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Hommage à Djamila Bouhired : Vaillante moudjahida en temps de guerre et modèle de modestie en temps de paix

02 juillet 2019 à 10 h 10 min

C’est avec une forte réprobation que les Algériens ont appris, il y a quelques jours sur la Toile, les divagations de certains esprits malintentionnés qui, donnant libre cours à leurs instincts malsains, débitent des propos haineux et diffamatoires touchant l’honorable moudjahida Djamila Bouhired.

Nonobstant les mesures pouvant être prises contre une énergumène, en particulier, prêchant la haine et la discorde, nous contribuons pour notre part à rendre un vibrant hommage au nom de tout le peuple algérien à la brave combattante en retraçant son parcours militant occupé en grande partie par le grave et éprouvant procès qu’elle a eu à affronter.

Contexte politique et militaire

Tenu à partir du 20 août 1956, le Congrès de la Soummam constitue un tournant important dans la lutte armée en définissant les objectifs de la Révolution et en posant les instances tant sur le plan politique que militaire. Sur le plan politique, ont été institués le Conseil National de la Révolution Algérienne (CNRA), instance suprême et parlement de la Révolution, et le Conseil de coordination et d’éxécution (CCE), son organe exécutif. Sur le plan militaire, l’Armée de libération nationale (ALN) s’est vu réorganisée sur le plan territorial par la création de wilayas venues se substituer aux six zones en vigueur et, sur le plan fonctionnel, par la création des unités de l’armée, des grades au nombre de 10 dont le plus haut est celui de as-Sagh ath-Thani (colonel) habilitant à commander la wilaya, ainsi que les soldes et allocations familiales des membres de l’ALN.

Le congrès donna à Alger un statut spécial, la Zone autonome d’Alger (ZAA), structurée en deux branches : politique et militaire, regroupant 12 000 militants répartis en trois zones. Ainsi, la branche militaire était commandée par Yacef Saadi, placé sous le contrôle de Larbi Ben M’Hidi, et la branche politique était dirigée par Brahim Chergui, supervisé par Abane Ramdane et Benyoucef Ben Khedda.

Bénéficiant le 7 janvier 1957 des pleins pouvoirs pour rétablir la sécurité à Alger dans le cadre de la «Bataille d’Alger», le général Massu lançait ses troupes de la 10e DP (Division Parachutistes) sur les traces des deux branches de la ZAA pour les démanteler, suite à la grève des Huit jours, du 29 janvier au 8 février 1957, ayant secoué les autorités coloniales, et les attentats à l’explosif qui s’en sont suivi, exécutés par les fidaïyine dans un certain nombre d’endroits, faisant plusieurs morts et blessés parmi les Français.

Les opérations des commandos du FLN exécutées sur ordre du CCE visaient, d’une part, à briser l’étau dressé par les autorités coloniales sur la capitale et relayé par les opérations terroristes exécutées le 10 août 1956 par les ultras français à la rue de Thèbes, provoquant l’effondrement de quatre immeubles et faisant 26 morts et 36 blessés et, d’autre part, à porter la lutte dans la capitale, prouvant au monde la mobilisation du peuple algérien derrière le FLN, guide de la Révolution. Consécutivement au démantèlement des deux branches de la ZAA au moyen du recours systématique à la torture, les membres du CCE, Ramdane Abane et Benyoucef Ben Khedda quittèrent Alger pour Tunis et Larbi Ben M’hidi fut arrêté puis exécuté. Ainsi, la ZAA avec ses deux branches fut, en l’absence de Brahim Chergui, arrêté, prise en charge par Yacef Saadi jusqu’à son arrestation en septembre 1957.

Le rôle de la femme algérienne pendant la «Bataille d’Alger» a été des plus actifs, en particulier en matière de renseignement, de port d’armes et de pose de bombes. Parmi les femmes combattantes, citons Zohra Drif, Hassiba Ben Bouali, Djamila Bouazza (décédée le 10 juillet 2016), Djamila Bouhired à qui était confiée, par Yacef Saadi, la mission d’agent de liaison, et bien d’autres. C’est à l’âge de 20 ans que Djamila Bouhired rejoignit le FLN en aidant son oncle Mustapha à abriter les moudjahidine et dont elle fut témoin du meurtre, en mars 1957, à La Casbah par les parachutistes. Membre actif du réseau Yacef Sadi, Djamila Bouhired a posé sa bombe en septembre 1956 au Milk Bar. La suivirent, dès janvier 1957, Djamila Bouazza au Coq Hardi, Hassiba Ben Bouali à la Cafétéria et Zohra au bar Otomatic.

