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mercredi, 03 mars, 2021
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Faut-il croire aux excuses des hommes politiques ?

20 août 2019 à 9 h 24 min

J’ai consacré ces vingt dernières années à votre service, et Dieu est témoin de ma sincérité et de ma loyauté», écrivait le chef d’Etat démissionnaire, Abdelaziz Bouteflika, dans sa lettre d’adieu aux Algériens.Evoquant ses actions, il les a qualifiées de «satisfaisantes pour certaines et pour d’autres moins», arguant du fait que le propre de l’action humaine est qu’elle est toujours à parfaire.

«L’erreur étant humaine, je vous demande pardon pour tout manquement, par une parole ou un geste à votre égard et, comme toute chose a une fin, je vous fais mes adieux, même s’il n’est pas facile pour moi de vous exprimer toute la sincérité de mes sentiments», avait ajouté le chef de l’Etat, poussé à démissionner par les jeunes du hirak qui, ainsi, ont écrit une page glorieuse de l’histoire contemporaine de l’Algérie, un certain 22 février 2019.

Ces excuses de Abdelaziz Bouteflika, quelque peu tardives, sont-elles utiles ?

Avant, faut-il s’en souvenir, la principale qualité d’un homme politique algérien était l’indifférence, voire l’arrogance et le mépris. Aujourd’hui, merci le hirak, c’est l’empathie !
Quand on a failli, le reconnaître et demander pardon à ceux que l’on a pu blesser est certes significatif, pour autant, il ne s’agit pas non plus de «s’excuser», c’est-à-dire définir soi-même les modalités de son absolution, comme l’a fait le Président déchu : «Je veux demander pardon à ceux, parmi les enfants de ma patrie, envers lesquels j’aurais, sans le vouloir, manqué à mon devoir…»

Pour autant, il n’a pas fait de réel mea culpa, relèvent les observateurs.
S’excuser ne signifie pas donc que tout est oublié ! Est-ce à dire que la technique du «n’avoue jamais» ne tient plus dans ce qui reste du système politique dégénéré qui a mené le pays à la faillite ?

Le président déchu avait-il eu raison, tel un impénitent, de «battre sa coulpe», pour reprendre une formule d’usage ?

Pour une majorité d’Algériens, le pardon de Abdelaziz Bouteflika est tardif et ne peut que renvoyer à une image de «tous pourris» ! Sa lettre de démission «forcée» éclabousse l’ensemble de la classe politique, à un moment où des Premiers ministres, des ministres et des hommes d’affaires défilent à une vitesse grand V devant les magistrats instructeurs et sont écroués, pour la plupart… Ce qui irrite et inquiète en même temps.

La défiance entre les Algériens et ceux qui les ont gouvernés, qui les gouvernent aujourd’hui, ou qui s’apprêteraient à le faire, a atteint un seuil intolérable !
La rupture est-elle consommée ? Les hommes politiques ont-ils perdu de leur crédibilité ?

Le pardon demandé par Abdelaziz Bouteflika intervient après trop de mensonges pour être crédible, disent les étudiants !

Une fois que la faute est reconnue, c’est plus difficile de critiquer. On ne critique pas quelqu’un qui se fait humble. Bouteflika l’était-il à travers le style qu’il a adopté pour s’adresser, une dernière fois, aux Algériens ?

Selon le linguiste Edwin Battistella, la demande de pardon politique doit, pour porter, répondre à la fois à des exigences éthiques – admettre une faute morale et exprimer ses regrets – et sociales – faire amende honorable auprès des personnes offensées. Les termes «regret» et «désolé» sont ainsi moins forts qu’«excuse». Ils traduisent une émotion, mais sans reconnaissance de responsabilité.

De manière générale, la précision du discours est gage de sincérité, souligne Battistella. Des formules passives, telles que «… je veux demander pardon à ceux, parmi les enfants de ma patrie, envers lesquels j’aurais, sans le vouloir, manqué à mon devoir…» sont des caricatures du genre. «Je m’excuse pour la conduite qu’on m’a prêtée et je demande pardon» est l’un des contre-exemples indépassables en matière d’acte de contrition et de repentir, selon le linguiste.

Faut-il croire aux excuses des hommes politiques ?

Il arrive que les citoyens s’identifient aux politiques, quand ceux-ci reconnaissent leurs erreurs, car chacun en fait dans la vie, écrivait quelqu’un.

Il y a des conditions pour que cette reconnaissance aboutisse au résultat escompté. Les mots doivent être justes pour permettre de sentir votre bonne foi. Ce qu’avait fait Manuel Valls, lors de la controverse déclenchée par l’utilisation d’un avion de l’Etat pour aller assister, à Berlin, à un match de foot avec son fils, alors qu’il était Premier ministre, est un modèle du genre.

Plus personne n’en a parlé ensuite, estime Gaspard Gantzer. «Ce fut une erreur, une bourde […] Je le regrette, avait admis le locataire de Matignon dans Le Journal du dimanche. Je suis Premier ministre, je dois être irréprochable. Je comprends que les Français, qui n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois, puissent avoir été choqués par cette désinvolture. Il y a eu une bourde, je ne dois pas en commettre une deuxième.»

