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Gilets jaunes et régulation démocratique (1re partie)

25 décembre 2018 à 11 h 04 min

Au-delà des revendications immédiates, disparates et parfois contradictoires qu’il exprime, le mouvement des «gilets jaunes» est le signe le plus récent d’un mal profond qui touche l’ensemble des sociétés depuis l’avènement, puis la domination, de la mondialisation au cours des trente dernières années.

Un mouvement qui, à bien des égards, est le «petit frère» des mouvements sociaux de type «émeutier» en vogue dans bien des pays pauvres, ou encore des «printemps arabes» qui ont fleuri, il y a quelques années, au sud de la Méditerranée.

Car la misère, les questions de dignité et le déficit démocratique n’ont pas de frontières. Ils sont, eux aussi, mondialisés. Pour mieux le comprendre, retour sur l’évolution économique et politique mondiale de ces trente dernières années.

La mondialisation en bref

Aujourd’hui, tous les pays sont enserrés, plus ou moins fortement et violemment, dans le processus de mondialisation ultralibérale, dont le symbole le plus fort est la toile d’araignée de l’internet. Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur la mondialisation. Mais, il me paraît utile d’en retracerles principales caractéristiques.

Processus contemporain, qui n’a rien à voir avec la seule expansion des échanges ou l’internationalisation des capitaux, la mondialisation représente, pour la première fois dans l’histoire, la possibilité pour les entreprises de produire librement, à travers une multitude de réseaux, de n’importe quel point du monde pour vendre dans n’importe quel autre point du monde, dans une sphère des échanges physiques et financiers qui s’élargit sans cesse et touche désormais toutes les activités humaines, légales et illégales.

En effet, grâce aux moyens prodigieux nés de la révolution scientifique et technique, que l’on appelle «la nouvelle économie», les capitaux financiers peuvent se mouvoir à la vitesse de la lumière et les capitaux techniques s’installer, sur fond de concurrence féroce, où bon leur semble depuis que les frontières économiques et politiques, symbolisées par la chute du Mur de Berlin, sont tombées une à une au cours du dernier quart du XXe siècle.

Pour cela, il a aussi fallu que des organisations puissantes, les entreprises transnationales, imposent la restructuration radicale, parfois violente, de l’ensemble des activités productives dans le monde et l’ajustement à leurs règles aux états/nations et à leurs citoyens.

Pour les pays du Nord, il en résulta l’émergence de la nouvelle économie, la montée en puissance des marchés financiers et une formidable concentration du capital à coups de fusions/acquisitions, privatisations, réduction des services publics et autres mécanismes de dérégulations (notamment boursière, aérienne et énergétique).

Pour les pays du Tiers-Monde et de l’Est, tout cela prit la forme de programmes de stabilisation et d’ajustement structurel, impliquant, sous le contrôle du FMI, de façon plus ou moins débridée, l’ouverture des frontières, la dévaluation de la monnaie nationale, la libéralisation du commerce, la privatisation des entreprises publiques.

Ainsi, la transnationalisation des entreprises s’est accélérée. Se conjuguant avec la multiplication des faillites d’entreprises et de banques au Nord et l’effondrement des appareils de production au Sud et à l’Est, elle a conduit à une impressionnante concentration du capital et à la soumission des activités productives au capital financier et commercial. Il est aujourd’hui de plus en plus difficile de connaître l’origine des capitaux à la base de l’investissement, ou de savoir ce qui est production «nationale» dans chacun des pays.

Dans bien des secteurs d’activité, près des deux tiers de la production sont le fait de multiples sous-traitants installés dans les pays riches, dans les pays de l’Est ou du Tiers-Monde. Les entreprises elles-mêmes n’ont plus de véritable identité. Au point qu’on se demande aujourd’hui à quoi peut correspondre la mention du lieu de fabrication qui accompagne la présentation d’un produit. Ni le pays ni même l’entreprise n’ont de réelle signification.

De plus, bien qu’en situation de concurrence, les entreprises fabriquent de plus en plus de produits en commun. On appelle cela la «coopétition», c’est-à-dire la coopération sur fond de concurrence exacerbée. De grandes entreprises connues par leurs marques ou modèles ne produisent plus ; elles se contentent de concevoir un produit, d’en assurer la promotion et la distribution sur tous les marchés du monde.

Traduisant à la fois la complexité et la flexibilité financière, technique et juridique des réseaux et alliances qui se nouent et se dénouent, comme autant de toiles d’araignée, à l’échelle planétaire, et l’intégration économique qui s’en est suivie.