L’arrestation

C’est le 9 avril 1957 que fut arrêtée Djamila Bouhired à la rue du Sphinx, à la Casbah, alors qu’elle était en possession de documents importants adressés à Ramdane Abane, le responsable de la Wilaya IV et membre du CCE. La jeune fidaïya a opposé une résistance farouche aux parachutistes pour les empêcher de mettre la main sur le contenu de son sac, et c’est à ce moment-là qu’une balle est sortie, la touchant à l’épaule, avant de s’évanouir. A peine eut-elle reprit connaissance qu’elle fut conduite en prison où elle fut, durant trois jours (les 17, 18 et 19 avril) soumise à un interrogatoire serré et éprouvant sous la gégène (torture à l’électricité) à différents endroits du corps, en particulier dans la nuit du 17 au 18 où la torture a duré de 21h au lendemain à l’aube, et ce jusqu’à la perte de connaissance.

Les paras n’ont même pas épargné sa blessure à l’épaule en la tailladant sauvagement. Un mois après, Djamila Bouazza, à peine âgée de 20 ans, fut arrêtée. Le destin les a réunies dans la même prison où elles subirent les pires tortures : violences physiques et arrosage à l’eau froide en plein hiver, et leur astreinte à rester, toute la nuit, mouillées. Malgré les souffrances endurées sous la torture, Djamila Bouhired n’a soufflé mot, prouvant ainsi son extraordinaire courage face au péril qui la menaçait. Égale à elle-même, la jeune fidaïya s’est montrée digne et sereine. Elle a adressé, le 16 mai 1957, au juge d’Instruction militaire Boyeux une lettre lui rappelant sa plainte du 27 avril adressée au doyen des juges d’Instruction réclamant la désignation d’un expert à l’effet de l’examiner tout de suite pour constater les séquelles des tortures qu’elle a subies.

Ces deux demandes étaient restées lettre morte. Au fil des jours, les dérives de l’Instruction allaient crescendo au point où Djamila Bouhired fut privée de l’assistance de son avocat Jacques Vergès, non avisé pour assister aux interrogatoires de sa cliente comme le stipule la loi. Il ne tardera pas à annoncer son retrait de la phase de l’Information, protestant contre les aveux extorqués, attribuant à la jeune combattante la fabrication de bombes ainsi que sa privation de rendre visite à sa cliente. Plus grave sans doute, pendant cette période d’instruction, fut la tentative de rapt par les ultras dont firent l’objet Me Vergès et ses deux confrères, Me Moutet et Me Gauthrat – connus pour avoir brillamment défendu en 1953 Marie Besnard, accusée d’avoir empoisonné à l’arsenic son mari et quelques membres de sa belle-famille pour s’emparer de l’héritage et qui finit par être acquittée.

Le procès

Le procès de Djamila Bouhired et de sa sœur de combat Djamila Bouazza était prévu pour septembre 1957. En attendant, Me Vergès s’occupait à Paris de ses affaires ainsi que de l’état de santé chancelant de son père. En tout cas, rien n’exigeait qu’il vienne à Alger en ce moment-là. Contre toute attente, les autorités judiciaires coloniales décidèrent arbitrairement d’avancer le procès au 11 juillet 1957, sans en aviser Me Vergès qui dut apprendre la nouvelle par un ami 48 heures avant le jour d’audience. Il va sans dire que cette manière de procéder est une violation des droits de la défense consacrés aussi bien en droit interne qu’en droit international.
Le procès s’ouvrit donc le 11 juillet 1957 devant le Tribunal permanent des Forces armées (TPFA) d’Alger.

À Djamila Bouhired étaient adressés trois chefs d’accusation et non des moindres : «association de malfaiteurs», «complicité d’assassinat» et «destruction d’édifices par une substance explosive», faits prévus et réprimés respectivement par les articles 265, 59 – 296 – 302, et 435 du Code pénal.

A peine ouverts les débats que le président du tribunal Renard, devant l’absence de Me Vergès, désigna d’office Me Laîné, avocat au barreau d’Alger, pour assister Djamila Bouhired. Celle-ci protesta, s’enferma dans le silence, réclamant son avocat. En dépit des lourdes charges pesant sur l’accusée, Me Laîné ne mit pas plus de quelques minutes pour sa défense qui se veut en fait une accusation tant il ne tarda pas à reconnaître l’accusée coupable.

