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Seddik S. Larkeche. Docteur en sciences de gestion, Docteur en sciences politiques et avocat (Capa)

Du risque Algérie à l’incertitude d’une nation

05 juillet 2019 à 10 h 01 min

Le projet de l’élection présidentielle au 4 juillet 2019 a avorté faute de candidats et par la détermination du hirak à ne pas souscrire à cette échéance sans garantie d’élections véritablement démocratiques.

Le Conseil constitutionnel, contraint de prolonger la période d’intérim du président Abdelkader Bensalah, reporte sine die l’échéance présidentielle à une date inconnue. Cette situation inédite plonge l’Algérie dans une zone de turbulences où les risques se transforment en incertitudes, où tous les scénarios sont possibles.

1. Du risque Algérie au hirak

Le risque Algérie est une forme de juxtaposition d’événements multiples, accumulés à travers l’histoire, qui se sont exprimés tragiquement au début des années 90 et, massivement et pacifiquement, depuis le 22 février 2019. Ce processus est structuré autour de jeux d’acteurs souvent guidés par des logiques d’intérêts divergents, par des rapports de confusion et de confrontation, conduisant aujourd’hui à la fin d’un cycle politique. Ces caractéristiques, où la corruption est omniprésente, fondent les principaux constituants de la défaillance d’un système.

La situation est aggravée par la nature des imbrications entre les différents acteurs, souvent liés entre eux par des liens familiaux, techniques, régionaux et claniques. Celles-ci créent une forme d’inertie organisée, générant une visibilité obscure de la crise algérienne qui ne peut être uniquement sous-tendue par l’opposition de deux adversaires : le hirak face au pouvoir en place.

La complexité de la situation est amplifiée par le manque de visibilité du projet des différents protagonistes. Tous les acteurs s’accordent à vouloir rénover en profondeur la société algérienne, mais une volonté farouche existe pour préserver les zones d’influence, sources de pouvoirs et manipulations diverses. Cette confusion dans le projet de société à construire profite plus à certains, en particulier aux apparatchiks du système et à leurs différents relais dans la société civile et au sein de l’armée, qui constituent le principal de la bourgeoisie algérienne et qui continuent à faire fructifier leurs affaires ou influences durant cette seconde révolution algérienne.

Les grands perdants de cette crise sont les masses populaires et les jeunes qui subissent de plein fouet, au prix de leur vie avec plus de 200 000 morts depuis 1992, les conséquences d’une société malade. Aujourd’hui ces populations pâtissent toujours de conditions de vie médiocres qui traduisent une malvie et un désarroi profond générant la fuite des cerveaux à grande échelle et des harraga à profusion.

Le peuple algérien se retrouve dans une dialectique historique sans précédent, soit une apparente démocratie couverte par un cartel d’acteurs qui monopolise les véritables leviers économiques et politiques, soit une véritable démocratie avec l’impérieuse nécessité de faire disparaître un ancien régime avec une refonte en profondeur des processus d’allocation de ressources, d’axes stratégiques clairement identifiés et de processus d’implémentations pour la première fois rigoureux.

Les attentes de la grande majorité de la population reposent sur cette seconde option, mais l’avenir algérien est teinté d’incertitudes et le statu quo actuel favorise l’idée qu’il faudra un certain temps pour vraiment faire évoluer la situation. Les résistances au changement sont tenaces.

La complexité du risque Algérie impose de réaffirmer l’intérêt de cette crise pour certains acteurs qui semblent en tirer un profit élevé. La crise algérienne a permis de concentrer sur quelques acteurs, souvent soutenus par de hauts dignitaires du régime, la mainmise sur des filières très rentables. Cette forme de cohabitation entre une population de plus en plus nombreuse qui se paupérise et une caste qui continue à amasser des fortunes a poussé le pays dans une forme d’incertitude où toutes les options, y compris les plus dramatiques, demeurent possibles.

