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Hommage à Serge Michel, un Algérien de cœur et de mérite

28 septembre 2020 à 10 h 29 min

Faites preuve de gentillesse envers tous ceux que vous rencontrez, leur combat est peut-être plus dur et plus risqué que le vôtre, et s’ils sont morts, semez leurs valeurs pour récolter la liberté, votre liberté», disait fièrement le moudjahid Larkèche Akli Kaci d’Aït Yirathen.

Et nul n’est plus digne à cette gentillesse et à la haute considération algérienne (posthume pour certains) que ces Français qui, par profonde conviction, se sont jetés corps et âme et en toute conscience sur le terrain de la mort pour la libération de l’Algérie.

Parmi ces Français libérateurs, aux destins singuliers pour la plupart, figure Serge Michel, un grand révolutionnaire que l’Algérie d’aujourd’hui a le devoir de réhabiliter dans son histoire et pour son avenir ! L’indice le plus révélateur de la valeur humaine, intellectuelle, politique et révolutionnaire de Serge Michel, l’Algérien de cœur et de mérite, est la confiance aveugle que lui devait, ainsi qu’à Frantz Fanon, son compagnon, dans la même cause d’ailleurs, l’intransigeant et charismatique Abane Ramdane. Ils étaient parfaitement adoptés par le glorieux FLN et devinrent naturellement parmi les plus proches collaborateurs de l’architecte de la Révolution à Tunis, dans le service non moins sensible de la propagande et de la presse.

Mais ceci s’est produit après sa première révolution dans laquelle il en est sorti vainqueur : la révolution sur son être ! «J’ai longtemps été persuadé de me débarrasser de moi», écrivait-il. Armé de cette première révolution sur soi, Serge Michel rentrait de plain-pied dans une autre Révolution qui se voulait plus large, plus périlleuse, plus nationaliste, plus africaniste et plus humaniste, car inscrite dignement dans le souffle et le mouvement révolutionnaire de décolonisation à travers le monde.

Ceci était une conséquence logique de sa vaste culture multidisciplinaire et ses fréquentations d’hommes de culture et d’intellectuels engagés au point où pour mieux chevaucher activement les vents de la liberté, il en a pris un pseudonyme à deux révolutionnaires qui l’ont marqué que sont : Louise Michel, anarchiste et figure du mouvement ouvrier (1830-1905) et Victor Serge, anarchiste engagé en Europe (1890-1947).

Cette vaste culture a façonné son «nouveau être» (est-ce déjà un modèle «d’homme neuf», d’avant l’heure, dont parlait déjà son ami F. Fanon ?) Et elle en a produit inévitablement un libertaire résolument convaincu, à la force de pousser toutes ses limites puisque, selon lui, «le quotidien n’a de sens que dans la démesure» à condition que celle-ci aille dans le sens de la libération des esprits et des «Damnés de la terre» où qu’ils soient !

L’Algérie qui le séduit grâce à Kateb, Sénac,  Galliero, Issiakhem, etc., voir le cercle d’intellectuels de La Casbah, sa première vraie escale politico-culturelle où bouillonnait déjà le nationalisme algérien, était sa porte idéale également pour battre de ses ailes même pour l’Afrique, devenue son véritable champ de prédilection à la concrétisation de ses rêves les plus fous et ses idéaux les plus libertaires.

Toutefois, une originalité criante, brusque le plus imperturbable des indifférents, il atterrissait en Algérie, en amoureux de l’Algérie et de l’Afrique mais bien plus, en Européen qui «va-t-en guerre» contre les Européens colonialistes de cette terre aux infinis trésors où, paradoxalement, les richesses n’ont servi qu’à collectionner à ce jour de multiples tragédies (terrorisme, faim, crime, harga, épidémies, guerres civiles…).

Le colonialisme, héroïquement combattu, a laissé sereinement sa place au post colonialisme avec ses proliférations prédatrices grâce à ses valets corrompus qui sévissent encore en Afrique, en nous faisant rappeler que la grande histoire est encore à achever parce que justement beaucoup de militants nationalistes ou de révolutionnaires sincères sont peu ou pas du tout connus de cette nouvelle génération si inquiète pour son pays. L’absence de vrais repères, occultés par une histoire falsifiée et instrumentalisée, nous mène droit vers la mort.

