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Djoudi Attoumi. Ancien officier de l’ALN et écrivain

Congrès de la Soummam, 62 ans après : Un congrès unificateur des rangs des maquis et de la Révolution Partie II

24 août 2018 à 1 h 47 min

Pourquoi Ifri, précisément ?

Les historiens et les acteurs de l’époque se sont justement interrogés sur le choix d’Ifri qui ne présentait pas des avantages particuliers par rapport au reste de la région.

Encaissé entre les Aït Oughlis à l’est et les Chellata à l’ouest, le douar Ouzellaguen est adossé à un flanc de montagne. Il y avait certes une oliveraie dense et un chapelet d’une douzaine de villages, mais le tout ne présageait pas d’une sécurité effective du congrès.

Pour un chef de l’ALN soucieux de la sécurité de ces responsables de haut niveau, il n’hésiterait pas à opter pour l’Akfadou ou le Djurdjura où il ne pouvait avoir de fuites. Mais la population d’Ouzellaguen est connue pour sa fidélité à l’ALN et qu’il n’y avait point de harkis, ni goumiers. Même si elle subissait des représailles quotidiennes de l’armée coloniale, elle continuait à lutter et à braver les soldats français.

Ce qui pouvait également rassurer les participants, c’est la présence d’une armée de 3000 moudjahidine sous le commandement de Si Amirouche Aït Hamouda et de ses collaborateurs, mais que ferait-elle face à un ennemi très puissant qui pouvait mobiliser des dizaines de milliers de soldats, des centaines d’hélicoptères et des avions ?

Et le poste militaire français le plus proche est implanté à Ighzer Amokrane distant de quelque cinq kilomètres seulement d’Ifri !

Le douar Ouzellaguen a donc été retenu. Déjà les délégations commençaient à arriver à Ifri, à partir du début du mois d’août 1956. Amirouche était sur place pour les recevoir, et les conduire directement chez Krim Belkacem, le maître des céans.

C’était peut-être le seul responsable en Kabylie que craignait Amirouche et dont il reconnaissait l’autorité. C’était son idole et il fera tout pour lui ressembler et pourquoi pas lui succéder un jour.

Pendant tout le congrès, il sera l’ombre de Krim Belkacem. Chargé de la protection par ce dernier, Amirouche ne cessa pas ses va-et-vient à travers les villages de «garnison de l’ALN», comme Ighbane, Timliouine, Ighil Oudlès, Tizi Maghlaz, etc., qui formaient le cordon de sécurité et où étaient stationnés les unités combattantes dont les effectifs étaient évalués à 3000 hommes.

Amirouche ne pouvait se permettre ces tournées qu’entre deux délégations ou pendant la nuit. Il convoquait les chefs d’unité pour des instructions, coordonner leurs mouvements, leur mise en place. Il ne badinait pas avec eux.

Ils savaient que lorsqu’ils étaient convoqués par Amirouche, il fallait faire du zèle, sinon s’en était fini de leurs grades. Ils avaient la trouille de ce chef qui lisait dans les yeux et qui était au courant des moindres détails. Ce n’était pas la peine de chercher à le tromper, car son courroux se déverserait sur eux.

La réunion était tenue secrète. Toutes les unités, avec leurs chefs, ignoraient tout de ce qui se déroulait. Quelques rares privilégiés et qui étaient directement concernés, savaient ce qui se passait.

Lorsque tous les invités furent présents, Amirouche sera partagé entre eux et les sorties à l’extérieur pour s’enquérir du « mouvement ennemi. »

Plusieurs actions de diversion furent menées, loin du lieu du congrès. Il fallait attirer l’attention de l’ennemi ailleurs, par des harcèlements, des embuscades, pour éparpiller ses forces et le maintenir sur la défensive, sur le qui-vive, ceci pour le tenir dans l’ignorance complète du projet, comme l’avait préconisé Mohamedi Saïd, l’adjoint de Krim.

Mira Abderahmane était justement chargé d’opérer de telles actions à partir de la région de Bouira, jusqu’aux Bibans et les Portes de fer, alors que Hamou Hmiti et Mokrane Harani le faisaient à Adekar.

Au cours de la première séance de travail, Krim Belkacem fut le premier à prendre la parole pour s’adresser directement à Amirouche, pour le remercier chaleureusement au nom de ses collègues, pour avoir veillé à l’accueil et à la sécurité. « Mais Amirouche n’est pas seul », dira Krim; il fut alors invité à présenter aux congressistes, tous ses collaborateurs.

Ce fut une première récompense pour tous les efforts qu’il avait déployés avec ses collaborateurs et ses hommes.

