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Contre le coup de force du 5e mandat : L’Algérie de Djamila Bouhired vaincra

07 mars 2019 à 8 h 52 min

Ils ont osé ! Ce qui n’était qu’une sinistre hypothèse est devenue une tragique réalité. En présentant la candidature par procuration d’un homme physiquement délabré, inaudible, invisible, au mépris de la Constitution et des lois de la République, les courtisans qui l’ont pris en otage dans un hôpital helvétique ont programmé le chaos, pour continuer à tirer les ficelles derrière le rideau, à l’ombre d’un fantôme.

Comme dans toute prise d’otage, les citoyens sont en droit d’exiger une preuve de vie. A défaut, ne serait-il pas opportun de déposer une plainte contre X auprès du tribunal de Genève, pour «séquestration, maltraitance sur personne âgée et abus de faiblesse» ?

En attendant, les courtisans s’accrochent, fût-ce au prix d’un grave dérapage et de lourds sacrifices. Dans ce bal des faux-culs, la course à la palme d’or de la manipulation la plus vulgaire est ouverte. Après l’inénarrable Abdelmalek Sellal, qui a menacé les manifestants d’user des kalachs de la République pour passer à la hussarde, son successeur, préposé à agir par procuration, n’a pas hésité à défier le ridicule.

Son argumentaire est un outrage à la logique et au bon sens : «Bouteflika ne s’est pas présenté lui-même devant le Conseil constitutionnel parce qu’il est malade. Mais un certificat de bonne santé atteste qu’il est apte à assurer les charges de sa fonction !»

Le très «indépendant» Abdelwahab Derbal, président de la Haute instance de surveillance des élections, avait sorti, à juste titre, le carton rouge en rappelant que «c’est le candidat en personne qui doit déposer son dossier au Conseil constitutionnel». Moins de 24 heures après, il a avalé son turban en soutenant le contraire avec une fatwa plus conforme aux désirs du sérail.

Le président du Conseil constitutionnel censé veiller au respect de la Constitution et des lois de la République n’est pas en reste. Dans un climat de forfaiture largement partagée, reconnaissons toutefois à Tayeb Belaïz une bonne dose de relative honnêteté.

Lors de son investiture par le chef de l’Etat, n’a-t-il pas juré fidélité, non pas à l’Algérie, à son peuple, à ses institutions et à ses lois, mais à Abdelaziz Bouteflika ? Par ce serment d’allégeance au parrain, il a déjà anticipé l’avis favorable à la candidature de son mentor, et partant, le résultat d’un scrutin biaisé.

Bonimenteur sur la place du marché

Mais qu’à cela ne tienne ! A la colère qui gronde dans la rue dans une bien rare communion patriotique, les aventuriers qui tirent les ficelles derrière le rideau continuent leur sinistre besogne. Dans une lettre apocryphe adressée aux Algériens pour tracer la feuille de route d’un ultime mandat de tous les dangers, Abdelaziz Bouteflika promet monts et merveilles.

Le bilan d’un règne, qui aura duré deux interminables décennies, est pourtant là, éloquent, tragique. Mille milliards de dollars dilapidés, dont une bonne partie a fini dans des comptes off shore. Et pour ne citer que les scandales les plus emblématiques, les protagonistes des Panamas Papers, de l’autoroute Est-Ouest, et de Sonatrach sont protégés par une insupportable impunité et continuent de narguer les citoyens.

Et c’est le protecteur des délinquants qui promet de mettre fin à la corruption et au détournement des deniers publics ! Don Corleone jurant de mettre fin au trafic de drogue aurait été plus crédible…

Il promet de restaurer les libertés, alors qu’il les a bafouées. Il a interdit les manifestations au nom de l’ordre public ; il a muselé la presse et pourchassé toute expression libre. Même les Cafés littéraires n’ont pas été épargnés.

Il promet une nouvelle Constitution pour une nouvelle République, alors que c’est lui-même qui a mainte fois violé la Loi fondamentale pour la soumettre à ses fantasmes de despote oriental.

Il se targue d’avoir restauré la paix civile, alors qu’à son arrivée, en 1999, le terrorisme était déjà militairement vaincu. Il n’hésitera pas cependant à instrumentaliser l’intégrisme, qui lui servira d’épouvantail contre les aspirations d’émancipation citoyenne dans les libertés. Sans vérité ni justice, la «réconciliation nationale», qui a amnistié les criminels de tous bords, a laissé leurs victimes sur le carreau.