Il y va de l’avenir à la fois du pays et du continent. Voilà l’urgence ! La vocation journalistique, de pratique et de formation de Serge Michel ne lui a pas été de tout repos et l’a propulsé, pour ainsi dire, sur tous les fronts dangereux ou même impénétrables de la presse engagée. Il collaborait au journal La République algérienne de Ferhat Abbas auquel il écrivait aussi ses discours. Un contact précieusement décisif que lui établit son ami Ali Boumendjel.

En Tunisie, il animait l’émission «La voix d’Algérie», créée en 1956 au Caire, devenue à Tunis, en 1957, «La voix de la République algérienne». Il collaborait, avec Frantz Fanon, Rédha Malek…, dans la rédaction d’El Moudjahid, sous la responsabilité de Abane Ramdane, relégué à la direction du journal pour sa position, qui lui a créé beaucoup d’ennemis, surtout parmi les colonels de l’extérieur, qui ne supportaient pas «la primauté du civil sur le militaire». Abane chargea même Serge Michel de créer une page du journal El Moudjahid en arabe, alors qu’il ne connaissait pas un mot en arabe, en «…imposant une ligne politique qui ne satisfait pas toujours les arabophones». Pour cette page, S. Michel disait à ses collègues qu’il acceptait, mais «quand les Algériens s’y mettront vraiment à la langue arabe».

En Tunisie, il fut chargé par Abane d’approcher les cinéastes René Vautier et Pierre Clément, arrivés en Tunisie en 1957, qui lui ont déclaré leur souhait d’intégrer la lutte pour libérer l’Algérie. Ils ont mis leur savoir, leur professionnalisme, leur matériel et leurs vies au service de l’indépendance en filmant, cette fois-ci, en direct, à l’intérieur même des champs de bataille, du feu et de la mort, comme, par exemple, le film L’Algérie en flamme, produit personnellement pour le FLN par René Vautier. Serge Michel a été également à l’origine du succès de la collaboration pour la réalisation du film La Bataille d’Alger entre son ami réalisateur du film Gilles Pentecorvo, qu’il a ramené de Rome et Yacef Saâdi, son auteur.

En 1964, il créa le journal Alger, ce soir qui fut d’une grande réussite parce qu’«il donnait la parole aux dockers qu’à leurs ministres», en plus de la vraie image qu’il reflétait de l’Algérien et de sa société. Il le créa avec son ami, Mohamed Boudia, le grand militant de gauche progressiste et défenseur hyper actif de la cause palestinienne, assassiné à Paris en juin 1973 par le Mossad. Et le pouvoir de l’époque n’a même pas eu le devoir de condamner le lâche assassinat ! En1960, le Congo accède à l’indépendance. Patrice Lumumba, son jeune Premier ministre, en tournée internationale, est reçu à Tunis par le GPRA.

Touché par sa réputation internationale des peu reluisantes, conséquence à une compagne dénigrante savamment orchestrée par la CIA et la Belgique son colonisateur, à l’intérieur et à l’extérieur du Congo, Lumumba a eu l’idée géniale de demander le soutien du GPRA dans le but, entre autres, de redorer son blason mais surtout avoir l’estime et la confiance des journalistes.

C’est Serge Michel que lui conseilla depuis les USA l’ambassadeur de Guinée, et le GPRA a accepté sans la moindre hésitation. Serge Michel, en missionnaire et représentant du GPRA au Congo, a rejoint Lumumba, qui l’a accueilli par camion, dès son arrivée à l’aéroport et le chargea de plusieurs fonctions : attaché de presse, rédacteur, relations avec la presse internationale, les radios et tv, publications de propagande, préparation des conférences de presse et leurs discours… au point où le ministre de l’Information se demandait qu’est-ce qui lui restait à faire ? Toutes ces fonctions lui étaient données officiellement par décret par Lumumba !

