de France du FLN

 

 

 


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