Le premier résultat de tout cela fut le retour d’une croissance mondiale qui s’était essoufflée depuis la fin des Trente Glorieuses, ces années de progrès qui s’étalèrent de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 1970. Cette nouvelle croissance, tirée par les Etats-Unis, bien que fragile, traduisait une amélioration de la productivité mondiale et un formidable essor de la création de richesses à l’échelle de la planète.

C’est ainsi que le PIB mondial a été multiplié par trois en 30 ans, et que les exportations mondiales ont été multipliées par neuf au cours de la même période. Avec, cependant, de gigantesques effets pervers.

En 2017, le PIB mondial avoisinait les 80 000 milliards de dollars, mais près de 25% du revenu mondial se trouve aux Etats-Unis, 22% en Union européenne, et désormais 15% en Chine, soit près des deux tiers. Plus grave, ces richesses sont de plus en plus concentrées entre les mains d’une minorité d’individus, le plus souvent apatrides, alors que la grande majorité de la population mondiale n’en reçoit que des miettes.

Ainsi, en 2018, les 100 premières sociétés transnationales enregistrent une capitalisation boursière de 20 000 milliards de dollars contre 8402 milliards en 2009, soit une multiplication par près de 2,5 en neuf ans.

Ce faisant, les 500 plus grosses transnationales détiennent désormais un tiers de la richesse mondiale et deux tiers du commerce mondial, alors qu’elles n’emploient que 0,75% de la main-d’œuvre mondiale, quand plus d’un milliard parmi les plus pauvres de la planète doivent aujourd’hui se partager 1% de cette richesse ! Ces dernières années ont vu une augmentation accélérée de leurs bénéfices.

Sur ces 500 entreprises les plus riches de la planète, 80% sont issues des cinq principaux pays industrialisés, et plus de 40% des seuls Etats-Unis. Plus précisément encore, sur les 10 premières transnationales, 8 sont américaines. Et, en termes d’activités, sur les 25 premières entreprises mondiales (hors banques et assurances), 12 sont liées au pétrole et à l´automobile, 10 aux NTIC et 2 à la grande distribution.

Depuis 2015, le patrimoine cumulé des 1% les plus riches du monde dépasse celui des 99% restants. Pis encore, 62 personnes possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale ! Et, cette fracture ne cesse de s’élargir : en 2017, les 500 personnes les plus riches du monde possèdaient plus de 5 300 milliards de dollars, soit près de deux fois le PIB de la France, et ont gagné 900 milliards de dollars, soit quatre fois plus qu’en 2016 !

Cette concentration de la richesse planétaire traduit ainsi la fulgurante montée en puissance d’une nouvelle aristocratie mondiale dont les revenus rentiers (de la finance, du commerce, des services ou du foncier) dominent dans la structure mondiale des revenus au détriment des profits et des salaires.

La part de ces derniers dans le revenu mondial a diminué de plus de 10% en moins de 15 ans, et tombe à un niveau bas jamais atteint historiquement. Cette prédominance des revenus rentiers traduit la fin du capitalisme fordiste, fondé sur la logique productive du couple salaires/profits et sur l’alliance entre les entrepreneurs et les salariés, à l’origine de la croissance post-Seconde Guerre mondiale.

Symbole du nouveau capitalisme patrimonial, les actionnaires imposent désormais une alliance aux gestionnaires contre les salariés et autres jobless. C’est le fondement de la politique de corporate governance, désormais à l’honneur dans la gestion des grandes entreprises.

Les effets en termes de régulation

Pour obtenir ces résultats, le processus de mondialisation a imposé l’expansion de la régulation par les forces du marché et sa financiarisation partout dans le monde, ce qui a conduit au recul de la régulation publique dans tous les domaines, y compris dans le domaine politique, et à la marginalisation de la régulation citoyenne. En particulier, la régulation publique a cédé face aux forces du marché dans plusieurs domaines essentiels.

Les Etats du monde ont d’abord accepté depuis 1971, sans grande résistance, le monopole du dollar réserve mondiale (même si l’euro tente, depuis quelques années, de lui contester ce rôle) et de financer l’énorme déficit public américain, contribuant à faire de ce pays le plus endetté de la planète.

Globalement, en 2018, sa dette publique est de plus de 21 000 milliards de dollars, soit une augmentation de 1200 milliards en une année, générant plus de 500 milliards de dollars d’intérêts chaque année !