L’origine de la crise algérienne peut s’expliquer par une configuration d’un projet de société fondé sur des divergences profondes dans un équilibre d’affrontement des forces en présence. Un équilibre apparent a perduré durant de nombreuses années dans la mesure où il était soutenu non par une légitimité populaire mais par une cohésion artificielle principalement alimentée par la rente énergétique qui finançait ses différents dysfonctionnements.

Les politiques volontaristes du début des années 1970 ont vite rencontré des limites certaines en termes de financement et de productivité. La crise s’installera techniquement dans les organisations économiques mais aussi dans la mémoire collective exhibant d’une manière ostentatoire les fractures profondes d’une société bloquée qui générera le soulèvement du peuple le 22 février 2019 et la naissance du hirak.

Forces et faiblesses du hirak

La force du hirak ? Une contestation massive, transversale et pacifique. Sa faiblesse ? Il ne dispose pas de représentants légitimes et est traversé par de nombreux jeux de pouvoirs où les instrumentalisations diverses freinent un possible dialogue de sortie de crise. La récente conférence de la société civile du 15 juin 2019 a soulevé de nombreuses critiques : non-représentativité des jeunes, organisations absentes ou n’ayant pas été validées et missionnées par leur base.

D’autres conférences vont avoir lieu et la question de la légitimité continuera à se poser (problématique décortiquée dans un article précédent). Comment peut-on raisonnablement dialoguer avec des acteurs, partisans farouches du 5e mandat et avoir l’ambition d’être les dignes représentants du hirak ?

Le grand écart est impossible, le peuple est lucide face à cette classe politique fortement discréditée. Je reste convaincu que le principe de désignation est antidémocratique et fragilisera les assises de la seconde République algérienne. Ceux qui défendent l’idée selon laquelle c’est à l’armée de désigner des personnalités pour un dialogue sont dans un discours d’une ancienne époque, obsolète, totalement décalé des aspirations du hirak et des jeunes en particulier dont je réitère l’urgence de les impliquer dans le dialogue avec le pouvoir.

2. De Bouteflika à Ahmed Gaïd Salah, le destin d’un homme

Durant ces 20 dernières années, la classe politique et les réels détenteurs du pouvoir (certains oligarques, technocrates, hauts dignitaires de l’armée et leurs relais dans la société civile) ont été incapables de remédier à la crise structurelle que connaît le pays. Ces acteurs sont eux-mêmes, trop souvent, partie prenante de certaines malversations. La crédibilité de l’Etat a été fortement fragilisée et le peuple contraint de se soulever à plusieurs reprises pour espérer un redressement de la situation.

Bouteflika a habilement su acheter une certaine paix sociale avec sa politique des grands travaux, mais n’a pas perçu les attentes de son peuple qui souhaitait une véritable démocratie et une dignité face au poison de la corruption qui gangrenait toute la société algérienne. Bouteflika a eu un rendez-vous manqué avec son peuple, lui qui disposait de nombreux atouts (situation financière exceptionnelle, lendemain de la décennie noire, espoir d’un changement…) mais qui à force de vouloir renouveler, d’une manière boulimique, son pouvoir a fini par réveiller les Algériens qui ne souhaitaient pas son 5e mandat.

Ce mandat de trop était une forme d’humiliation supplémentaire à leur encontre.Les Algériens devenaient sans le vouloir la risée du monde. En réponse au peuple, sa destitution a été opérée par l’homme fort du régime, le général Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée, institution colonne vertébrale du pays depuis l’indépendance mais aussi bien avant.

L’importance de l’armée dans un pays comme l’Algérie s’explique d’abord par l’histoire du pays qui à partir du XVIe siècle, sous la présence ottomane, était dirigé par un dey dont les janissaires (milices) avaient un poids considérable auprès du souverain, y compris certaines fois dans sa désignation. Ensuite par la nature et l’étendue du pays, 4 fois la France avec des populations composites nécessitant une sécurité circonscrite. Enfin d’une manière intrinsèque, le propre de toute armée est d’être disciplinée, structurée, souvent comme le bouclier d’un pays contre toutes les convoitises.