Ce vocabulaire sans circonlocutions n’était pas sans rappeler le très direct «J’ai foiré» «I screwed up», de Barack Obama, en 2009. Le président américain avait fait son mea culpa après avoir désigné un secrétaire d’Etat à la Santé aux prises avec le fisc : «J’ai foiré. J’en prends la responsabilité et nous allons faire en sorte de régler le problème pour être sûrs que cela ne se reproduira pas.»

En revanche, on a envie de… gifler certains de nos responsables encore dans le déni :

• Abdelmalek Sellal pour ses insultes aux Chaouis ;
• Amara Benyounes pour son «nâal bou limayhabnach» ;
• Abdelmadjid Sidi Saïd pour son juron- blasphème en direct ;
• Ou encore Ahmed Ouyahia pour son «affame ton chien et il te suivra partout».

Et la liste n’étant pas exhaustive, on pourrait citer Saïd Sadi pour son «je me suis trompé de peuple», ou encore Noureddine Boukrouh pour son mémorable «ghachi»…qui ne se sont pas excusés pour autant !

Tout le contraire de Jacques Chirac qui, vingt-sept ans plus tard, regrettera son fameux «le bruit et l’odeur», prononcé lors d’un banquet du RPR à Orléans en 1991, «formule malencontreuse, inutilement provocante, qui ne reflète en rien le fond de ma pensée et ne peut être que mal interprétée», écrira-t-il en 2009, dans ses Mémoires, Chaque pas doit être un but. Pour dire que la repentance prend toujours le dessus sur l’oubli !

Le mea culpa offre rarement une deuxième chance

Ce sera, pour les partis de l’ex-alliance présidentielle, tout l’enjeu à venir, eux qui aspirent à reprendre la main. Comme intégrer le panel en charge du dialogue.

Karim Younès s’y oppose, la rue également ! Vous avez été dans l’erreur et cela a eu des conséquences néfastes sur le pays et sur les patriotes qui, en leur temps, ont essayé de proposer d’autres voies moins oppressives, moins absolutistes. En tout cas moins contraignantes pour le pays et le peuple. Et ce ne sont pas les excuses de Mohamed Djemaï, secrétaire général du FLN, qui changeront grand-chose.

«Nous demandons pardon à ‘‘Son Excellence’’ le peuple algérien pour toute sous-estimation ayant altéré la confiance entre ‘‘Son Excellence’’ le peuple et nous (FLN), ou pour toute déclaration irresponsable, faite à la légère, ou comportement provocateur de la part de responsables du parti qui a altéré notre image», a-t-il déclaré. Il a ajouté, la larme à l’œil et un trémolo dans la voix : «Je vous promets que nous apprendrons la leçon.»

Ce type de mise en scène spectaculaire de la prise de conscience est complètement pourri ! Et la réponse a été cinglante : «Dégage le FLN et Djemaï avec» ont «vendrediré» les manifestants et les étudiants !

Ainsi, le débat sur les partis qui ont soutenu Abdelaziz Bouteflika et tous ceux qui s’autorisaient toutes les déviations sous le label «programme de Son Excellence le président de la République» est dorénavant lancé, car «Les partis de l’allégeance véhiculent aujourd’hui la contre-révolution et menacent même l’avenir de la démocratie en entravant les revendications de la révolution pacifique», selon Mokrane Aït Larbi, qui estime qu’«il devient nécessaire de les dissoudre par décret ou par décision de justice, et de récupérer leurs biens qui sont des biens de l’Etat».

Pour étayer son propos, l’avocat rappelle les expériences dans des pays qui ont connu des soulèvements populaires, notamment la Tunisie l’Egypte ou encore l’Allemagne après la chute du Mur de Berlin. Il faut rappeler, écrit maître Aït Larbi, que «des partis issus du pouvoir ont été dissous sous la pression populaire dans plusieurs pays, tels que la Tunisie, l’Egypte, et l’Irak après la chute du régime de Ben Ali, de Moubarak et de Saddam. En Europe de l’Est, des partis sont tombés après l’effondrement du communisme et la chute du Mur de Berlin».

Pour l’avocat, «la dissolution de ces partis permettra la mise en œuvre des articles 7 et 8 de la Constitution, consacrant ainsi la souveraineté réelle du peuple, seul maître de son destin».

Et d’ajouter qu’il existait «sans doute au sein des partis de l’allégeance des militants et des cadres intègres qui œuvrent pour la démocratie et les libertés, reconnaît-il, mais les états-majors de ces partis ont soutenu le clan de la corruption pour servir leurs intérêts privés. Ces faits sont établis par les poursuites judiciaires engagées contre les chefs de ces partis et qui pourraient éclabousser d’autres responsables».

«Pendant longtemps, on n’a pas eu cette culture du pardon et des excuses en politique, car cela venait percuter le mythe de l’infaillibilité du chef», décrypte Bernard Sananés, président de l’Institut Elabe.

Dorénavant, c’est terminé. Les leaders politiques n’hésitent plus à s’excuser. Reconnaître ses erreurs est désormais un indice de sincérité et la sincérité est devenue une valeur-clé.
Pour autant, contrition ne vaut pas absolution !

 

Par Cherif Ali , Cadre supérieur à la retraite


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