Tout cet endettement permet de financer un déficit budgétaire de 779 milliards de dollars pour 2019, grâce à l’épargne du reste du monde. Pour cette même année, ce déficit budgétaire résulte, notamment, du budget de la défense qui dépassera les 700 milliards de dollars !

Tout aux ordres du lobby militaro-pétrolier, le Congrès américain, loin de s’inquiéter du volume de cette dette, continue d’en autoriser l’augmentation pour couvrir, entre autres, les besoins résultant de la guerre au Moyen-Orient.

C’est dire, selon un responsable de l’Agence française de développement (AFD) que «lorsque le pays le plus riche de la planète vit à ce point au-dessus de ses moyens, le financement du développement des autres relève de la quadrature du cercle».

Les Etats du monde, déconnectés des stratégies planétaires des entreprises, ont également accepté sans sourciller la pression insupportable à la baisse de la part des salaires provoquée par le processus de mondialisation. Pour augmenter la productivité et réduire les coûts, les Etats ont réduit les charges des entreprises et fermé les yeux sur toutes sortes de pratiques, plus ou moins légales, visant à diminuer la part des salaires (contrats précaires, travailleurs détachés).

Aux Etats-Unis, véritable chef d’orchestre, les résultats ont été spectaculaires  : le pays a retrouvé sa place de leader mondial, mais ses citoyens en ont payé la facture, et elle est lourde. Les employés sont désormais sommés de choisir entre le licenciement ou la réduction de leurs salaires. Ainsi, en moins de 15 ans, plus de 40 millions d’Américains ont perdu leur emploi.

La plupart d’entre eux ont fini par en retrouver un, mais, dans deux tiers des cas, ils ont dû se contenter de salaires plus faibles et de conditions de travail plus mauvaises. Dans certaines entreprises, les employés, par crainte de licenciement, ont accepté des réductions de salaires de 10 à 15%. Ainsi, de grandes entreprises américaines ont réduit leurs frais salariaux de près d’un tiers et privé des centaines de milliers de personnes de leur emploi.

Par ces pratiques, on estime qu’au niveau de tous les pays de l’OCDE, la part des salaires est passée, en moyenne, de 73% du chiffre d’affaires des entreprises dans les années 1970 à 64% dans les années 2000. Quelle que soit la couleur politique des gouvernements en place. C’est dire que les salariés sont loin de bénéficier des formidables gains de productivité engendrés par la révolution scientifique et technique.

A contrario, les entreprises transnationales obtiennent des performances financières record, et la part des bénéfices des entreprises dans le revenu national cumulé des pays du G7 n’a jamais été aussi élevée. En Europe et ailleurs, les grandes entreprises, notamment bancaires et pétrolières, obtiennent ainsi des bénéfices faramineux, tout en poursuivant la diminution de leurs charges salariales et le nombre de leurs employés.

Les Etats ont également baissé les bras en matière fiscale pour ce qui est des entreprises et de leurs dirigeants. Espérant la relance de l’investissement et de l’emploi, ceux-ci ont favorisé la baisse des impôts les touchant. Cette baisse s’est accélérée sous l’effet de la mondialisation. Pis, les entreprises transnationales prennent un malin plaisir à se jouer des différences de règles et de régimes fiscaux dans le monde afin de réduire leurs charges fiscales.

C’est ce qu’on appelait l’évasion fiscale et qu’on désigne désormais, pudiquement, sous le vocable d’optimisation fiscale. D’une part, elles déclarent leurs déficits dans les pays où les résultats sont les plus imposés, et d’autre part elles présentent leurs bilans bénéficiaires dans les pays où les taux d’imposition sont les plus faibles, voire inexistants.

Il n’est pas rare, selon cette stratégie, qu’une entreprise obtienne des bénéfices exceptionnels dans une de ses petites filiales n’ayant aucune activité de production, dans un pays à régime fiscal laxiste ou dans un paradis fiscal, alors qu’elle est déficitaire pour son activité principale de production dans son pays d’origine, parce que l’impôt sur les bénéfices y est considéré comme pénalisant.

D’où une perte sèche au niveau des recettes fiscales pour le pays concerné. Ces pratiques, difficilement contrôlables et encore moins sujettes à sanctions, sont à l’origine d’une formidable pression à la baisse de la fiscalité sur les entreprises et les hauts revenus.