Victimes du terrorisme et familles des disparus sont sommées de taire leur douleur, pour ne pas déranger le festin des bourreaux. Comment oublier l’image insoutenable des effusions affectives du général Smaïn Lamari, patron de la lutte antiterroriste avec son acolyte Madani Mezrag, le chef de l’AIS, qui revendiquait avec une morbide délectation les râles ultimes d’un jeune gendarme, auquel il venait d’ôter la vie, avant d’exhiber son arme comme un trophée ?

Il promet une attention particulière à la jeunesse, et c’est durant son règne que des centaines de jeunes harraga ont préféré mourir dans la mer, mangés par les poissons, que de se soumettre à l’arbitraire des courtisans.

Il se vante d’avoir réhabilité l’identité nationale plurielle, alors qu’il avait, dès son premier mandat, piégé le débat par des manipulations criminelles ; un débat qui avait pourtant gagné en sérénité. Du fond de leurs tombes, les martyrs du règne de Bouteflika et de sa cour, notamment ceux du Printemps noir de Kabylie en 2001 et ceux du M’zab en 2013, demandent justice et refusent d’être relégués dans la case pertes et profits de la «tragédie nationale».

Avec un bilan aussi calamiteux, qui pourra encore croire aux promesses d’un bonimenteur de place du marché, dont les produits toxiques ont déjà fait trop de dégâts ?

Une ligne de démarcation : la citoyenneté

Trop de mépris envers ces «médiocres» d’Algériens a fini par briser le mur du silence et de la peur. Contre la fatalité d’un match joué d’avance, et dont l’arbitre et les juges de touche ont été désignés par l’adversaire, il ne restait qu’une seule alternative : envahir le terrain ! Par leur engagement civique qui a conforté leur soif de dignité et fasciné le monde, les Algériens, notamment la jeunesse, ont repris les instruments de leur citoyenneté et mis à nu le roi et ses courtisans.

La preuve est faite devant le monde entier : sans les provocations des nervis à gages, aucune violence, aucun dérapage n’ont été relevés.

Entre Bouteflika, sa famille, ses supplétifs et ses courtisans d’un côté, et l’Algérie de Larbi Ben M’hidi, de Abane Ramdane et de Djamila Bouhired de l’autre, le divorce est consommé et leurs intérêts inconciliables. Désormais, toute fidélité au roi déchu par le peuple en lutte relèverait de la trahison nationale.

La rue gronde. Au-delà du rejet d’un 5e mandat suicidaire pour le pays, les insurgés exigent le démantèlement de tout le système mis en place par le coup de force de l’armée des frontières en 1962. Ce système, qui a plongé ses tentacules dans toutes les institutions, sans épargner ni l’opposition domestiquée ni la société civile tenue en laisse, ne saurait se réduire à la partie visible du bouteflikisme délinquant.

Ceux qui ont trompé la crédulité des citoyens, ceux qui ont trahi leur confiance, ceux qui ont fait semblant de pleurer avec les victimes tout en partageant le butin avec les loups, tous les repentis qui ont mis le doigt dans le pot de miel jusqu’au coude ne sauraient constituer une alternative crédible, digne de la révolution en cours.

Dans cette phase de clair-obscur qui favorise l’irruption des monstres, il est temps de clarifier les enjeux par un débat libre, franc et transparent sur les objectifs du mouvement, qui doit définir une ligne de crête. Une ligne qui garantisse les mêmes libertés – toutes les libertés –, les mêmes droits et les mêmes chances à tous les Algériens et à toutes les Algériennes, sans discrimination de sexe, de couleur, de langue, de religion, de convictions politiques et philosophiques. Une ligne qui n’exclut personne a priori, sauf ceux qui s’excluront d’eux-mêmes en se donnant le droit d’attenter aux libertés des autres. Cette ligne de consensus minimum porte un nom : la citoyenneté.

Sans cette ligne de démarcation claire, le mouvement révolutionnaire risque de se fracasser contre le mur des traditionnelles manipulations, avant de finir entre les mains des forces les plus rétrogrades de la société. Des velléités de récupération sont déjà en cours. Le rejet du système, «globalement et dans le détail», ne doit pas s’abîmer dans des combinaisons d’appareils ni servir de tremplin à des ambitions contrariées.