L’armée algérienne a joué un rôle décisif durant la Révolution d’indépendance permettant au peuple de se libérer du joug colonial français qui l’avait spolié de ses ressources et cantonné à un statut de sous-hommes. N’oublions pas que la colonisation française en Algérie a été principalement motivée par le vol du trésor du dey d’Alger pour financer une partie de la première révolution industrielle française. Cette réalité est aujourd’hui reconnue par les historiens français alors qu’on nous avait menti durant près d’un siècle et demi sur la cause prétendue du débarquement en Algérie par le célèbre présumé coup d’éventail du dey à l’encontre du consul français Deval.

Depuis le XIVe siècle, l’Algérie attise la convoitise du royaume de France en raison de sa position géostratégique. Le premier bombardement d’Alger date de 1390. Louis XIV débarqua à Jijel en juillet 1664 et en reparti chassé, 6 mois après, par une résistance farouche de l’armée de l’époque. Ce sont ces héritages qui confortent la prédominance de cet acteur dans la société algérienne, y compris dans la sphère politique où il est souvent l’arbitre des jeux d’acteurs même si, parfois, il s’en défend.

Aujourd’hui, la donne a changé, une révolution est en marche et le hirak demande à l’armée de l’accompagner dans sa transition démocratique et de sortir définitivement du champ politique. Une première depuis l’indépendance de l’Algérie. Cet acteur semble disposé à mettre en œuvre ce processus démocratique mais à son rythme et selon ses modalités, d’où le dialogue de sourds qui s’impose à tous depuis plusieurs mois. La clé de sortie semble être entre les mains du chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah.

A. Gaïd Salah, le destin d’un homme

Le chef d’état-major des armées, patron de l’institution militaire, détient le pouvoir réel en Algérie, c’est pourquoi l’avenir à court terme dépendra fortement de ses choix. Le destin de l’Algérie est donc étroitement lié aux options pour lesquels il optera. A son actif à ce jour, il a destitué dans le cadre constitutionnel l’ancien président Bouteflika avec l’engagement de ne briguer aucun mandat. Il s’est également engagé à transmettre le pouvoir à la société civile tout en préservant la souveraineté et la sécurité contre toute dérive pouvant déstabiliser le pays.

Il a su donner un signal fort à la justice pour qu’elle attaque frontalement le poison le plus nocif en Algérie : la corruption. Il a ainsi permis l’incarcération de nombreuses personnalités politiques et économiques, acteurs intouchables il y a encore quelques mois, supposées impliquées dans des malversations. Il a ainsi eu le courage de donner son accord pour l’incarcération du frère de l’ex-président, Saïd Bouteflika, les généraux Médiène et Tartag, anciens patrons du renseignement.

Il a également donné des instructions pour que l’armée n’utilise pas la force, comme ce fut le cas en 1988 et au début des années 90’ afin de préserver le caractère pacifique des manifestations. Il s’est adressé d’une manière régulière à la nation pour préserver le cadre constitutionnel, encourager la tenue au plus tôt d’une élection présidentielle afin de ne pas faire sombrer l’Algérie dans le vide institutionnel.

Il a maintenu, dans ses discours, la main tendue au hirak pour qu’un véritable dialogue s’instaure. Pour l’instant, les résultats sont peu probants, d’abord par l’absence de modalités de mise en œuvre, ensuite par le manque de légitimité des supposés représentants du hirak, et enfin l’intransigeance de certains acteurs qui exigent le départ des 2B, le président Bensalah et le Premier ministre Bedoui, icônes symboles de l’ère Bouteflika.

Enfin, Ahmed Gaïd Salah a mis l’accent sur les risques de l’instrumentalisation du hirak en pointant les «maîtres» de certains relais algériens qui se cachent sous le hirak et qui tentent d’instrumentaliser le mouvement, y compris certaines fois par des relents régionalistes.