Là encore, les Etats-Unis ont été les déclencheurs de ce processus au niveau mondial. Dès 1986, ils décidèrent de réduire de 12% l’impôt sur les bénéfices des sociétés de capitaux, obligeant tous les pays industrialisés à suivre l’exemple.

Ainsi, en Allemagne, les taux moyens d’imposition des bénéfices des entreprises passèrent de 37% en 1980 à 25% au milieu des années 1990. A titre d’exemple, en 1991, l’empire Siemens versait encore 50% de ses bénéfices aux quelques 180 Etats où il exerce ses activités.

En quatre ans, cette proportion a chuté à… 20% ! Et, ce n’est pas fini, en 2016, le taux moyen d’impôts sur les bénéfices en Europe est de 22,8%. Aux Etats-Unis, le taux est actuellement de 39%, mais Donald Trump s’est engagé sur un objectif de 15% lors de son mandat. En France, il est aujourd’hui encore de 33% … mais un objectif de 28% est fixé pour 2020 !

Au même moment, le taux global de prélèvements obligatoires (impôts+cotisations sociales) qui frappent l’ensemble de la population et des entreprises est supérieur à 43% (un record), soit  plus de 1 000 milliards de dollars pour l’année 2017 !

Autrement dit, désormais, le système de l’impôt combine de façon apparemment contradictoire délestage fiscal en direction des grandes entreprises et de leurs dirigeants, et matraquage fiscal à l’égard des populations et des petites entreprises. D’où le «ras-le-bol fiscal » à l’origine du mouvement des « gilets jaunes».

De la sorte, les budgets des Etats ont été privés de richesses colossales au profit des entreprises transnationales sans véritable contrepartie : les compressions de personnels se sont multipliées, les créations d’emplois n’ont guère été significatives, les blocages ou diminutions des salaires se sont poursuivis et le chômage est devenu permanent même lorsqu’il a connu une baisse. Que dire par ailleurs de toutes les pratiques dont font usage les grandes entreprises et leurs dirigeants en matière de fraude et d’évasion fiscales, sur fond de manipulation de leurs bilans, comptes financiers et déclarations fiscales ? Il n’est qu’à se rappeler les scandales financiers et fiscaux à répétition – mêlant spéculation, fraude et corruption – touchant de grands groupes transnationaux, qui défrayèrent l’actualité au cours des années 1990-2000. Le dernier date de décembre 2018 et met en cause Carlos Ghosn, le président de Renault-Nissan.

Non contentes de diminuer leurs masses salariales et de réduire fortement leurs impôts, les transnationales, usant souvent du chantage à la délocalisation, ont également obtenu des Etats le financement d’une grande partie de leurs investissements sur ressources publiques, c’est-à-dire celles de l’ensemble des contribuables, notamment les salariés.

Là également, tout a été essayé et généralement obtenu. Les Etats ont octroyé des terrains gratuits à de nombreux investissements, avec leurs moyens de communication (route, chemin de fer, télécommunications), l’électricité et l’eau. Par ailleurs, des subventions allant jusqu’à 25 ou 30% de l’investissement sont consenties pour qu’une entreprise s’installe dans telle ou telle zone. Plus encore, dans certains pays du G7, les transnationales ne paient que la moitié des frais de construction de leurs nouvelles usines.

Que dire enfin des exonérations fiscales totales que les transnationales obtiennent pour dix ans et plus dans bien des pays du Sud et de l’Est ? Il arrive ainsi que les transnationales ne financent qu’un cinquième du coût de leurs investissements.

Plus grave, cela ne les empêche guère, en cas de retournement de leur santé financière ou pour améliorer leur rentabilité, de quitter le pays sans crier gare pour se délocaliser dans un pays «plus accueillant», entendez par là «où les charges sont encore plus faibles».

Comme ce fut le cas d’ArcelorMittal pour le site de Florange, en 2012. Le 13 décembre 2018, au terme de l’accord de six ans conclu entre Lakshmi, son propriétaire, et le gouvernement français, on apprend que les hauts fourneaux, à l’arrêt depuis cette date, «ne seront jamais rallumés». L’officialisation de la nouvelle interviendraen 2019 car ArcelorMittal ne souhaite plus utiliser ce site auquel «il veut trouver une autre utilisation».

Le chantage à l’emploi ou à la délocalisation permet ainsi de réduire au minimum les dépenses d’investissements transnationaux. Or, selon la Cnuced, aucun critère objectif ne justifie plus ces avantages fiscaux et financiers accordés par les Etats à ces empires économiques.