S’il faut éviter de céder à la tentation des règlements de comptes, le peuple en lutte est en droit de demander des comptes sur des fortunes aussi rapides que suspectes qui agressent, sans pudeur, le quotidien du citoyen. Les fortunes des clientèles affirmées du régime, comme celles qui sont camouflées sous les oripeaux d’une opposition domestiquée. A défaut de justifier l’origine légale de leur soudaine richesse, le peuple en lutte est en droit de récupérer les biens spoliés de la collectivité nationale, et d’exiger la transparence sur le patrimoine de ses dirigeants et de ceux qui aspirent à le devenir.

Rendre justice aux femmes

Le temps est venu de sortir des postures attentistes et des déclarations ambiguës. Entre le système, ses clientèles, leurs petites affaires et leurs gros privilèges d’un côté, et la volonté populaire qui exige éthique et transparence, il n’y a plus de demi-mesure.
Des sections syndicales ont déjà désavoué leurs dirigeants, agents-recruteurs du pouvoir, et complices du patronat.

Quelques rares députés qui ont fait honneur à leur mandat, ont démissionné dans la dignité. Des militants de terrain font pression sur tous les autres, pour les pousser à quitter un Parlement où ils servent de cache-misère démocratique contre de confortables privilèges.

En cette veille du 8 Mars, Journée internationale des femmes, on ne peut exiger le «démantèlement du système» en occultant ses manifestations les plus rétrogrades. Comme les lois discriminatoires, dont l’anachronique code de la famille qui légalise la domination des femmes au nom de prétendues «valeurs civilisationnelles» est la plus emblématique.

Commissaires politiques rescapés des années de plomb et autres préposés à la parole officielle nous rappelleront, une fois encore, que les femmes doivent être respectées parce qu’elles sont «nos sœurs, nos mères, nos épouses et nos filles» !

Une fois énoncé ce bréviaire biologique du conservatisme régressif, il faut poser la vraie question qui conditionne tout projet de rupture démocratique : la citoyenneté.

Peut-on se revendiquer du projet démocratique et s’accommoder en même temps de lois discriminatoires, qui ont déchu les femmes de leur droit à la pleine citoyenneté, avant de les assigner à résidence à la marge de la société ?

Peut-on accepter de voir encore cette foule de jeunes femmes, unies dans la diversité de leurs convictions et de leur tenues vestimentaires, enfermées dans un statut inférieur à celui de ce reptile visqueux de Benhamou, qui prône la soumission comme unique voie de promotion sociale ?

Ne ratons pas la porte de l’histoire !

Méfions-nous des fraternités toxiques ! Construire l’union sur des fondations injustes relèverait de la reddition de l’éthique que d’aucuns tentent déjà de justifier par le «réalisme politique». A défaut de s’opposer frontalement à une légitime revendication, les manipulateurs de l’ombre préfèrent botter les questions démocratiques en touche, au nom de «priorités» qui ne serviront, en fin de compte, qu’à donner un sursis au statu quo.

Malgré les avatars d’un système en survie artificielle, l’histoire est en marche. Entre la génération de Novembre, celle qui a réellement libéré le pays, et non celle des faussaires qui l’ont pris en otage, et la jeunesse de Février qui rêve de libertés, la jonction salutaire a été enfin réalisée.

Djamila Bouhired, symbole de cette Algérie humiliée, de cette Algérie trahie, porte-voix légitime de ses compagnons qui avaient défié la mort pour la libération de l’Algérie, est redescendue dans la rue, à 84 ans, pour clamer, une fois encore, les libertés des Algériens, qu’elle appelle «mes enfants et mes petits-enfants».

Du haut de ses 98 ans, Abdennour Ali-Yahia, l’infatigable militant des droits de l’homme, clame son soutien aux insurgés pour une Algérie démocratique.

N’en déplaise aux analystes de comptoir et aux cagoulards des réseaux sociaux, tous les espoirs pour une Algérie citoyenne qui garantira les droits de tous et les libertés de chacun sont de nouveau permis.

L’histoire, fermée par les vainqueurs de la crise de l’été 1962, vient d’être débloquée par la jeunesse révolutionnaire qui a repris le témoin de ses aînés. Cette fois, ne ratons pas la porte d’entrée…

 

Par Arezki Aït Larbi , Journaliste et militant des droits de l’homme

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