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Essai de typologie des footballeurs issus de l’émigration algérienne en France

31 octobre 2021 à 10 h 26 min

Cette construction typologique s’appuie sur des référents empiriques arbitraires tels que le statut des footballeurs (travailleurs, salariés ou non), le niveau de pratique (élite ou amateurisme), la place dans la structure pyramidale de l’institution et dans l’organisation hiérarchique du mouvement sportif (Promotion de Ligue D9, Promotion d’honneur D8, Promotion d’honneur régionale D7, Division d’honneur D6 , CFA2 D5, CFA D4, National D3, Ligue 2 D2, Ligue 1 D1) et la participation aux différentes compétitions.

On peut en dénombrer quatre types :

1 : Les footballeurs des clubs monocommunautaires du football amateur.

On les retrouve dans les petits clubs de divisions inférieures de la pratique de masse. Il s’agit de jeunes Algériens nés en France qui n’ont pas opté pour la nationalité française. Ils possèdent des titres de séjour de 10 ans, renouvelables. Enfants de parents travailleurs immigrés des «Trente glorieuses», originaires des régions déshéritées d’Algérie, ils ont grandi dans un contexte particulier. A l’instar des immigrés de la première heure, leur père a foulé le sol hexagonal avec l’objectif de retourner en Algérie où il a construit une maison à force de sacrifices et de privations. La perspective d’un retour sans cesse repoussée les a désorientés. En s’inscrivant, eux aussi, dans la logique du retour, ils ont fait leur service militaire en Algérie pour être en règle avec la législation algérienne et ne plus être embêtés aux frontières algériennes. Parmi eux, certains sont en échec scolaire et social. Souvent rejetés, discriminés et stigmatisés depuis le développement de l’islamisme radical et ses attentats spectaculaires dans le monde occidental, ils rencontrent des difficultés particulières dans cette intégration formelle dans la nation française. Par défaut, ils se tournaient alors vers la patrie de leurs parents en se réfugiant dans les anciens clubs monocommunautaires de l’Amicale. Ils en tirent des profits symboliques et sociaux. Mais depuis «la guerre contre les civils algériens», menée par l’islamisme radical, durant «la décennie noire» et leur revirement en refusant de faire leur service national en Algérie, ils se font rares ou sont en situation d’exception. Ainsi, dans les associations de football, équivalentes des clubs de football du nationalisme radical algérien de la période coloniale, qui étaient leur refuge, ont quasiment toutes disparu et cette catégorie de footballeurs est en voie d’extinction.

2) Les footballeurs professionnels

On les trouve essentiellement dans le football-spectacle. Ces footballeurs talentueux professionnels issus de l’émigration sont gérés par la Ligue professionnelle des clubs de Ligues 1 et 2. (anciennes divisions 1 et 2) et de National. Les semi-professionnels, car quelques-uns sont autorisés à être engagés sous contrat de travail dans les effectifs des clubs, sont dans les clubs de championnat de France Amateur 1 (CFA1) et CFA2. Certains ont opté carrément pour l’équipe nationale algérienne. On peut citer quelques cas emblématiques Karim Maroc, Mustapha Dahleb, Abdelghani Djadaoui et Nordine Kourichi.

Ils sont rejoints par des footballeurs des clubs d’Algérie qui ont tenté leur chance en France tels Gamouh du MO de Constantine, Ali Bencheikh du MCA, Djamel Tlemçani du CR Belcourt, Salah Assad du RC Kouba, Nacer Guédioura de l’USM Alger, Djamel Zidane, Rabah Madjer, Tedj Bensaoula, soit en étant autorisés par la FAF soit en s’adaptant à la législation en vigueur, en la contournant comme d’ailleurs tous les Algériens qui veulent émigrer en France trouvant assez souvent des voies particulières (des filières) en fonction des situations pour le faire.

3) La troisième grande catégorie, des Franco-Algériens de la bi-nationalité .