Le discours historique de Lumumba devant le roi belge pour l’indépendance, très virulent, et dans lequel il a exprimé clairement que les intérêts des colonisateurs sont finis et toutes les richesses seront désormais pour le peuple congolais ! Le sort de Lumumba fut scellé. Trahi et abandonné par ses collaborateurs corrompus, il fut capturé, incarcéré et coupé en morceaux, puis jeté dans un fût d’acide pour qu’il fonde, dans le but de le priver d’une tombe, afin d’éliminer tout recueillement populaire à même de ressusciter son combat et sa pensée par son peuple, ainsi que par les générations futures.

Cette traitresse besogne fut planifiée par la Belgique et la CIA et l’exécutant n’était autre que leur docile valet et serviteur, le général Mobutu, qui devint sans surprises Président. Serge Michel était fidèle à son ami Lumumba jusqu’à la dernière minute, même si juste avant, Frantz Fanon, en mission au Congo en août 1960 avec Omar Oussedik, lui proposa de laisser tomber Lumumba, complètement isolé, et d’aller plutôt avec Kasavubu, le Président. Son refus était catégorique et ses positions demeuraient inchangées malgré que sa vie se jouait à ce moment sur quelques minuscules détails, et il en fut miraculé ! Mobutu, qui le traquait depuis, lui a ouvertement exprimé son mépris et sa haine, même du vivant de Lumumba déjà.

Serge Michel a publié Uhru Lumumba en hommage à la grandeur révolutionnaire de son très proche et fidèle ami, Patrice Lumbumba, ses moments d’héroïsme, de risques, d’histoire, et de douleur à la fois. Mais un questionnement légitime taraudait son esprit sa vie durant. Serge Michel n’arrivait pas à comprendre et croire comment «les meilleurs nationalistes, anticolonialistes, visionnaires de l’avenir de leurs peuples, ces bêtes noires du colonialisme avec lesquels il a étroitement partagé le meilleur et le pire, les risques et périls des luttes de libération, que furent Ramdane Abane et Patrice Lumumba, soient froidement exécutés par les leurs !»

Deux chances de sauvetage incontestable que leurs pays respectifs et toute l’Afrique regretteront pour longtemps. On y est déjà ! Au festival panafricain de 1969 à Alger, Serge Michel y prenait part dans l’organisation en fin connaisseur de l’Afrique, aux côtés du ministre Seddik Benyahia.

De célèbres figures révolutionnaires furent conviées à l’instar de ses amis : «Black panther», Amilcar Cabral, Henri Lopès, etc. Mais l’invité le plus en vue fut Ernesto Che Guevara, qui disait en 1963 qu’«Alger est la Mecque des avant-gardes révolutionnaires». Mais avant, Serge Michel a publié en décembre 1964 une interview de lui dans Alger, ce soir.

En décembre 1964, le «Che», sur invitation de Bachir Boumaza, ministre de l’Economie, passe un séjour en Algérie pour préparer discrètement son voyage révolutionnaire au Congo. Il s’est donc entretenu avec beaucoup de diplomates, de politiciens, de révolutionnaires et, bien sûr, Serge Michel qu’il voulait tant prendre avec lui au Congo pour venger la mort de son ami Lumumba, mais en vain ! Il l’invita chez lui et ils ont passé une nuit blanche à parler de politique, de religion mais surtout de l’Afrique, du Congo et de Lumumba.

La déception fut grande pour Serge et le «Che» qui, dit-on, pensait que l’Algérie a trahi sa Révolution. De retour du Congo, le «Che» donna sa première interview à Serge Michel pour Alger, ce soir. Et là il lui étala ses amertumes, ses blessures béantes de cette méconnaissable Afrique par «le danger des divisions et celui de l’alliance des forces impérialistes et des bourgeoisies locales». L’avenir lui a bien donné raison, 56 ans après ! Serge Michel quitta l’Algérie pour l’Italie, poussé par la dictature de Boumediène, ce «président qui prenait tant de liberté qu’il n’y avait plus pour les autres».

Serge Michel, le foncièrement anti-Albert Camus, qu’il n’aimait pas parce que pour lui il n’avait pas pris de position digne d’un intellectuel en faveur des Algériens opprimés du colonialisme français et qui, à ses yeux, s’offrait gravement en spectacle chaque jour. Il est sorti les poches vides malgré les offres et les propositions de ce souffle révolutionnaire pendant que la majorité de ses ex-collègues et ex-collaborateurs étaient devenus des milliardaires, grâce à leur complicité, au détriment de leurs peuples, avec l’ennemi du jour et de la nuit. Il a surpassé des misères matérielles fréquentes, mais sa dignité, ses valeurs, son combat sont restés intacts, sa véritable richesse que tous les milliards du monde ne peuvent se permettre.