C’est l’exemple type de la défense de connivence nous rappelant celle du procès de Prague en 1952 où les avocats désignés pour défendre Slansky, secrétaire général déchu du PC tchécoslovaque, et ses co-accusés, chargèrent leurs clients et qualifièrent même les faits qui leur sont reprochés de trahison. Drôle de défense que celle si prompte à prendre le relais de l’accusation, fabriquée de toutes pièces de surcroît ! Sans doute le cas de Me Laîné est plus grave puisque cet avocat fut désigné, non pas par la Sécurité avec une feuille de route dictée d’avance comme ce fut le cas dans le procès Slansky, mais par le tribunal-même le jour d’audience et en dehors de toute directive annihilant son libre arbitre.

A peine terminée la défense de Me Laîné que Me Vergès fit irruption dans la salle d’audience qu’il trouva pleine de parachutistes, venus renforcer la pression au prétoire et se réjouir des souffrances endurées par les accusées dans ce procès expéditif, dépouillé de toute garantie des droits de la défense. Le jeune avocat ne put cacher sa colère devant cette parodie de procès et lança aux juges : «Est-ce que nous sommes ici devant un tribunal ou à un meeting d’assassinat ?» Cette réflexion, on ne peut plus énergique, irrita le commissaire du gouvernement (le procureur militaire) qui, se dressant de son siège, demanda au tribunal d’empêcher l’avocat de poursuivre la parole d’autant que son confrère, Me Laîné, désigné d’office, avait déjà plaidé.

On voit bien comment la machine judiciaire coloniale a tout fait pour éteindre la voix de Me Vergès, redoutant la défense de rupture à laquelle il donnait vie durant la guerre d’Algérie et dont il est devenu le promoteur. Durant le procès, Djamila Bouhired était restée vigilante et digne comme lors de l’Instruction. Elle ne souffla mot sur les secrets de la Révolution et se mura derrière le silence, protestant contre les embûches dressées à son avocat.

En revanche, elle s’est déclarée fière de son appartenance à la Révolution. Voici son dernier mot avant le retrait du tribunal pour délibérer : «La vérité est que j’aime mon pays et je veux le voir libre, et c’est pourquoi je soutiens la lutte du Front de Libération nationale.

Cela seul vous conduit à me condamner à mort après les tortures que j’ai subies de vos mains, comme vous avez tué mes frères Ben M’hidi, Boumendjel et Zeddam. Mais vous ne devez pas oublier qu’en nous tuant, vous assassinerez les traditions de liberté de votre pays et exposerez son avenir au danger, et qu’en plus, vous ne pourrez pas empêcher l’Algérie d’être indépendante.» Cette déclaration est une gifle cinglante au colonisateur et restera gravée en lettres d’or dans les annales de l’Histoire.

Après moins d’une heure de délibéré, le tribunal rendit sa sentence et condamna Djamila Bouhired et sa sœur de combat Djamila Bouazza à la peine capitale.

La grâce et la libération

Djamila Bouhired attendait en prison son sort, maintenant que l’affaire a connu son épilogue puisque l’exécution de la peine était prévue au 8 mars 1958. Mais quatre mois après le verdict, l’affaire refit surface en France grâce à l’effet de la brochure «Pour Djamila Bouhired» éditée en novembre 1957 par Me Vergès et Geoges Arnaud, l’auteur du célèbre roman Le Salaire de la peur porté sur les écrans. Cette brochure se veut une défense pour Djamila Bouhired et une réprobation des conditions déplorables dans lesquelles s’était tenu le procès.

Cette brochure, par laquelle Me Vergès luttait déjà pour la grâce, a eu un écho en France où elle est portée à la connaissance même du général de Gaulle à Villacoublay (arrondissement de Versailles) et dans les autres parties du monde où, en Egypte, Youssef Chahine commençait en 1957 le tournage de son film Djamila l’Algérienne.

Détenue à la prison Barberousse, à Alger, Djamila Bouhired a insisté auprès de son avocat, Me Vergès, de n’entreprendre aucune démarche pour demander la grâce. «Un combattant, dit-elle, n’a pas à demander la grâce, par principe.» Tout en tenant à respecter la volonté de la jeune moudjahida, Me Vergès restait en contact avec le bureau du Conseil supérieur de magistrature (CSM) en prévision de son éventuelle convocation par le président de la République. Il fut agréablement surpris dans ce bureau par des milliers de lettres et télégrammes provenant de tous les coins du monde et demandant la grâce pour Djamila Bouhired.

