Crise, espoirs et conjectures ? (2e partie et fin) | El Watan
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Crise, espoirs et conjectures ? (2e partie et fin)

14 juin 2020 à 9 h 04 min

Résumé de la première partie. Parue dans le quotidien El Watan, la première partie a abordé le fondement d’une crise, comment elle est définie dans les différentes théories économiques et comment le capitalisme s’en sert pour se régénérer, comme décrit dans les cycles de Kondratiev.

Nous avions aussi abordé aussi dans un chapitre intitulé «Humanisme et mercantilisme» comment à travers l’histoire une crise n’a jamais dérangé les dessins expansionnistes des pays dominants. Nous avions montré que durant cette crise sanitaire due à la Covid-19, c’est la seule fois dans l’histoire de l’humanité que tous les pays adoptent une posture humaniste préférant sacrifier l’économie au profit de l’humain.

Crise et espoir

L’espoir pour un pays c’est lorsqu’il existe une réelle volonté politique, sociale et économique pour assurer la prospérité de sa population. Tous les leviers seront actionnés pour une profonde remise en cause et d’imagination de nouvelles modalités pour réinventer la société. Toutes les grandes avancées, bonnes ou mauvaises, de la société humaine sont en filigrane le résultat d’une crise qu’elle soit née de la confrontation, de la conquête, de la maladie… la Guerre froide a permis de grandes avancées (exploration spatiale, invention des spoutniks, l’électronique…) mais aussi la course aux armements.

La Seconde Guerre mondiale a permis le développement de l’informatique qui, elle, par la suite, a mis le monde dans le confort que nous lui connaissons aujourd’hui (téléphone cellulaire, ordinateur portable, télécommunication, technologie de l’information et de la communication, objets connectés, robotique…). Les crises sanitaires et alimentaires ont permis à la médecine de se développer et d’inventer tout ce qui permet à l’homme de résister aux maladies ou d’en guérir.

Un virus ne fait que son travail. Il nous appartient d’en tirer les leçons adéquates. La crise ne doit pas nous faire plier. Elle est parfois nécessaire pour définir de nouveaux modes de fonctionnement plus adéquats. A l’adage «tant qu’il y a la vie, il y a de l’espoir», on peut ajouter ce que disait un président américain en 1932 que «s’il y a une chose dont nous devons avoir peur, c’est de la peur elle-même». Celle-ci, la peur, est en général mauvaise conseillère. La peur du changement est un obstacle qu’il faut surmonter car, sinon, le monde se fige, l’économie se dégrade et une crise en remplacera une autre.

La Seconde Guerre mondiale, précédée de la grande dépression économique de 1929 et la crise de 1936 principalement a permis en 1945 de lancer les trente glorieuses (1945-1975) qui a vu l’Europe consolider et réaliser de gigantesques mutations économiques et sociales qui ont permis son développement avec l’adossement financier du plan Marshall.

Cette crise sanitaire prend l’allure d’une crise structurelle et c’est la raison pour laquelle le gouvernement n’a pas tardé à prendre de coriaces mesures correctives pour en endiguer les méfaits. Elles seront incomplètes s’il n’y a pas au plus tôt un véritable plan de développement du pays sur plusieurs années, voire plusieurs décennies. La médecine, l’environnement, l’indépendance économique, l’université, la culture et le social, l’industrialisation, le télétravail, les TIC, la bonne gouvernance en seront les priorités absolues.

Comment sortir des crises

Loin de nous l’idée de «prophétiser» ou d’user d’un quelconque ton péremptoire, il n’en demeure pas moins qu’au-delà du bilan calamiteux attendu au niveau mondial, la Covid-19 donnera à l’humanité d’importantes leçons qui contribueront sans doute à façonner un avenir meilleur. Il appartiendra à chaque pays de bien apprendre les leçons en redéfinissant ses trajectoires et les paradigmes fondateurs.

1/ La création par la transformation

La maxime «Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme» enseignée en chimie peut être formulée d’une phrase d’un philosophe grec : «Rien ne naît ni se périt, mais des choses déjà existantes se combinent puis se séparent de nouveau». L’original ou la copie nous enseigne qu’il faut nécessairement transformer les ressources naturelles par le travail et le capital pour «créer des choses» nouvelles.

Chaque pays a son expérience pour réunir ces facteurs de transformation. Les pays occidentaux n’ont pas hésité et n’hésitent toujours pas à favoriser de manière subtile l’installation sur leurs territoires de scientifiques étrangers et en attirant des investisseurs pour disposer à la fois du capital et du travail. Les ressources naturelles s’ils n’en disposent pas, ils iront les puiser auprès des pays faibles sous leur domination.

La Chine est arrivée à ce niveau de développement grâce à un programme authentique s’étalant sur plusieurs décennies fondé sur son authenticité, l’abandon de la planification centralisée, la privatisation par étapes successives, le développement rapide des infrastructures, la prise en compte des expériences d’autres pays (essentiellement le Japon et la Corée), un enseignement graduellement arrivé à l’excellence… Cette vision stratégique a été déclinée en plusieurs étapes dont celle de l’année 2035 où il est attendu que la Chine devienne la première puissance innovatrice.

La Corée du Sud a obtenu des taux de croissance élevés, pourtant ne disposant pas de ressources naturelles suffisantes. L’Etat coréen a su organiser et mettre les préalables institutionnels et économiques indispensables (réseaux de communication, administration moderne, systèmes éducatifs performants…) tout en imposant une discipline sociale, luttant contre la spéculation, les activités illégales et le détournement des ressources.