B. La critique à l’encontre d’Ahmed Gaïd Salah

Certains, y compris des chefs de partis politiques, considèrent que le départ d’Ahmed Gaid Salah est d’une impérieuse nécessité. D’autres l’ont attaqué frontalement sur son passé, ou encore enfermé dans la posture de l’homme de Tiguentourine pour mieux révéler sa radicalité. Beaucoup le craignent. Les radicaux, opposants de tous bords, le diabolisent sans discernement sur les actions réalisées depuis le 22 février 2019. Un de ses anciens prédécesseurs au sein de l’état-major de l’armée a même été capable de lui lancer des invectives d’une rare violence pour tenter de le discréditer.

Le hirak à son égard est plutôt en soutien quant à son positionnement global contre le poison corruption. Même si certains revendiquent son départ, la majorité souhaite qu’il accélère la mise en œuvre du dialogue dont il détient la clé.

Il y a aussi ceux qui le stigmatisent sur la question berbère et le considèrent comme acteur fracturant les composantes de la société algérienne parce qu’il a osé alerter sur les risques d’instrumentalisation du drapeau berbère durant les manifestations du hirak. Sur cette question, l’enjeu n’est pas le drapeau berbère qui peut s’exprimer autant de fois que souhaité.

L’Algérie est amazighe, arabe et musulmane. C’est indiscutable et confirmé par la Constitution. Celles et ceux qui souhaitent surfer sur cette vague risquent d’ouvrir la boîte de Pandore. Les enjeux sous-jacents à cette question du drapeau sont en réalité, depuis le début des années 2000, reliés à la question de l’autonomie de la Kabylie.

Certains acteurs, sous couvert d’une supposée discrimination à l’encontre de cette population alors qu’elle est souvent omniprésente dans les plus hautes sphères de la société algérienne, ouvrent la porte à la balkanisation du pays. Revendication soutenue par nos adversaires historiques avec Israël comme nouvelle tête de pont de cette stratégie d’éclatement de la société algérienne où certains sayanims* risquent d’opérer en Algérie d’une manière plus pressante durant cette seconde révolution algérienne.

La question berbère, et plus précisément kabyle avait déjà été utilisée durant la colonisation par la France pour diviser la résistance algérienne. Les Algériens avaient su rester unis et n’avaient pas succombé à cette manipulation. La Kabylie avait donné à cette Révolution d’illustres résistants. Attention aux réminiscences des vieux démons des puissances qui lorgnent depuis toujours sur l’Algérie !

Il y a aussi ces médias qui tentent de dresser un tableau binaire, le pouvoir face au hirak. Tout ce qui peut être diabolisé dans le pouvoir doit être opéré sans discernement uniquement pour alimenter une certaine discorde pour faire souvent le jeu d’acteurs qui tentent de s’accaparer la représentativité du hirak. Face à toutes ces critiques, la pression est énorme sur Ahmed Gaïd Salah. Le personnage est resté debout, droit comme un I, guidé dans ses discours par sa mission de lutter frontalement contre le poison corruption et d’accompagner l’amorce des fondements démocratiques de la seconde République.

Enfin, il y a tous ces courtisans qui tentent de l’idéaliser souvent dans l’objectif de mieux servir leurs intérêts personnels et qui lui demandent parfois de choisir son homme et ou une collégialité pour faire sortir l’Algérie du statu quo actuel. Erreur stratégique à ne pas commettre au risque qu’il soit enfermé à jamais dans la posture de l’acteur qui aura maintenu les anciennes pratiques antidémocratiques. En toute liberté et objectivité, un premier bilan peut être fait sur deux fondements : la lutte contre le poison-corruption et la transition démocratique.