Ce flot incessant de courriers n’a pas manqué de toucher le président de la République, René Coty, qui, le 13 mars 1958, décida d’accorder la grâce à Djamila Bouhired ainsi qu’à ses sœurs de combat, Djamila Bouazza et Jacqueline Guerroudj, et de commuer la condamnation de mort en peine de travaux forcés à vie.

Ne s’arrêtant pas là, maître Vergès et Georges Arnaud redoublaient d’efforts pour extraire Djamila Bouhired des affres des prisons algériennes et la transférer aux prisons en France pour la sauver de l’enfer de Barberousse où elle a terriblement souffert suite des complications de sa blessure à l’épaule, aggravée par les tortures affligées par les paras et par le refus des autorités pénitentiaires de lui prodiguer les soins nécessaires de surcroît.

A Barberousse, Djamila Bouhired était parmi cinq femmes condamnées elles aussi à mort dont deux d’entre elles partageaient une pièce étroite, dépourvue de toute condition élémentaire de vie.
C’est dans ces conditions qu’elle apprit la nouvelle de la mort de son frère Ilyes, un jeune de 16 ans arrêté par las parachutistes. A tout cela s’ajoutait l’interdiction de son avocat de lui rendre visite.
Les efforts de Me Vergès et de Geoges Arnaud ont fini par être couronnés de succès et Djamila Bouhired fut transférée à la prison de la ville de Pau, au sud-ouest de la France. Elle y resta peu de temps avant de rejoindre la prison de Fresnes, dans la région parisienne, pour cause de complications une nouvelle fois de sa blessure à l’épaule.

Là, elle s’est sentie plus apaisée en présence de dizaines de prisonniers politiques algériens et a pu rencontrer le Dr Ahmed Taleb Ibrahimi et Yacef Saadi.

Libérée le 18 avril 1962 au lendemain du décret du 22 mars de la même année portant amnistie générale des «faits en relation avec les événements d’Algérie», en application des Accords d’Evian du 18 mars 1962, Djamila Bouhired rentra au pays, satisfaite d’être témoin du triomphe de la Révolution dont elle est l’une de ses valeureuses moudjahidate. Elle partagea sa joie avec son peuple en liesse à la déclaration de l’indépendance, le 5 juillet 1962.

Elle fut l’invitée de plusieurs pays frères et amis où elle était reçue avec chaleur et admiration, notamment dans les milieux littéraires et artistiques qui ont salué sa bravoure, ce que le l’auteur algérien Charbit Ahmed Charbit, professeur à l’Université de Annaba, a pris soin de rassembler dans son ouvrage en arabe Le Livre de Djamila Bouhired paru en 2011 aux éditions ENAG. Par ailleurs, citons parmi ces œuvres s’étalant de 1957 à l’indépendance, le film Djamila l’Algérienne de Youssef Chahine, les poèmes Djamila Bouhired du Syrien Soleymane Al-I’ssi, Repose-toi, Djamila du Dr Salah Kherfi, Jeanne d’Arc des Arabes, Djamila Bouhired, de Mamoud Souleymane Al-Khafif, Djamila de Nazek Al-Malaïka et Djamila Bouhired de Nezzar Qabbani.

Parmi les œuvres dramatiques, citons l’opérette Djamila de Kamel ash-Shannawi et la très longue pièce de théâtre Le drame de Djamila de l’Egyptien Abderrahmane Al-Sharqawi. S’ajoutent à cela plusieurs entretiens accordés à la brave combattante. Pour notre part, nous lui attribuons le qualificatif de «dompteuse de généraux». Sans doute l’image marquante à l’ère de l’indépendance est la grande modestie, sa réserve vis-à-vis des tenants successifs du pouvoir et ses très rares sorties devant les médias.

Le fait qu’on la voie parmi le peuple au hirak témoigne de l’humilité qui la distingue et son engagement permanent pour le bien du pays. Djamila Bouhired est vraiment l’une des dames du siècle et notre fierté nationale.

 

 

Par Abdelhamid Zeroual

Avocat, ancien magistrat, ancien journaliste
[email protected]

 


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