Ils sont présents dans le football de haut niveau et professionnel. Ces footballeurs qui n’ont pas été sélectionnés dans les équipes françaises nationales n’hésitent pas à accepter de faire partie des équipes nationales algériennes, tout en entretenant «des relations fragiles» avec l’Algérie, pays d’origine de leurs parents. Ce sont «les ni-ni», ni entièrement algériens, ni entièrement français, malgré leurs efforts de se conformer à quelques règles et «comportements nationaux», ne maîtrisant pas l’arabe. Généralement, ces footballeurs ont un double sentiment d’appartenance et une double identification non avoués : une identification nationale à la France ayant rang de puissance mondiale, de pays riche et de libertés où il fait bon vivre et où ils jouent dans les clubs de football, dont ils se prévalent lorsqu’ils sont en France et une identification forcée aux racines des parents, par l’adoption d’un sabir franco-arabe, de codes langagiers, vestimentaires, cultuels et culturels familiaux lorsqu’ils sont en Algérie. Beaucoup croient au mythe de l’intégration et de la réussite sociale par le football et profitent d’autre part financièrement de leur notoriété en Algérie (sponsoring, primes, dons de mécènes…).

4) Les footballeurs d’élite et du «creuset français».

«Français de la diversité» et de l’intégration réussie, cette deuxième catégorie comprend les rares fils de harkis, dont le symbole est Omar Sahnoun et la jeune génération qui aspire à sortir de la logique de la stigmatisation en coupant les liens forts et «compromettants» avec l’Algérie.

Français de la troisième génération, ils revendiquent leur acceptation et veulent légitimer leur place dans la société française par leurs talents. «Nous sommes français, la France est notre pays. L’Algérie, c’est le pays de nos parents.»

L’attaquant de Lyon, Karim Benzema refuse catégoriquement de rejoindre la sélection algérienne de football après avoir été sondé sur la question par le président de la Fédération algérienne et le sélectionneur national, le Français Jean Michel Cavalli. Dans le sport, ils renoncent aisément à la nationalité algérienne pour avoir toutes les chances d’être intégrés dans les équipes nationales françaises. Ils n’ont plus le sentiment de culpabilité et «de trahison» vis-à-vis de l’Algérie car le contexte historique et l’imaginaire ont changé. Contrairement à leurs concitoyens en politique qui ne représentent pas une vraie force politique mais le plus souvent un alibi électoral, ils font partie intégrante des équipes françaises grâce à leur valeur réelle et leur talent. Une fois intégrés dans les équipes nationales sportives françaises, ils se comportent généralement en citoyens français, exhibent avec fierté le drapeau tricolore et chantent la Marseillaise.

On peut citer les cas de Zidane, fidèle et loyal citoyen français qui a joué contre l’équipe nationale algérienne sans aucun état d’âme, choisissant bien son camp. D’autres n’hésitent pas à se draper des couleurs du drapeau français avec une fierté non feinte comme les footballeurs Karim Benzema et Samir Nasri. Refusant le communautarisme algérien, ces footballeurs sont des citoyens français à part entière et non entièrement à part. La revendication, dont ils sont le symbole, a longtemps été portée par leurs aînés de l’Algérie coloniale, les footballeurs «assimilationnistes» et loyalistes, qui n’ont jamais cessé de réclamer une reconnaissance citoyenne française tout en multipliant leur allégeance aux autorités. «Nous resterons toujours en dehors de tout mouvement imprégné d’idéologie nationaliste ou religieuse. Nous sommes français d’une façon définitive et c’est de la France que nous attendons des temps meilleurs». Cette catégorie de footballeurs clamait avec insistance dès l’accès au sport dans les années 20 : «Nous sommes français. Nous pratiquons du sport français, purement français».

Par : Youcef Fats

 

 

Youcef Fats est docteur d’État en science politique, Qualifié professeur des Universités, MCF-Habilité à diriger les recherches honoraire à l’université Paris Ouest Nanterre La Défense. Il est l’auteur de trois ouvrages : Sport et Tiers-Monde (Paris, PUF, 1994), De l’Indochine à l’Algérie. La jeunesse en mouvement des deux côtés du miroir colonial, (avec Nicolas Bancel et Daniel Denis, Paris, Editions La Découverte), 2003, Sport et politique en Algérie (Paris, l’Harmattan, 2009) et de très nombreux articles sur le sport parues dans des revues scientifiques indexées.
Son dernier ouvrage : Mémoire du sport algérien. Quand le ballon était un moyen de lutte vient de paraître. Cet ouvrage est une partie de la thèse de doctorat d’Etat de science politique soutenue à Paris1 Pantheon-Sorbonne. Basé sur des archives et des recherches fiables en France et en Algérie, il tente de restituer une histoire des «clubs musulmans» pendant la période coloniale et de montrer que le sport en général et le football en particulier sont un véritable lieu de mémoire. Objet des sciences sociales, le football témoigne de sa participation à la résistance anticoloniale et à la construction identitaire de l’algérianité. Il fait partie du récit national.


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