C. Un premier bilan à consolider

Sur le poison, toute personne honnête ne peut que reconnaître les avancées extraordinaires opérées depuis le 22 février 2019 qui permettront à l’Algérie de ne plus jamais être comme auparavant. Personne n’aurait pu imaginer, il y a encore quelques mois, que toutes ces personnalités icônes de l’ère Bouteflika puissent être emprisonnées.

Ce résultat est le travail d’une justice courageuse qui n’a pu se révéler qu’avec l’accompagnement de la colonne vertébrale de l’Algérie : l’armée dont le chef d’état-major est Gaïd Salah. Sur les fondements démocratiques d’accès à la seconde République, les résultats sont beaucoup moins probants, le maintien d’un scrutin au 4 juillet 2019 a été avorté, boycotté par la quasi totalité de la classe politique et rejeté par les millions d’Algériens. Sur le dialogue, aucun échange sérieux n’a été enclenché.

Enfin, la demande du départ du gouvernement Bedoui comme gage de bonne volonté par des millions d’Algériens n’a pas été entendue, de même pour la libération immédiate des détenus d’opinion. Entre les acquis obtenus et ce qui reste à faire, il y a encore beaucoup de travail et c’est en cela que le destin de Gaïd Salah devra se révéler. Soit il sera à la hauteur de ces deux défis qui sont étroitement imbriqués, soit il se perdra dans des détails, loin des axes stratégiques du devenir algérien avec l’impossibilité de dialoguer avec le peuple et ses représentants divers. Pour le premier défi, les résultats sont excellents et doivent être poursuivis.

Pour le second en revanche, le processus de mise en œuvre du dialogue doit être accéléré pour tourner définitivement la page de l’ère Bouteflika en acceptant l’idée de la démission du gouvernement Bedoui, prélude à une élection présidentielle véritablement démocratique avec une nature de dialogue efficient loin des discours d’intention.

Si Ahmed Gaïd Salah atteint ces objectifs, il aura été un pilier de la seconde République algérienne, sortira par la grande porte de l’Histoire et le peuple lui en sera toujours reconnaissant.

Sinon, son parcours risque de finir par agglomérer autour de lui une population de plus en plus nombreuse contestant sa légitimité, à l’image de l’ex-président Bouteflika. J’ai envie de croire à la première option car c’est l’avenir de l’Algérie qui est en jeu, où les risques d’hier se transforment aujourd’hui en incertitudes, c’est-à-dire en facteurs non mesurables où toutes les conséquences sont possibles.

3. Trois incertitudes majeures pour l’Algérie

L’Algérie est traversée actuellement par 3 incertitudes majeures. La première, l’enlisement dans le statu quo qui générera à terme des étincelles diverses et variées, sûrement instrumentalisées, qui risquent de faire exploser l’Algérie. Nous ne pouvons connaître l’origine et la nature de ces étincelles, la question berbère peut être une de ces étincelles.

La deuxième incertitude est relative à la lutte contre le poison qui va commencer à produire ses effets au grand jour sur l’économie (faillite de nombreuses entreprises) et la société en général avec un risque d’accélération de soulèvements populaires capables d’embraser d’une manière violente l’Algérie. Nous ne mesurons pas les effets dévastateurs sur l’économie, la révélation de nouveaux scandales de corruption à grande échelle est fort probable.

L’exemple de dilapidation des biens de l’Etat, dont font partie nos ressources stratégiques comme les hydrocarbures, risque d’éclabousser de nombreux acteurs algériens et étrangers dans des proportions inégalées. En l’espèce, durant cette période d’incertitude, l’Algérie ne doit surtout pas se précipiter à laisser la cession d’actifs stratégiques changer de main. Je pense bien sûr au rachat des actifs de la société américaine Anadarko par la firme pétrolière française Total. Cette firme américaine a conclu de nombreux marchés en Algérie de gré à gré, souvent en infraction avec la législation algérienne laissant supposer un nouveau scandale à venir.