Etre intellectuel et révolutionnaire de surcroît, c’est avant tout être fidèle à ses principes et surtout vaincre toute tentation de quelque nature qu’elle soit ! Serge Michel, c’est aussi cela pour mémoire ! En1994, Ghardaïa l’a encore accueilli une nouvelle fois, mais c’était à l’hôtel «El Djanoub», où votre serviteur travaillait à l’époque. L’Etat algérien l’a pris en charge et une voiture avec chauffeur à sa disposition.

Il avait une suite où je me rendais parfois. Il y avait des livres éparpillés sur son lit, des feuilles volantes écrites et ainsi que des papiers par terre parce que la poubelle débordait. Sa radio était aussi tout le temps allumée et réglée sur les infos pour entendre encore les battements du monde. Elle était sa fidèle compagne face à sa solitude, son vide et ses amertumes, me disais-je avec du recul. Il écrivait à l’époque des articles sur Ghardaïa.

A ce moment, il était assez malade ; il respirait mal et devenait parfois nerveux. Pour anecdote où j’en fus personnellement témoin, il a appelé le réceptionniste complètement noyé par des dizaines de clients, qui a malgré lui mis du retard pour lui répondre, c’était franchement impossible. L’après-midi à sa sortie en ville, il croise le directeur à la réception et lui fit part de l’incident. Celui-ci s’est gentiment excusé en lui rappelant que le réceptionniste était des plus gentils. Ce qui était d’ailleurs vrai.

Serge Michel lui lança immédiatement à la figure : «Monsieur le directeur, dans notre vie il ne suffit plus d’être gentil ; il faut être efficace !» Quelle belle leçon de révolutionnaire qui nous apprend que le monde meilleur n’est possible que si l’homme est efficace ! L’efficacité très chère à Serge Michel se voyait sur ses innombrables missions difficiles, presqu’impossibles, et un environnement humain de dimension historique internationale.

L’efficacité n’est-elle pas déjà le secret de réussite de son parcours à hauts risques ? N’est-ce pas ce petit mot (efficacité) qui a donné au monde ce grand Serge ? Ce héros, algérien de cœur entier, méconnu et très déçu par l’après-indépendance du pays, qu’il aimait à mort, était, faut-il le rappeler, le premier à avoir eu l’honneur d’enlever fièrement le drapeau tricolore du fronton du siège de l’actuel gouvernement pour y hisser celui de l’Algérie. Il a eu certes un enterrement officiel à El Alia.

Mais est-ce suffisant ? N’est-il pas du devoir de l’Algérie, Etat, peuple, et amis qui l’ont côtoyé surtout, de le ressusciter pour l’éternité, afin d’inspirer ses arrières-petits fils aAlgériens de son glorieux parcours en réinterrogeant pour un meilleur usage ses mémoires, son expérience, ses pensées, ses visions, etc ? N’est-ce pas une des rares portes de salut et de sursaut de patriotisme désintéressé et «efficace» ? Serge Michel est un destin exceptionnel qui doit nécessairement renaître dans nos cœurs, pour peu que des témoignages de ses proches ou de connaisseurs soient apportés, pour ses arrière-petits-enfants à travers ce monde fragilisé par le manque de relève. Ce manque nourri justement par la méconnaissance fatale de nos meilleurs repères historiques.

Merci pour tout Serge Michel, le frère des Algériens et des opprimés, mais surtout excuse-nous tes douleurs et tes déceptions. Tôt ou tard ta justice et ta juste valeur te seront rendues et que la jeunesse du monde fera inévitablement, pour le malheur de tous les oppresseurs et prédateurs de tous les pays, de ta vie, un honorable cas d’école, pour la justice et la liberté qui en ont encore tant besoin aujourd’hui, mieux que demain, parce que demain, ce sera peut-être trop tard !

Par Salah Zeggane , Ancien journaliste

Source : Serge Michel, un libertaire de la décolonisation, de Marie Joëlle Rupp.


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