Ces pratiques coûtent ainsi plus de 50 milliards d’euros par an à un pays comme l’Allemagne. De la sorte, les transnationales réduisent d’autant les recettes budgétaires des Etats.

Ceux-ci, par ailleurs souvent en situation budgétaire difficile et soumis, comme en Europe, aux difficiles critères de convergence, se voient alors obligés de réduire leurs dépenses publiques, notamment sociales, pour maintenir les «équilibres macroéconomiques» : éducation, santé et autres services publics voient les ressources publiques diminuer comme peau de chagrin et tombent peu à peu dans la sphère marchande.

Jusque-là, dans les pays démocratiques, la politique de régulation des Etats consistait à redistribuer la richesse nationale «du haut vers le bas». C’est ce qu’on appelait la justice sociale : enlever à ceux qui ont trop pour redonner à ceux qui n’ont pas assez. C’était, en quelque sorte « le ruissellement » de la solidarité nationale et non celui attendu des forces du marché.

Désormais, sous la pression de la nouvelle aristocratie mondiale, les Etats se transforment en véritables agents des transnationales et des marchés financiers vers lesquels ils redistribuent la richesse «du bas vers le haut », des pays du Sud et de l’Est vers les pays du Nord. Partout, la régulation publique, ou ce qu’il en reste, tend à devenir, sous le prétexte de la compétitivité, la sous-traitante de la régulation par le marché.

Par ailleurs, en termes juridiques, tout ce processus se traduit par la prédominance du droit des affaires sur les droits humains, sociaux et environnementaux.

Sous la houlette des grandes organisations supranationales (FMI, Banque mondiale, OMC…), droit de propriété et droit des contrats se renforcent et s’imposent de plus en plus aux Etats et aux législations nationales alors que les droits humains, sociaux et environnementaux sont mis en cause : réforme des systèmes collectifs de protection sociale, modification des codes du travail et blocage de toute perspective en termes climatiques  conduisent, sous la justification d’une plus grande flexibilité du travail, à une plus grande insécurité économique, sociale et environnementale.

Comment comprendre autrement la diminution des salaires, la réduction des contrats à durée indéterminée, la multiplication du travail en intérim, la floraison des contrats à durée déterminée, l’émergence des systèmes individuels et privés de santé et d’éducation, ou encore les contrats d’assurance et les systèmes de retraite par capitalisation ?

Comment comprendre autrement tous les blocages dans les négociations environnementales et la volonté de certains gouvernements (dont celui de Donald Trump) de se retirer de l’Accord de Paris conclu en décembre 2015, à l’issue de la COP21 ?

Enfin, en termes politiques et géostratégiques, on assiste à un triple processus. D’une part, le recul de la démocratie (nationale et locale) et une brutale montée des nationalismes, des populismes, des autoritarismes et des mouvements identitaires, qui se nourrissent de l’aggravation des inégalités pour favoriser le repli sur soi, les haines sociales et les tensions intercommunautaires.

D’autre part, l’absence de pouvoir politique supranational (notamment en Europe) en mesure d’accompagner et de réguler la mondialisation économique. Enfin, la disparition de la guerre froide, loin de signifier la fin des affrontements, se poursuit par l’expansion du marché de l’armement et la montée des conflits (guerres, terrorisme) partout dans le monde, avec un épicentre dans le monde musulman.

Un nouveau monde tripolaire et des fossés qui se creusent

Ce recul de la régulation publique traduit l’émergence d’un nouveau monde tripolaire, fondé sur une nouvelle division transnationale du travail, qui favorise l’élargissement de plusieurs fractures économiques et sociales dans chacun des pays et consacre une véritable dérive économique des continents.

Avec l’effondrement du bloc socialiste et la crise du Tiers-Monde au cours des années 1980, la mondialisation met fin à la division internationale du travail, fondée sur les Etats-nations et leurs frontières, signant par-là la fin d’un monde tripolaire constitué des pays capitalistes, des pays socialistes et du Tiers-Monde.

La nouvelle division transnationale du travail est construite par et pour les transnationales, dans un monde désormais ouvert et sans frontières économiques.

Cette division transnationale du travail réduit, comme on l’a vu, la régulation des Etats à la portion congrue, celle qui sert de faire-valoir aux entreprises transnationales, dans un nouveau monde tripolaire constitué de l’aristocratie mondiale, de pays riches de plus en plus inégalitaires et de pays tiers mondialisés.