L’idée n’est pas de chercher un bon compromis entre les Américains, les Français et notre pays comme l’affirme le ministre algérien de l’Energie, mais au contraire d’utiliser le droit de préemption pour bloquer la vente et consolider la maîtrise de nos ressources stratégiques sachant que les actifs d’Anadarko en Algérie constituent environ 260 000 barils par jour, soit plus de 25% de la production nationale de brut.

Le financement à hauteur de 8 milliards d’euros ne doit pas faire peur aux Algériens, un montage financier national et ou international sera aisé à élaborer vu l’importance des volumes générés. Il permettra à l’Algérie d’être moins dépendante et de développer une stratégie active à l’international, en particulier en Afrique avec des actifs pétroliers et gaziers du groupe Anadarko au Ghana, au Mozambique et en Afrique du Sud.

Enfin, la troisième incertitude est liée à l’immixtion plus affirmée de puissances étrangères, dans la situation algérienne, pour mieux l’orienter. La question des demandes françaises de comparution de l’ancien chef d’Etat, A. Bouteflika, et de l’ancien chef des services de renseignement, le général Toufik Médiene, sur l’assassinat des 7 moines français de Tibhirine et la profusion soudaine de drapeau amazigh durant les manifestations sont autant de signaux qui doivent nous alerter sur l’intrusion de certains acteurs, y compris d’intellectuels faussaires étrangers, dans cette seconde révolution et qui souhaitent utiliser la question berbère comme porte d’entrée dans le devenir algérien.

Ahmed Gaïd Salah et ses nombreux conseillers le savent. La situation est sous pression et l’invitation au dialogue est délicate car de nombreux jeux d’acteurs se profilent avec des intérêts opaques qui risquent de faire basculer l’Algérie dans une situation inédite, dans des proportions inégalées. Notamment celle d’être gangrenée par un poison intérieur venu de l’extérieur qui ne sera plus celui de la corruption mais celui de la dépendance multiforme à des intérêts étrangers qui auront su habilement instrumentaliser la situation, le hirak et fracturer l’Algérie à jamais.

A. Du cas irakien à l’Algérie

Je ne suis pas un adepte de la théorie du complot, je sais par contre l’importance de l’influence des acteurs dans les stratégies masquées pour atteindre des objectifs invisibles pouvant fracturer à jamais une organisation ou un pays. N’oublions pas les leçons des cas syrien et surtout irakien.

Le mensonge d’Etat de la première puissance mondiale, les Etats-Unis d’Amérique qu’elle finira par reconnaître, sur la présence d’armes chimiques pour justifier l’invasion du pays, sa destruction et son pillage à grande échelle.

Il en résultera un bilan de plus de 300 000 morts et un pays balkanisé à jamais pour satisfaire principalement aux injonctions d’Israël de neutraliser tout adversaire à sa politique coloniale. L’Algérie est une des dernières nations en soutien actif au peuple palestinien, c’est pourquoi elle est dans le viseur.

B. L’Algérie dans le viseur

L’Algérie est aujourd’hui dans le viseur, surveillée par certains, admirée par d’autres pour sa première Révolution, la seconde en cours et convoitée par quelques nations durant cette période incertaine. La richesse du sol algérien et sa position stratégique en Méditerranée ont toujours suscité de nombreuses convoitises.

L’Algérie est aujourd’hui sur une ligne de crête et c’est pourquoi l’élite de notre pays et en particulier nos intellectuels de tous bords doivent s’impliquer dans une approche critique mais constructive, loin de cette approche simpliste binaire qui tente de diaboliser coûte que coûte le pouvoir et qui risque de laisser emporter l’Algérie par des stratégies diaboliques d’acteurs masqués loin des attentes des millions d’Algériens.