L’organisateur du congrès n’avait pas un instant à perdre. Il recevait en permanence des émissaires des unités de protection pour un compte rendu, ceci en fin d’après midi. Il était lui-même emballé au contact de jeunes chefs prestigieux, comme Zighout Youcef, Larbi Ben Mhidi, Bentobbal, …

Quant à Ouamrane, lui, il le connaissait déjà et l’admirait depuis longtemps. Pour une fois, il vit d’autres chefs de la trempe de Krim Belkacem.

Il connaissait certains de réputation, mais il n’aurait jamais cru que la Révolution était portée par de tels hommes. C’est ainsi qu’il sympathisera avec eux et se lancera dans de longues discussions au sein de chaque groupe. Il prit pour la circonstance de nombreuses photos en leur compagnie.

C’est ainsi qu’on le verra successivement au côté de Abane Ramdane, Zighout Youcef, Amar Benaouda, Lakhdar Bentobbal, Larbi Ben Mhidi, Amar Ouamrane etc… Comme il n’oublia pas par modestie de se mettre au milieu de leurs groupes d’escorte pour discuter avec eux, avec les simples djounoud pour s’enquérir de leurs besoins; il finira par les connaître presque individuellement en l’espace de quelques jours. Il était la véritable vedette du congrès. Mais toujours est-il que tous ses interlocuteurs le trouvaient sympathique et admiraient le futur chef de la Wilaya III.

Les invités lui rendaient bien les marques d’égards à leur endroit, car il était plein d’attention pour eux. Ils étaient frappés à leur tour par ce chef de la Petite Kabylie plein de dynamisme, de gentillesse, mais aussi de rigueur, avec un discours percutant.

Il leur racontait les exploits de ses hommes dans les embuscades, la récupération des armes, l’anéantissement des groupes messalistes, le nettoyage de la région de ces traîtres ou ses relations avec les grandes personnalités de la région ou les notables qui avaient accepté « d’embrasser la Révolution », comme on se convertit à une religion. Bien sûr qu’ils étaient frappés par la personnalité de Krim Belkacem qui était plus effacé d’ailleurs, mais Amirouche était quand même autre chose.

Par sa disponibilité, son accessibilité, sa spontanéité et son omniprésence, il était devenu la vedette ! Et il avait toujours une tenue impeccable et était toujours bien rasé.

Comme un bon chef, il soignait son aspect extérieur comme sa tenue vestimentaire, sa moustache taillée de près et des palladiums toujours propres, même après avoir traversé une rivière en crue ! Sa tenue était toujours irréprochable, même par un temps de chien. Rares furent les moudjahidin qui arrivèrent à le rivaliser en matière de présentation, du moins dans l’aspect extérieur.

Les travaux du congrès durèrent une dizaine de jours. Mais à la fin, lors de la nomination des responsables, il ne sera pas membre du C.N.R.A. et même pas en qualité de suppléant, ce qui n’était pas le cas de certains responsables de moindre rang. On ne connût jamais sa réaction. Il se contenta du grade de Commandant de l’ALN, adjoint au Colonel Mohamedi Saïd dit « si Nasser » pour la Wilaya III, en même temps également que Hamaï Kaci.

La sécurité des responsables, une condition essentielle pour un déroulement normal du congrès.

Le problème le plus important pour la tenue de ce congrès c’était d’assurer la sécurité de ces importants responsables  ; mais qui pouvait garantir la sécurité des congressistes ? Quel est le lieu qui permettrait ainsi de mettre à l’abri tous ces chefs qui devaient arriver de toutes les régions d’Algérie et de l’Extérieur  Aucun endroit ne pouvait être considéré comme étant en mesure de réunir toutes les conditions de sécurité, comme il ne se trouvera aucun responsable qui pouvait se targuer de mettre à l’abri les congressistes d’une éventuelle attaque ennemie !

Abane Ramdane, conscient de ce problème, avait déclaré à la fin du congrès, « qu’il faut être fou pour organiser cette rencontre en ces lieux » ; il mesurait ainsi, tous les dangers, tous les risques auxquels s’exposaient ces chefs.

En effet, il serait terrible pour la Révolution que le lieu soit envahi par les soldats et que des chefs soit tués. Alors les maquis seraient amputés de plusieurs hauts responsables et la Révolution serait ébréchée !

Et ce fut pour toutes ces raisons qu’il ne fallait absolument pas se tromper sur le choix du lieu du congrès et ni lésiner sur les conditions de sécurité. Mais Amirouche Ait Hamouda avait pris le problème en charge et il assurait ses prérogatives dans de bonnes conditions.

