Idir, quatre Lettres et un grand destin | El Watan
toggle menu
dimanche, 05 juillet, 2020
  • thumbnail of elwatan05072020




Idir, quatre Lettres et un grand destin

06 mai 2020 à 9 h 02 min

Idir nous a quittés alors que le Monde est plombé par les douleurs de la pandémie. Il nous a quittés en laissant dans notre petit monde intime la tristesse de l’Absent. Nous le savions malade, très malade, nous ne pensions pas qu’il allait mourir. Il a tellement fait partie de nous, que nous le pensions immortel, comme tous ces symboles qui ne meurent jamais. Nous pensions qu’il était immortel comme son nom, comme le patriarche Vava Inouva.

De son vrai nom Hamid Cheriet, Idir un nom si court et si simple, deviendra le grand Idir pour le monde entier et le toujours Hamid pour nous. On se demandera toujours comment une éternité culturelle naîtrait d’une si simple et si douce mélodie rejaillie des entrailles de la mémoire collective, des chants d’une tradition ancestrale transmise de génération en génération et de bouche en bouche.

Les escaliers de la bibliothèque universitaire

Idir, le chanteur, est né au début des années 1970, alors que la berbérité était éreinté par le confinement de l’idéologie de l’exclusion et alors que commençaient à pousser les timides lueurs et les premiers balbutiements de la protestation. Idir est, en effet, né de ce sentiment naïf et sain que tout était dans notre passé dont nous pouvions faire l’avenir et dont nous rêvions si craintivement, mais avec, au fond, bien de la fierté aussi dissimulée qu’elle pouvait l’être. Avec sa chanson, Idir était devenu une espèce rare de ces leaders politiques troubadours, à la Bob Dylan et à la Joan Baez ; avec Vava Inouva, il devenait le déclencheur d’un éveil dissimulé dans la mélodie d’une berceuse. Il se passait, avec lui, quelque chose que personne n’avait imaginé ; cette chanson sauvée par la mémoire des grands-mères allait chaque jour, un peu plus, devenir un «tube» mondial.

Pourtant, tout avait commencé si simplement, si docilement et si secrètement à la fois. Hamid Cheriet qui avait la passion de ses études de géologie et celle, plus secrète, des sons de sa guitare, s’asseyait avec un petit groupe sur les escaliers de la bibliothèque universitaire d’Alger, pour gratter quelques notes de musique, avant qu’un jour ne naisse cette étincelle qui allait éclairer la chanson kabyle et, au-delà même, la sincérité d’une quête de soi et d’un sentiment d’épanouissement.

C’était un jour de 1972, toujours sur les mêmes escaliers, Hamid accompagnait délicatement ses notes de musique des paroles de Vava Inouva. Parmi ce petit groupe de copains, il y avait une autre voix, une voix douce et gentille, celle de d’une camarade qui reprenait posément les paroles de Hamid, comme pour répéter les berceuses au coin du feu. C’était une étudiante, comme lui, Nacira qui venait d’une petite ville du Sud, qui ne connaissait pas un mot de kabyle mais qui avait la voix et la parole justes, pour répondre en écho à Hamid, dans un parfait duo chanté. Ce qui n’était qu’un jeu d’amusement au milieu d’un groupe de copains, allait trouver, quelques semaines plus tard, une scène, une scène inattendue et inespérée qui deviendra le point de départ d’une immense carrière.

La Fête des Cerises

Tout allait commencer, en 1973, à Larbaa Nath Irathen qui était devenue par le Saint des cerises, un lieu où convergeaient les désirs de se retrouver et de se ressourcer. Aux Cerises d’Icherridhen dont parlait l’écrivain Jules Roy, venait s’ajouter le sentiment d’exister culturellement, avec cette mémoire de la résistance de 1870 durant laquelle les cerises représentaient «le sang versé pour une cause sacrée».
Les organisateurs de la «Fête des Cerises» de Larbaa Nath Irathen avaient, dans leur spontanéité, prévu une manifestation culturelle au cours de laquelle devait se produire la troupe Imazighen Imoula qui faisait à la fois du théâtre, de la musique et tout ce qui pouvait ressembler à de la culture. A l’époque, tout était bon à prendre ! C’est à cette occasion que nous avions convaincu Hamid de monter sur scène, avec Nacira, pour chanter, pour la première fois, sur scène, Avava Inouva.

