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Déprécier le dinar, pourquoi ?

20 octobre 2021 à 10 h 05 min

Le dinar fait l’objet d’une dépréciation continue depuis juin 2014, date à laquelle le prix du pétrole s’est effondré en provoquant une crise aiguë en Algérie. La dépréciation a été accélérée en 2019, 2020 et 2021. Le dollar qui valait 79,27 DA à la fin du premier semestre 2014, vaut le 6 octobre 2021 137,45 DA.

Aux mêmes dates, l’euro qui était l’équivalent de 102,94 DA correspond à 159,34 DA. Aux effets inflationnistes induits par la dépréciation s’ajoutent les hausses de prix provoquées par la spéculation.

Cette forte perte de valeur du dinar a des conséquences néfastes dans tous les domaines. Les prix des biens de consommation aussi bien que ceux des biens de production et d’équipement ont considérablement augmenté. Certains ont été multipliés par deux et même par trois en quelques semaines.

Le pouvoir d’achat de la majorité de la population a subi une forte diminution. Ceux qui sont les plus démunis souffrent le plus de cette situation. Les entreprises, de leur côté, éprouvent de grandes difficultés pour s’approvisionner à cause de cette augmentation des prix. Seul le Trésor public bénéficie d’une hausse de ses ressources exprimées en dinars provenant de ses recettes en devises, dont la source est essentiellement la fiscalité pétrolière.

De ce fait, le Budget de l’Etat a d’une manière factice plus de ressources. Est-ce que la mission de la Banque d’Algérie est de renflouer le budget de l’Etat en procédant à la dépréciation de la monnaie nationale avec ses effets qui nuisent à l’économie nationale, et qui réduisent le train de vie des citoyens ? Sa mission est plutôt de veiller à la stabilité du dinar sur le plan interne et sur le plan externe. C’est ce qui est souligné dans ses statuts.

En fait, les dévaluations et les dépréciations du dinar ont commencé beaucoup plus tôt, au début des années 1990. Cette politique est contraire à celle qui a été menée depuis sa création en 1964 et qui a assuré sa stabilité jusqu’en 1989.

Le gouvernement en 1991 a fait pour la deuxième fois appel au Fonds monétaire international (FMI) pour obtenir des financements auprès de lui. Il y eut une première intervention en Algérie du FMI en 1989 au cours de laquelle les crédits ont été obtenus sans conditions, conformément à sa réglementation. Le gouvernement s’est engagé seulement à appliquer une meilleure gestion macroéconomique.

Durant cette seconde intervention du FMI, le financement est accordé avec des conditions dont la première est la dévaluation de la monnaie nationale. Cette mesure est imposée d’une manière systématique par le FMI à tous les pays en voie de développement qui le sollicitent, sans tenir compte de la situation particulière du pays, de ses spécificités, etc. Alors qu’1 dollar valait 4,83 DA en 1987, il représentait 21,87 DA en 1992. C’est là le résultat de la dévaluation.

La situation économique s’étant gravement détériorée les années suivantes à cause de plusieurs facteurs et plus particulièrement à cause de l’alourdissement du service de la dette extérieure, le gouvernement a été obligé de faire appel de nouveau en 1994 au FMI. Cette fois-ci, la dévaluation du dinar a été plus importante et a été effectuée en deux phases : le taux de change du dinar par rapport au dollar a été ramené, en mars-avril 1994, à 36 DA puis à 41 DA pour 1 dollar, à fin septembre 1994.

Ensuite un régime de change flexible a été instauré en vue, entre autres, de laisser le dinar se déprécier davantage de sorte qu’en 2000, il fallait donner 75,26 DA pour 1 dollar. Cette orientation va, selon les employés du FMI, favoriser la diversification de l’économie, mais aussi mettre l’Algérie à l’abri d’une certaine déstabilisation induite par la volatilité du prix du pétrole. Cette affirmation ne s’est pas manifestement révélée exacte.

Durant la période 2000-2013, le taux de change a continué à fluctuer, bien que l’Algérie ait eu une aisance financière grâce à l’augmentation du prix du pétrole. Les variations se situaient, cependant, dans une marge étroite entre 75,25 et 77,55 DA pour 1 dollar.

Toute cette politique de dévaluation et de dépréciation du dinar, qui a été accentuée ces derniers temps, vise la réalisation d’objectifs essentiels. Ces derniers consistent à promouvoir notamment la compétitivité de l’économie algérienne, l’équilibre de la balance des paiements, l’attrait d’investissements directs étrangers ainsi que des touristes, etc.

La compétitivité de l’économie devait favoriser l’accroissement de l’exportation de produits hors hydrocarbures. Comment peut-elle le faire alors que ces produits ne sont pas disponibles, ni en quantité ni en qualité, et que les circuits de l’exportation ne fonctionnent pas correctement et régulièrement ?

