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Contribution

Conoravirus, repenser la prévention sanitaire au regard du politique

22 mars 2020 à 9 h 42 min

L’apparition et la propagation rapide du conoravirus (Covid-19) dans le monde doit nous inciter à agir de façon très urgente, en mobilisant le seul recours aujourd’hui possible, en l’occurrence la prévention sanitaire.

Il s’agit de tenter de dessiner précisément les configurations spécifiques de la prévention dans notre pays, articulées aux normes universelles en nous focalisant sur le politique et son impact sur la santé des populations. On rappellera que les risques liés à la pandémie Covid-19 sont inédits, relevant de l’incertitude. Dans son ouvrage Pour une anthropologie de l’incertitude, Lauret Doucet (2018) montre que «l’incertitude – et par extension la situation d’incertitude – et cela même si elle naît fondamentalement d’un état individuel et d’un ressenti personnel est avant tout un phénomène social».

L’hégémonie politique de la certitude

Force est d’indiquer que les pouvoirs publics n’ont jamais sérieusement et rigoureusement questionné dans toute leur complexité les multiples risques environnementaux. Ces derniers sont en grande partie liés à une alimentation des adultes et des enfants douteuse (Mebtoul et al. 2020), à la pénurie l’eau encore prégnante dans beaucoup de quartiers, aux accidents de la route mortels, à une hygiène publique dans nos espaces dits publics, notamment les hôpitaux et les universités qui laissent perplexes dans des lieux en principe exemplaires en termes de propreté, etc. Tous ces risques au quotidien ont été occultés avec arrogance et suffisance au profit d’une politique populiste et patrimoniale. Elle a été fondamentalement à l’origine de la production sociale du laisser- faire.

Elle a privilégié le faire semblant (Mebtoul, 2018). Le pain et d’autres produits alimentaires se transforment en objet politique. L’informel politique et les réseaux de connivence se substituent à un mode de régulation contractualisée entre les différents agents sociaux et économiques.

Dans cette apparent «désordre», loin d’être une fatalité, le but unique était de jouir des multiples avantages matériels et du pouvoir. La rente pétrolière a conduit les acteurs sociaux à s’inscrire dans la certitude, ou comme le précise Doucet (2018), dans «une certitude» qu’il définit comme la normalité, la banalité. Le politique est une «façon d’instituer une société» (Mouffe, 2016). Il nous a imposé ses vérités, ses certitudes d’un «lendemain toujours meilleur», donnant autoritairement l’illusion de tout contrôler.

Pendant de longues décennies, le statu quo a représenté un mode de vie puissant, fortement intériorisé par les acteurs sociaux, fabriquant de la perversion dans la société. Le statu quo s’oppose à la citoyenneté. Le pouvoir s’interdit en réalité tout engagement clair et net devant favoriser l’innovation et la créativité, au cœur de la légitime lutte pour le changement social et politique déployé à juste Raison, avec beaucoup d’aplomb, de lucidité et de courage par le «hirak» (Mebtoul, 2019). Il fait acte de citoyenneté en suspendant temporairement les marches.

N’en déplaise à certains acteurs politiques dominants qui mériteraient, en toute honnêteté, de suivre un enseignement de sociologie sur l’action collective, pour intégrer sa complexité, ses espérances et ces incertitudes profondément démocratiques. Seul, en effet, le questionnement inventif permet de repenser profondément le politique actuel !

Si le débat contradictoire est important, encore faut-il s’inscrire dans une posture modeste, seule à même de comprendre finement la dynamique interne du «hirak» et non pas de stagner dans une logique de surplomb, pour affirmer de façon prétentieuse, qu’il est aujourd’hui dans l’impasse. Pourtant, il suffit d’un peu de bon sens et de raison, pour noter que le mouvement social algérien est de l’ordre d’un «édifice inachevé» (Neveu, 2019), en perpétuelle construction et reconstruction novatrice, particulièrement quand il s’agit de transformer le politique actuel dans toutes ses dimensions.