Le déroulement des différentes réunions. Il s’agissait de tenir plusieurs séances au niveau de trois villages, à savoir Ifri, Izemouren et Ifri; on a dit à cet effet que c’était un congrès itinérant, toujours pour des raisons de sécurité.

En principe, les séances sont présidées par le colonel Larbi Ben Mhidi et le secrétariat assuré par Abane Ramdane. En l’absence d’un service protocolaire, ces deux responsables pouvaient changer de statut d’une séance à une autre.

Donc, il y avait Zighout Youcef et son adjoint Lakhdar Bentobal pour le Nord constantinois, Krim Belkacem pour la Kabylie, Amar Ouamrane pour l’Algérois, Abane Ramdane pour le FLN et Larbi Ben M’hidi pour l’Oranie. Deux responsables étaient absents : Mustapha Ben Boulaid responsable des Aurès tombé au champ d’honneur vers avril/mai 1956 et Ali Mellah responsable du Sud qui a eu un empêchement.

Chaque Zone devait présenter son rapport sur les effectifs de moudjahidine et des mousseblines, l’inventaire de l’armement, la situation financière et quelques divers points, comme l’affaire des messalistes, l’Oiseau bleu, des personnages dont nous préférons taire les noms, etc. En un mot, il fallait évaluer les capacités de frappe de l’ALN face à la quatrième puissance mondiale.

Les décisions du congrès

De nombreuses décisions d’une importance vitale pour la continuité de la guerre de Libération ont été regroupées autour d’un document historique que l’on appelle désormais «charte de la Soummam» ou «Plate-forme de la Soummam».

Avant d’arriver au détail des mesures prises, il convient d’énumérer d’abord les objectifs intérieurs et extérieurs:

1- Objectifs intérieurs :

– Assainissement politique par la remise du mouvement national révolutionnaire dans sa véritable voie et par l’anéantissement de tous les vestiges de corruption et de réformisme, causes de notre régression actuelle.

Rassemblement et organisation de toutes les énergies saines du peuple algérien pour la liquidation du système colonial.

2- Objectifs extérieurs : Internationalisation du problème algérien.

Réalisation de l’unité nord-africaine dans son cadre naturel arabo-musulman.

Dans le cadre la Charte des Nations unies, affirmation de notre sympathie agissante à l’égard de toutes nations qui appuieraient notre action libératrice.

Les décisions importantes prises sont les suivantes.

Nous nous contenterons de reprendre l’essentiel d’entre elles :

Rapport ALN-FLN : le principe de la primauté du politique sur le militaire est inclus dans la plate-forme, ce qui n’était pas du goût surtout des colonels de l’Extérieur qui s’apprêtaient alors à rejoindre l’extérieur. D’ailleurs, au congrès du Caire, du 20 août 1957, ce principe fut remis en cause, tout comme celui de la primauté de l’intérieur sur l’extérieur par ceux-là même qui les avaient votés une année auparavant.

Rapport intérieur-extérieur : c’est le principe de la primauté de l’intérieur sur l’extérieur. Il était logique que ceux qui affrontent quotidiennement l’ennemi sur les champs de bataille doivent avoir la priorité et l’opportunité dans le pouvoir de décision. Cependant, depuis l’accumulation des convois d’acheminement d’armes bloqués à l’Extérieur, peut-être à dessein, il y eut la constitution de l’armée des frontières, fortement équipée et entraînée.

Désormais, ce qui était à l’origine une simple «Délégation du FLN à l’extérieur» composée de quelques responsables s’est trouvée renforcée par l’armée des frontières pour devenir «état-major de l’Est» et «état-major de l’Ouest» et enfin «état-major général». C’est ainsi que cette nouvelle institution détient la réalité du pouvoir à l’extérieur, mais très faiblement dans les maquis puisqu’ils étaient éloignés de la réalité du terrain.

Ce principe a également connu, comme le précédent sa disgrâce lors de la réunion du Caire du 27 août 1957; ce fut de cette situation que des frictions intérieur-extérieur allaient apparaître au grand jour. En s’amplifiant et en s’accumulant, elles deviendront alors un conflit entre les chefs des maquis et ceux de l’extérieur.

Ainsi, Abane Ramdane qui serait à l’origine, avec Ben M’hidi de la naissance de ses deux principes s’est trouvé isolé, relégué, puis éliminé ; la mort de Larbi Ben M’hidi qui le soutenait et qui le complétait, présageait déjà de son élimination de la scène au sein de l’organe exécutif de la Révolution puis son assassinat.

L’organisation de l’ALN : il y eut un découpage territorial de l’Algérie en six wilayas, elles-mêmes divisées en zones, lesquelles sont divisées en régions, puis en secteurs. A cela s’ajoute la création des unités combattantes du groupe(faoudj), de la section, de la compagnie et du bataillon.