Ce fut un triomphe ! Idir était né, avec lui un grand chanteur qui ne se savait pas. La salle reprit le chant «Aker ammis umazigh» avec le drapeau national et le garde à vous des gendarmes présents pour contrôler que «tout se passait normalement». C’était un moment irréel au cours duquel l’interdit se produisait avec liberté. Les cours de Mouloud Mammeri étaient transposés dans une salle de spectacle, à l’occasion d’une fête qui ne devait être que champêtre. Cette fête devint finalement un moment festif insoupçonné au cours duquel un certain Idir s’était fait connaître par un air et des paroles qui feront le tour du monde.

Ce fut une parenthèse et l’année d’après, la Fête des Cerises dégénéra par un affrontement entre la gendarmerie et des manifestants qui n’avaient pas accepté que l’on interdise la production de chanteurs kabyles. Qu’importe, le «la» était donné et la nouvelle vague de la chanson berbère allait prendre la suite de Slimane Azem, Cheikh Nouredine, Hsissen, Djamila et tous ces chanteurs nés pendant la colonisation et dont la voix avait été quelque peu suspendue, au nom de la révolution de l’uniformisation.

Idir était devenu le symbole de cette nouvelle culture des arts qui alliait les airs du passé et les instruments du temps présent. Idir venait de poursuivre la grande œuvre de Taos Amrouche qui avait sauvé les chants traditionnels de l’oubli, pour les transmettre dans les rythmes de la jeunesse de son temps.

Le s fit que, pour suppléer l’absence d’un chanteur qui devait se produire à la Chaîne 2 de la Radio d’Alger, on fit appel à Idir. Vava Inouva, après être monté à la petite salle des fêtes de Larbaa Nath Irathen, allait descendre à l’auditorium de la RTA. Le triomphe se répandait dans toute l’Algérie et Idir, ce prénom donné par Hamid pour ne pas être reconnu, allait devenir un nom connu et célébré en Algérie, avant de l’être dans le Monde.

La conquête du monde

Pendant quelques années, on perdit de vue Idir qui s’éclipsa de la scène, pour faire son service militaire, avant de partir à l’étranger, avec le sentiment qu’il serait mieux et qu’il serait, certainement, plus libre. Il faut dire qu’à l’époque, c’était le temps des lendemains où il ne risquaient pas de chanter de sitôt ; les étals des marchés se vidaient et les paroles se bâillonnaient. Le devoir national accompli, Idir émigra pour quelques temps qui allaient durer très longtemps ; il le fit comme tant d’autres, comme tous ceux qui allaient connaître, à côté du sentiment d’être des exilés, celui d’avoir quelque part réussi à rendre grâce à l’épanouissement de leurs savoirs et de leurs dons.
A l’étranger, Idir allait réussir à donner à Vava Inouva un destin international. Les paroles des grands-mères, si longtemps confinées là-haut dans les villages de Kabylie, allaient voyager dans de nombreuses langues du monde pour être portées par les radios et les télévisions étrangères.

Ce conte merveilleux de Kabylie était fredonné par des chanteurs célèbres et des anonymes en grec, en français, en arabe, en espagnol et dans toutes ces autres que là-haut dans la montagne, on ne soupçonnait même pas qu’elles existaient.

Après la conquête des langues d’ici et d’ailleurs, Idir alla à la conquête des grands noms de la scène internationale, pour mêler sa voix à celle d’Aznavour, de Enrico Macias et de bien d’autres. Il n’oublia pas de mêler sa voix à Cheb Mami, son petit frère d’exil qui, lui, était venu du Rai et de Saïda pour porter un bout de cette culture algérienne qui s’était éteinte dans les commémorations officielles.

Le destin de Idir le chanteur et de Hamid l’homme s’est arrêté par une soirée du 2 mai 2020. Il manquera à la culture amazighe, à la culture algérienne et à la culture universelle, comme leur ont manqué avant lui, Taos Amrouche, Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, Matoub Lounès et bien d’autres encore.

 

 

Par  Pr. Mohamed Lahlou

Professeur à l’université d’Alger et ancien professeur émérite à l’université de Lyon
[email protected]



S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!