Changer de vision de la santé : inventer la démocratie sanitaire

Dans ce contexte sociopolitique, les certitudes viennent se greffer dans une réalité sociale sous-analysée en décalage avec les décisions prises par les pouvoirs publics : «Nous avons mis tous les moyens à la disposition des structures de soins.» Rien n’est pourtant dit sur l’impératif majeur – au-delà des ressources matérielles (gants, masques, produits désinfectants, lavage des blouses du personnel de santé, etc.), encore très rares dans les espaces de soins – de s’orienter de façon urgente vers un autre cap qui est celui de la prévention socio-sanitaire et la santé publique au quotidien, en libérant de façon résolue la société, lui ouvrant un champ du possible qui puisse permettre la mobilisation des personnes dans le champ sociosanitaire. Or, le conoravirus met à nu la distance sociale et politique entre les pouvoirs publics et les différentes populations. «Bled khalia», le pays est déserté, disent les gens, dans nos différentes enquêtes.

La santé au quotidien a toujours été politiquement ignorée (les inégalités, les injustices, la saleté omniprésente, la nonchalance et le peu d’écoute des responsables locaux, des formes sociales d’indifférence, l’absence de confiance, le travail de santé invisible, gratuit, non reconnu assuré par la femme au profit de ses enfants, de son mari et de la société, etc.). La lutte contre les risques inédits du conoravirus nous impose, aujourd’hui, la compréhension, la connaissance, la mobilisation et le bouleversement de l’ancienne vision de la santé enfermée uniquement dans le domaine du curatif pour, au contraire, opérer un retour sur notre quotidien caractérisé ici par la vie sociale des personnes (Fassin, 2018 ; Mebtoul, 2018).

La notion de prévention ne peut plus rester enfermée dans la seule classification médicale centrée de façon dominante sur le risque dicté uniquement par l’institution médicale, comme unique rationalité pour limiter la contagion. N’oublions pas que le conoravirus concerne toute la société dans ses différentes dimensions. La pandémie en question produit de l’incertitude (Dousset, 2018).

Autrement dit, la prévention socio-sanitaire mérite donc d’être retravaillée de façon critique et autocritique et d’être repensée sur le plan épistémologique dans une logique d’adaptation, de proximité, d’innovation pédagogique, et ce, avec la population et le personnel de santé, pour s’engager résolument vers la démocratie sanitaire. Celle-ci consiste précisément à rompre avec une vision passéiste de la santé qui considère les agents sociaux comme de simples consommateurs de soins (Cresson, Mebtoul, 2010) ou des «idiots culturels» (Garfinkel, 2007 ), incapables de se prendre en charge.

La démocratie sanitaire permet de faire émerger l’usager-citoyen. Celui-ci ne s’habille plus uniquement du statut de patient anonyme ou celui de privilégié, selon le capital relationnel. Il devient partie prenante du fonctionnement du système de soins qui lui est aujourd’hui, extérieur, étranger, n’étant pas reconnu politiquement comme un acteur central qui a son mot à dire sur ses normes de fonctionnement. «La notion d’usager renvoie à une conception du service public qui donne des droits et des devoirs et mieux des responsabilités, à ceux qui bénéficient des prestations organisées par la collectivité.» (Lascoumes, 2007).

La notion de démocratie sanitaire est indissociable de celle de citoyenneté ; celle-ci évoque la solidarité, l’entraide et les responsabilités partagées. Autant de dimensions sociopolitiques impératives pour concevoir collectivement une autre vision de la santé. Celle-ci ne peut relever sur le plan institutionnel de l’unique ministère de la Santé. Il semble urgent de s’appuyer sur un conseil autonome pluridisciplinaire de la santé évoqué par la dernière loi sanitaire sans être mis en œuvre pour permettre un dépassement de décisions rapides et intempestives n’étant jamais mises en perspective ou appuyée par une vision globale qui puisse donner un sens pertinent à la santé citoyenne (Mebtoul, 2018).
La pandémie de conoravirus ne peut être jugulée et confinée que par la confiance de tous les acteurs sociaux. Cela représente une condition majeure pour permettre leur mobilisation active à la fois dans la société et dans le champ sociosanitaire réapproprié collectivement, pour dépasser l’analyse trop mécanique sur l’individu responsable, oubliant la construction sociale et politique de la notion de responsabilité.