Pour compléter cette ossature, il y eut l’institution des grades pour leurs cadres, ainsi que pour les responsables politico-militaires ; ces grades s’échelonnent de caporal (djoundi El Ouel), jusqu’au colonel (Sagh Etani ). Le grade de général est exclu, jusqu’à la libération.

-Institution d’une solde mensuelle pour les combattants.

-Elaboration d’un budget pour chaque structure territoriale avec l’institution des allocations familiales mensuelles pour les familles de moudjahidine, des chouhadas et d’un secours aux nécessiteux.

– Une solde pour le personnel des services de santé de l’ALN et aux mousseblines s’ils sont permanents.

Domaine politique.

Création des commissaires politiques chargés de l’organisation et de l’éducation du peuple, propagande, informations, guerre psychologique (rapports avec le peuple, la minorité européenne, les prisonniers de guerre). Ils donnent leur avis sur le programme des actions militaires de l’ALN, les finances et le ravitaillement.

Assemblées du peuple au niveau des villages :

-Les assemblées sont élues et seront composées de 5 membres, dont un président, et s’occuperont de l’état civil, des affaires judiciaires et islamiques, affaires financières et économiques, police.

Institution d’un pouvoir collégial : il s’agit d’une originalité qui consiste à ce que le chef politico-militaire à tous les niveaux partage ses pouvoirs avec ses trois adjoints, où le premier est chargé du politique, le second du militaire et pour le troisième des renseignements et liaisons.

Toutes les décisions sont prises ensemble, en comité de Wilaya, de Zone, de région ou de secteur. Cette innovation a permis d’éviter des erreurs ou tout au moins de les limiter, de bannir le pouvoir personnel et d’imposer les règles démocratiques même au sein d’une armée de libération.

– Création des tribunaux de l’ALN.

Désormais, aucun responsable, quel que soit son grade, n’a le droit de prononcer une condamnation à mort. En plus, les égorgements sont interdits, ce qui donne une image plus humaine ou moins violente de notre Révolution ; l’exécution de la sentence se fera dorénavant, soit par balle, soit par pendaison.

De telles mesures marquent une évolution dans l’esprit des moudjahidine et particulièrement des chefs qui devaient conduire la lutte vers la victoire et veiller à présenter une meilleure image.

Photo du congrès de la Soummam; de gauche à droite : Tahar Amirouchen, deux moudjahidine, Krim Belkacem, Amar Ouamrane et Amirouche Ait Hamouda.

Le respect du principe de la séparation des pouvoirs : à l’image des pays démocratiques, le principe de la séparation des pouvoirs fut pris en compte. Il y eut la création du CNRA (Conseil National de la Révolution Algérienne) de 17 membres titulaires et de 17 suppléants qui joue le rôle du parlement et le CCE (Conseil de Coordination et d’Exécution) composé de 5 membres qui joue le rôle du pouvoir exécutif.

D’autres sujets non moins importants furent abordés ; il s‘agit de la trahison des messalistes, du rôle des autres communauté non musulmanes en Algérie, de la politique extérieure du FLN comme sa diplomatie , du rôle des trois pays nord-africains, des conditions préalables à toute négociation avec le pouvoir français etc.

-Situation au Maroc, en Tunisie et en France.

-Des conditions de négociations avec la France (préalables, Algérie une et indivisible dont les frontières actuelles doivent être respectées, avec partie intégrante du Sahara.

– Des perspectives de l’Algérie indépendance et de la place des minorité européenne.

-Les représailles de l’armée coloniale après le Congrès de la Soummam.

L’ennemi s’est rendu compte de la tenue de cette rencontre plusieurs semaines après. Et c’est ainsi que les 14 villages du douar Ouzellaguen furent rasés et déclarés zone interdite. Leurs ruines témoignent encore aujourd’hui de la violence des représailles des soldats contre la population pour la punir de sa fidélité à la Révolution.

En conclusion, la charte de la Soummam est apparue comme un code de conduite de la Révolution pour tous les moudjahidine et pour tous les responsables qui trouveront les réponses aux problèmes qu’ils sont appelés à rencontrer. Elle a unifié les rangs du FLN et de l’ALN, créé une organisation identique des maquis à l’échelle nationale ; elle explique le rôle de chaque responsable, la conduite à tenir devant tous les problèmes auxquels ils pouvaient se heurter.

En ce sens, le Congrès de la Soummam a été un congrès unificateur des rangs de l’organisation de notre Révolution en générale. Il a lancé les perspectives d’une guerre à long terme, tout en confirmant l’idéologie du FLN/ ALN et de l’Etat algérien de l’ après guerre.



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