En Algérie, les ressources naturelles sont disponibles, mais les facteurs travail et capital ne sont pas suffisamment développés ni d’ailleurs les procédés technologiques indispensables à cette transformation sans dépendance avec le marché mondial. Nous devons renforcer ces facteurs clés de production indispensables à la transformation de nos richesses naturelles. La contribution féconde de toutes les sciences est requise, cependant, avec un préalable : la confiance en nos capacités. Cette confiance se construit. Elle ne vient pas d’un claquement des doigts de la main. Pour que cette transformation se fasse sans catastrophe en préservant l’équité et la justice sociale, il faut lutter contre les scléroses structurelles, être authentique, positif et adopter une politique généreuse vis-à-vis des couches les plus défavorisées.

2/ Prévenir plutôt que guérir

Il faut se rendre à l’évidence que les mutations culturelles entrainées ou induites par le progrès technique n’ont pas toujours développé chez l’individu de manière générale la faculté de faire face aux changements ni même forgé l’esprit prospectif nécessaire. Il ne faut pas perdre de vue que «les crises de demain sont en germe dans le monde d’aujourd’hui». Faut-il attendre l’urgence ou la résurgence d’une catastrophe pour agir ? Les menaces climatiques ou géologiques sont nombreuses dans le Maghreb. Une approche par anticipation est à solliciter pour qu’elle devienne une constante chez tous ceux ou celles qui sont confrontés à la prise de décision dans notre pays. Certes, notre pays ne fait pas partie des dix pays les plus exposés aux catastrophes naturelles, mais nous ne devons pas nous distraire. Sa situation géologique l’expose à des risques sismiques et climatiques d’ampleur. La mise en place d’une entité de haut niveau, du type conseil scientifique des risques majeurs naturels et technologiques devient une nécessité absolue.

Ce conseil scientifique aura pour activité non seulement de réfléchir sur des crises majeures : séisme, inondation, peste acridienne (invasion des criquets pèlerins), feux de forêts, pollution marine, marée noire… mais d’anticiper et de préparer les moyens adéquats pour y faire face par des simulations, surveillances, équipements, formation… Il sera composé d’hommes et de femmes de métiers : sismologues, hydrologues, experts en génie-civil, experts en lutte antiacridienne, aménagistes… Il sera créé auprès du premier ministère et donnera son avis au Premier ministre sur toute question liée à ces préoccupations majeures.

Ce type d’entité, le conseil scientifique pourra être généralisé à tous les ministères qui n’en disposent pas car les directions de prospectives existantes ne répondent pas à l’objectif poursuivi par le conseil scientifique. Elles semblent être calfeutrées et s’accordent plus à des missions administratives liées à la détermination des besoins futurs en matière de besoin de développement.

Conclusion

Les crises économiques mondiales résultent généralement d’un cycle arrivé à sa fin tel que décrit dans des théories économiques, comme elles peuvent résulter de la perversion et de la légèreté dans la régulation des finances où la sortie se fait généralement aux dépens des économies faibles. La crise sanitaire émet un choc d’intensité uniforme pour tous les pays, les plaçant sur la même ligne de départ à la recherche des voies et des moyens pour s’en sortir sans trop de dégâts.

Le monde a donc commencé à tracer les scénarios et modèles de sortie de cette crise Covid-19. Une des questions légitimes à se poser est de savoir s’il a tiré les leçons ? Ou plutôt a-t-il tiré les meilleures leçons car d’un événement aussi complexe que la Covid-19, il est difficile de conjecturer pour que les leçons tirées soient bien les meilleures ? Les crises mondiales antérieures nous apprennent que lorsque les leçons tirées ne sont pas adéquatement apprises, les remèdes appliqués seront pires que le mal engendré (la crise de 1929 a enfanté le nazisme, la crise des subprimes a préparé la chute des prix du pétrole en 2015).

A la fin de cet exposé, nous ne pouvons résister à la tentation de formuler un questionnement : comment notre secteur de santé va être développé et comment améliorer la formation universitaire de la médecine ? Comment disposer d’un dispositif sanitaire performant et suffisamment doté pour faire face à toute autre éventualité ?

Comment notre université avec ses composantes formation et recherche va-t-elle aborder l’après Covid-19 et ses immenses défis ? Comment l’université envisage d’accompagner les autres secteurs pour accomplir leurs programmes arrêtés par le gouvernement dans les segments relevant de ses compétences ? Comment renforcer la participation des universitaires algériens établis à l’étranger dans la formation et la recherche scientifique ? Comment les entreprises ont amorti le choc de la Covid-19 ? Comment réorganiser le secteur des PME et comment envisager son comporteront à l’avenir ? Comment notre économie va-t-elle organiser ou accroître son indépendance sachant qu’on ne peut prospérer sans dépendance, sans relation avec d’autres pays ? La dépendance ne fera que nous replier sur nous-mêmes et nous deviendrons encore plus dépendants des autres ! Comment amorcer une profonde remise en cause de nos comportements pour que chacun puisse apporter sa contribution au développement du pays ?

Il ne faut pas surtout pas perdre de vue que cette crise créera deux situations opposées pour le gouvernement. L’une pour continuer à assurer la stabilité sociale; L’autre, le sursaut tant souhaité entraînant une restructuration de notre économie et sa reconstruction. Et c’est là toute la complexité de sortie d’une crise orientée vers le développement.

 

Par  Baddari Kamel

Professeur des universités et recteur de l’université de M’sila


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