C. L’élite algérienne, le dernier rempart

L’élite algérienne a été neutralisée durant ces trente dernières années alors qu’elle avait bénéficié de formations de qualités à l’étranger et en Algérie. Neutralisée par l’incapacité du système à utiliser toutes ces nouvelles compétences. Beaucoup ont fui, surtout au début des années 90’, avec la décennie noire. D’autres sont restés, faiblement utilisés ou mis dans des placards certaines fois dorés. D’autres ont utilisé leur intelligence pour aggraver les dysfonctionnements d’un système en devenant les véritables complices du poison algérien.

D. Leurs talents au service du poison corruption

Les personnalités politiques récemment incarcérées dont des anciens chefs de gouvernement et ministres, sont de purs enfants du système, formés dans les plus grandes écoles algériennes, comme l’Ecole nationale d’administration (ENA), les instituts diplomatiques et certaines écoles militaires. Ils étaient l’espoir de l’Algérie indépendante, mais certains ont été trop souvent contaminés par le poison en mettant leurs talents à son service, pensant échapper à rendre des comptes.

Il est certain que dans le futur projet de l’Algérie, il faudra revoir en profondeur la formation de nos élites à l’Ena, dans les instituts diplomatiques et dans les écoles militaires, institutions souvent composées de contenu pédagogique obsolète. Mettre son talent au service du poison algérien constitue la critique principale à tous ces dirigeants incarcérés. Cette critique est aussi valable à l’encontre d’une certaine classe d’intellectuels.

E. Le silence complice des intellectuels algériens

La mission de l’intellectuel est de poser des questions et de tenter d’y répondre d’une manière pertinente en apportant des éclairages nouveaux. Un intellectuel est un acteur qui prend position d’une manière critique au nom d’une conviction et d’une éthique pour faire bouger les lignes. Le problème de nos intellectuels, c’est qu’un grand nombre sont entrés en connivence avec les pouvoirs successifs, en particulier sous l’ère Bouteflika, d’autres sont restés dans un état quasi hypnotique sous son charme manipulateur et quelques rares sont restés alertes.

Cette proximité entre le pouvoir et l’élite algérienne, et en particulier les intellectuels, a été guidée par facilité, carriérisme et désillusion de pouvoir faire changer le système. Une forme de démarche suicidaire où l’auto-censure était omniprésente alors que le rôle principal de l’intellectuel est d’éclairer les masses pour réveiller les courages.

Beaucoup sont devenus les porte-parole du régime dans une forme de suivisme suicidaire. Certains ont même été instrumentalisés par certaines puissances, soutenus par des collègues étrangers faussaires qui ont construit, en chemise blanche, leurs fonds de commerce sur la destruction de pays, en particulier arabes, qui avaient du mal à satisfaire aux injonctions hégémoniques occidentales. L’Irak, la Syrie, la Libye ont payé un lourd tribut de cette soif d’indépendance malgré l’autoritarisme de leurs régimes.

Rares sont les intellectuels algériens restés intègres et fidèles à une Algérie debout. Ces quelques intellectuels honnêtes et courageux font honneur à l’Algérie. Un certain nombre ont dû payer, au début des années 90’, de leur propre vie leur engagement sincère. Un profond respect pour ces personnages avec une pensée particulière pour Djilali Liabes qui, par ses premiers écrits m’a donné l’envie de mieux comprendre la complexité algérienne. Il fut lâchement assassiné un soir de mars 1993. Aujourd’hui, le hirak a réveillé tout le monde, y compris l’élite et l’intelligentsia algériennes.

C’est pourquoi il faut prendre le relais pour réussir cette seconde République qui a besoin de toutes ses compétences, y compris celle de la diaspora. Diaspora qui a été également anesthésiée durant toutes ces années. Elle est la plus faible des diasporas en France, perdue dans les ténèbres du rouleau compresseur assimilationniste français, où les bounty de la République ont, comme Arabes de service, neutralisé les revendications de leurs coreligionnaires.