En termes de population, ce nouveau partage du monde est particulièrement révélateur des inégalités qu’il induit : 40 à 50 millions d’apatrides constituent l’aristocratie mondiale (soit moins de 1% de la population du globe) contrôlent la plupart des entreprises transnationales et détiennent plus d’un tiers de la richesse mondiale ; 1,5 milliard de personnes vivent dans les pays riches, dont près de 200 millions d’entre eux en-dessous du seuil de pauvreté ; plus de 5,5 milliards d’habitants vivent dans les pays tiers mondialisés de l’Est et du Sud de la planète, pour 2,8 milliards d’entre eux dans une extrême misère économique, sociale et politique.

Pour arriver à cela, notamment dans les pays du Sud et de l’Est, la mondialisation exclut ces pays et leurs populations aussi bien du monde de l’aristocratie mondiale que du club des pays riches, pour en faire des pays pourvoyeurs de ressources matérielles et humaines bon marché, de nouveaux marchés porteurs ou des zones de placements à forte rentabilité.

Dans ce sens, tous ces pays sont soumis, programme d’ajustement oblige, aux mêmes critères de convergence par le bas : salaires dérisoires et insécurité sociale, fiscalité sur les entreprises et les investissements réduite, privatisations à grande échelle, taux d’intérêt élevés, libre-circulation des capitaux, disparition des barrières douanières, dévaluation des monnaies nationales…

Dans cette nouvelle configuration, ce qui caractérise le mieux ces pays, c’est la montée des inégalités sociales et l’augmentation de la pauvreté relative, de la précarité et de l’exclusion de la population, particulièrement des femmes, des enfants et des petits retraités. Dans les pays tiers mondialisés, même dans l’économie formelle, les choses semblent évidentes : les taux de chômage y sont particulièrement élevés, les salaires dérisoires, la misère insupportable.

Ainsi, en Thaïlande, aux Philippines, en Chine le salaire horaire minimum se situe autour d’un dollar et au mieux à trois dollars. En Algérie, le salaire minimum mensuel est de 180 dollars en 2018. Au Viet Nam, le salaire moyen mensuel est de l’ordre de 170 dollars et de 148 dollars en Egypte ! Le fait d’avoir un emploi n’est d’ailleurs pas une sinécure.

Les conditions de travail sont insoutenables : journées de travail de 12 heures et plus, non-respect des normes de sécurité, absence de protection sociale, législation laxiste (notamment pour le travail des enfants), absence de représentation syndicale, harcèlement moral et sexuel…

Tout concourt à une baisse drastique du niveau de vie des populations et à l’augmentation de leur misère morale et sociale, dans un environnement défiguré et pollué par une urbanisation rapide, anarchique et incapable d’accueillir et de loger les millions d’individus qui y cherchent refuge dans l’espoir d’échapper à une misère encore plus grande dans les campagnes.

Que dire de ce qui se passe dans l’économie informelle de ces pays, qui couvre parfois jusqu’à 50 ou 60% de l’économie officielle ? Dans les pays riches, la situation, toutes proportions gardées, n’est guère plus brillante. Après que la sonnette d’alarme fut tirée à plusieurs reprises par les syndicats, le mouvement citoyen des « gilets jaunes » vient le rappeler avec force et détermination.

On est là dans un monde très éloigné de la vision libérale idyllique selon laquelle la régulation marchande, pudiquement appelée le «laisser-faire, laisser-aller», est censée assurer de façon automatique le bonheur de tous, notamment grâce à un commerce international «gagnant-gagnant», et un rattrapage des premiers de la classe par les plus faibles (la fameuse thèse du ruissellement par les premiers de cordée).

Un libre-échange dans lequel on exige que les capitaux et les biens circulent librement mais dont on continue d’exclure la libre-circulation des hommes, au moins hors des zones considérées «homogènes» (type Union européenne).

Malgré l’actualité sordide qui focalise, à juste titre, sur les drames de l’immigration, notamment clandestine (à laquelle se conjugue la détresse des réfugiés chassés de leurs pays par les guerres, le terrorisme et l’autoritarisme), il faut se rappeler que les migrants ne représentent encore que 3% de la population mondiale : 56 millions en Europe, 47 millions en Amérique du Nord, 50 millions en Asie et 16 millions en Afrique.

Autrement dit, comme vient de le souligner le Pacte sur les migrations de Marrakech, 97% de la population mondiale ne migre pas ! La loi d’airain du capitalisme mondial, c’est bien l’immobilité du facteur humain, fondement principal de l’échange inégal ! (à suivre)           

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