Depuis que les exportations des hydrocarbures ont remplacé progressivement celles du vin et des autres denrées agricoles jusqu’à représenter en moyenne entre 95% et 97% des recettes en devises des exportations, celles des produits hors hydrocarbures ont varié ces dernières années autour de 1,5 milliard de dollars et n’ont dépassé les 2 milliard qu’en 2018. Ils sont restés à ce niveau en 2019 et 2020. A la fin du premier semestre 2021, elles sont de 1,650 milliard de dollars et il est peu probable qu’elles atteignent 3 milliards de dollars à la fin de l’année.

Tant que nous n’avons pas un appareil de production à même de fournir des produits diversifiés de qualité, conformes aux normes internationales et tant que nous n’avons pas installé une logistique relative à l’exportation efficace, la diminution du taux de change du dinar ne sera pas la solution pour impulser l’exportation des produits hors hydrocarbures. La mise en place d’un appareil de production adéquat demande l’application d’autres mesures.

Une meilleure intégration des entités existantes et le développement des investissements productifs permettront d’augmenter la production locale pour satisfaire les besoins du pays et favoriseront les exportations tout en réduisant les importations. L’élargissement des capacités d’étude et de réalisation, de son côté, limitera le recours aux entreprises et aux bureaux d’études étrangers et permettra la réduction des dépenses de service.

De la même façon, l’attrait des investissements directs étrangers et celui des touristes impliquent des dispositions d’une autre nature que la dépréciation du dinar. Il faut réaliser des infrastructures adaptées, assainir les institutions, lutter contre la bureaucratie, éviter la modification fréquente de la législation et de la réglementation …
En ce qui concerne les importations, elles ont atteint 64 milliards de dollars en 2014.

Une part importante de ce montant correspond à des surfacturations, à des importations excédentaires ou inutiles par rapport aux besoins. Les importations étaient devenues le meilleur moyen pour réussir la fuite des capitaux. Leur baisse à 35 milliards de dollars a été difficile. Elle n’est pas, en tous les cas, le résultat de la dépréciation du dinar. Elle est due à des mesures administratives : application de nouvelles taxes et augmentation des anciennes, interdiction d’introduire dans le pays certains produits, restriction des crédits bancaires, etc.

Les importations restent, cependant, élevées afin de satisfaire les besoins de consommation, de production et d’équipement. Le remède pour les contenir, encore une fois, n’est pas la dépréciation du dinar, mais l’augmentation et la diversification de la production nationale.

La baisse de la valeur de la monnaie nationale, c’est la solution de facilité. La Banque d’Algérie en cherchant à régler par la dépréciation du dinar les problèmes complexes qui perdurent ne résout rien. Elle se substitue aux Autorités concernées et les dispense d’agir pour trouver des solutions adaptées à ces problèmes. Solutions qui ne peuvent être que des actions à moyen et long termes, conçues et mises en œuvre dans un programme d’ensemble.

Ce sont de telles mesures qu’il faut, et non la manipulation du dinar qui n’engendre aucun des objectifs recherchés. C’est ce qui peut être constaté dans l’évolution qu’a connue la situation économique et sociale du pays durant les dernières trois décades qui se distinguent par l’abandon de la politique de stabilité du dinar. Faut-il tenir compte des réalités qui sont évidentes ou continuer à dépendre des recommandations du FMI et des considérations théoriques qui préconisent la dévaluation ?

Il est possible pour la Banque d’Algérie de faire une évaluation objective des conséquences des dévaluations et dépréciations de la monnaie nationale qui ont été effectuées depuis le début des années 1990. Elle est bien outillée pour le faire, puisqu’elle dispose de cadres qualifiés et compétents.

Par ailleurs, elle rendrait de meilleurs services à l’économie nationale en effectuant des enquêtes et en élaborant des études approfondies sur les obstacles qui freinent la relance et le développement des activités économiques et sur les causes qui sont à l’origine des déséquilibres. Les résultats de ces études seront, bien entendu, communiqués au gouvernement accompagnés de recommandations et seront diffusés pour être à la disposition du public.

C’est en s’en tenant à sa mission principale qui est d’assurer la stabilité du dinar que la Banque d’Algérie accomplira le rôle positif qui est le sien.

En tous les cas, si elle poursuit sa politique de dépréciation du dinar, l’érosion du pouvoir d’achat et les autres effets négatifs s’aggraveront. Le risque est la flambée des prix, la spéculation aidant, qui deviendra inévitable et la totale perte de confiance dans la monnaie nationale.

Par Badreddine Nouioua

Ancien gouverneur de la BCA


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