Je n’oublie pas aussi ces rares intellectuels issus de la diaspora qui n’avaient pas été reconnus à leur juste valeur par l’Algérie et qui de l’étranger, souvent de France, avaient su porter un message de dignité et d’espoir à leurs compatriotes. J’ai une pensée particulière pour Mohamed Dib qui m’avait relaté sa fierté d’être algérien, mais aussi sa tristesse dans le gâchis de son pays d’origine, lui qui avait été un peu banni par l’Algérie parce qu’il avait tenu à rester libre. L’histoire se répète, des processus similaires d’allégeance sont opérés pour préserver de piètres intérêts individuels.

Les courtisans du pouvoir en Algérie ont toujours été nombreux à tous les niveaux, en particulier au niveau de l’élite où les intellectuels sont présents. Aujourd’hui, en Algérie, les courtisans d’hier sous Bouteflika se sont adaptés à la nouvelle donne soit en étant courtisans d’Ahmed Gaïd salah, du hirak ou des deux, espérant en tirer profit.

L’intellectuel doit être en dehors de toutes ces stratégies mesquines et rester libre de tout pouvoir, une manière pour lui de laisser s’exprimer ses convictions loin des politiques qui doivent rendre compte des conséquences prévisibles de leurs actes. Les intellectuels algériens de tous bords ne doivent pas tomber dans le piège des apprentis sorciers étrangers et nationaux qui tenteront par l’instrumentalisation du hirak de faire sombrer l’Algérie.

Conclusion, une triple urgence : politique économique, sociale et écologique

Nous ne sommes plus dans la mesure de certains risques. Aujourd’hui et demain, les frappes les plus sournoises peuvent atteindre l’Algérie et certaines prémisses commencent à s’exprimer. Il y a urgence à entamer un dialogue effectif. Ahmed Gaïd Salah, en accord avec le président Bensalah doivent inviter, et le faire savoir, tous les acteurs désireux d’apporter une contribution à l’avènement de la seconde République et ne plus attendre un supposé consensus au sein du hirak. Il y a une urgence politique, économique, sociale et écologique.

Le temps presse ! Ce processus d’audience permettra d’agglomérer les synergies et préparer les bases démocratiques d’une commission électorale pour la future présidentielle. Il est également essentiel de fixer dès maintenant une date précise de la future élection présidentielle, car sans calendrier précis, l’incertitude s’amplifie et les stratégies d’acteurs se multiplient à profusion, accélérant le désespoir d’un grand nombre.

Une élection présidentielle au premier trimestre 2020 peut être une date convenable, le temps de revoir en profondeur le fichier électoral, permettre l’éclosion de nouveaux partis, y compris avec des jeunes. La solution de sortie de crise ne sera pas avec la venue d’un homme ou d’un groupe providentiel mais d’une intelligence collective où les acteurs porteurs véritablement d’esprit constructif se révèleront, c’est pourquoi il faut enclencher en urgence le dialogue pour aussi démasquer les véritables motivations. Il semblerait que le discours du président Bensalah, ce jeudi 4 juillet 2019, ne soit pas à la hauteur des attentes du peuple algérien.

Il est urgent de transmettre des signaux forts d’apaisement. Le premier serait la démission du gouvernement Bedoui, chahuté à chaque déplacement ; le second libérer tous les détenus d’opinion, et le troisième demander au hirak, par voie démocratique, les dignes représentants qu’il souhaite. Ces trois mesures seraient la véritable démarche d’apaisement et de sortie de crise pour préparer les premières élections libres en Algérie. Aujourd’hui, le pessimisme sur la sortie de crise semble habiter de plus en plus de personnes. C’est mauvais signe car cela gangrène l’espoir des Algériens.

La désillusion, si elle se généralise, risque de plonger l’Algérie dans une incertitude et une déprime profonde, c’est-à-dire des trous noirs où plus personne ne maîtrisera les conséquences. Il faut agir au plus vite, chacun à son niveau, car l’Algérie est à la croisée des chemins. Je continue de croire à ce réveil qui nous permettra de faire perdurer l’esprit révolutionnaire de nos chouhada.


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