Ne pas faire abstraction de la complexité du social

Il semble important de tenir compte de la complexité du social et du culturel. Elle ne se résume pas, comme on l’entend souvent de façon simpliste et paresseuse, aux comportements en soi. Les personnes seraient considérées de façon réductrice comme des électrons libres. Or l’’incertitude, faut-il le rappeler, ce sont «des situations, certains contextes, certains événements qui font émerger des inquiétudes, des perplexités, des ressentis d’émancipation déchues ou impossibles» (Doucet, 2018).

L’absence de tout traitement ou vaccin contre la pandémie radicalise nécessairement la dimension politique de la santé qui ne peut être que de l’ordre de l’innovation et non pas de la culpabilisation des gens, à partir de discours moralisateurs qui occultent en réalité la responsabilité des pouvoirs publics qui est aussi de l’ordre du risque politique, en s’engageant à une remise en question radicale de la vision administrée et linéaire de la santé, telle qu’elle a fonctionné jusqu’à présent. Des commissions réunies en urgence, l’absence de tout débat collectif, scientifique et critique sur l’épidémie du conoravirus dans la perspective de produire collectivement une vision de la santé qui puisse être adaptée à la lutte contre le conoravirus en tenant compte de la complexité du social.

Celle-ci ne pouvant se dilater dans de simples mesures techniques importantes certes, reconnues comme des normes universelles incontournables (se laver les mains de façon régulière, éviter tout rassemblement, distance sociale, etc.), mais devant être questionnées profondément dans la façon de les mettre en œuvre dans la société pour que les acteurs sociaux puissent être partie prenante du processus sanitaire.

Mobiliser le politique comme dimension centrale dans la lutte contre le conoravirus c’est opérer des inversions salutaires dans le champ sanitaire et dans la société, par la reconnaissance de la citoyenneté, seule à même de réduire la psychose alimentaire, la panique et les multiples rumeurs qui indiquent que le flou cognitif est encore profondément ancré dans le tissu social.

 

Par Mohamed Mebtoul , Sociologue de la santé

 

 

 

Références bibliographiques

Cresson G., Mebtoul M., 2010, (eds., ), Famille et santé, Rennes, Presses de l’EHESP.
Dousset L., 2018, Pour une anthropologie de l’incertitude, CNRS Editions
Fassin D., 2018, La vie. Mode d’emploi critique, Paris, Seuil.
Garfinkel H., 2007, Recherches en ethnométhodologie, Paris, PUF
Lascoumes P., 2002, «Représenter les usagers», in : Bungener M., Baszanger I. et Paillet A., (eds.), Quelles médecins voulons-nous ? Paris, La dispute.
Mebtoul M. et Ali., 2020, «Tensions autour de l’alimentation de l’enfant dans la ville d’Oran (Algérie)», in : Soula A., Yount-André C., Lepillier A., Beica N., (eds., ), Manger en ville. Regards socio-anthropologiques d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie, éditions Quae, 18-29.
Mebtoul M., 2019, Libertés, dignité, algérianité. Avant et pendant le «hirak», Alger, Koukou.
Mebtoul M., 2018, «Parcours de recherche. Le quotidien ; clé de lecture de la société algérienne», Revue Insaniya, n° 80-81, 17-33.
Mebtoul M., 2018, Algérie. La citoyenneté impossible ? Alger, Koukou.
Mouffe C., 2016, L’illusion du consensus, Paris, Albin Michel.
Neveu E., 2019, Sociologie des mouvements sociaux, Paris, La découverte.



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