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Colonel Mokhtar Kerkeb : Un homme de l’ombre et un spécialiste des mouvements de libération africains (2e partie et fin)

24 août 2021 à 10 h 02 min

Un lien fort avec l’Angola

L’Angola est un exemple très intéressant et qui a beaucoup de similitudes avec l’Algérie
La guerre d’indépendance de l’Angola va durer 15 ans de 1961 à 1975.

L’Angola est une possession portugaise depuis le XIXe siècle, mais les Portugais sont présents depuis le XVe siècle.

Les Portugais s’accaparent toutes les richesses mais aussi mettent en place un système de classification ségrégationniste des citoyens : une citoyenneté portugaise réduite était donnée aux métis et assimilados, des Noirs qui, selon les Portugais, auraient atteint un niveau de «civilisation» suffisant pour profiter d’une première forme de citoyenneté. Cette citoyenneté les exempte du travail forcé qui était imposé au reste de la population africaine, qualifiée d’indigène qui sont dans l’obligation de payer un impôt qui varie selon la productivité de la région où ils résident, une mesure qui oblige à accélérer la production agricole.

C’est dans ce contexte que le déclenchement de la lutte armée en Angola a lieu le 04 février 1961 s’ensuivra une très forte répression coloniale notamment au nord de l’Angola.

Plusieurs mouvements Angolais s’opposent aux colonisateurs portugais mais ils ne sont pas pour autant unis : le MPLA d’Agostinho Neto se voit confronté au FNLA de Holden Roberto et à l’UNITA de Jonas Savimbi.

Les aides octroyées aux Mouvements de Libération Africains

Mise à part la formation des cadres militaires et civils, il y avait aussi l’envoi d’armement et d’argent. Il y avait aussi toutes les représentations de ces mouvements à Alger, la défense incessante de la cause auprès des institutions internationales – à l’assemblée générale des Nations unies , auprès de l’Organisation de l’unité africaines (OUA), lors des conférences du Mouvement des pays Non-Alignés, concession de la nationalité et de passeports algériens pour les responsables des Mouvements.

Des officiers, le cas de mon père, ont visité les zones libérées dans l’est du pays où, par leur présence et leurs encouragements, ils ont contribué à la consolidation de la guérilla en route vers la victoire sur le colonialisme. Comme preuve de ce qui est avancé ci-dessus, concernant la nationalité et les passeports, les militants du MPLA, Paulo Teixeira Jorge s’appelait Salim Amar né à Relizane. Paulo Jorge garde encore le passeport de sa patrie algérienne. Xietu s’appelait Ali Bouchama et était mécanicien de profession. Concernant les armements, je peux évoquer l’amarrage du navire Djezzair à Pointe-Noire en avril-mai 1974. Il sera supervisé par Rafik Bey Bensaci, le bateau apporte divers armements ainsi que 10 voitures blindées. C’est un appui sérieux que le MPLA reçoit depuis 1973.

Une anecdote donnée par Bensaci au sujet de Boumedienne sur la réussite de cette opération : «Si les bateaux arrivent, tu continueras à dormir chez toi. S’ils n’arrivent pas, tu ne dormiras plus chez toi.»

Les camps d’entraînement

En parallèle à sa mission à l’OUA, le colonel Kerkeb mènera plusieurs missions secrètes et participera à la création du camp d’entraînement de Bagamoyo. Le camp de Bagamoyo se trouve à 70 km au nord de Dar Es Salam. Y sont entraînés les combattants du Frelimo (Front de libération du Mozambique) entre autres. Le camp de Morogoro se trouve à 187 km de Dar Es Salam. Vont s’entraîner pratiquement tous les mouvements de Libération : MPLA, FRELIMO, ZAPU (Zimbabwe African People’s Union) , ZANU (Zimbabwe African National Union)… Entre le 25/4 et le 1/5/1969 va se tenir à Morogoro une conférence de l’ANC d’Afrique du Sud. Y participe Thabo Mbeki (qui deviendra le Président de la République d’Afrique du Sud de 1999 à 2008). C’est à ce moment- là que mon père rencontre Mbeki.

Dar Es Salam

Mon père arrive à Dar Es Salam en février 1968. Officiellement, il est un représentant de l’Algérie auprès du Comité de coordination de l’OUA, qui a pour tâche le suivi des mouvements de libération en Afrique. A son arrivée, mon père va cohabiter avec Mohamed Redjam qui travaille à l’ambassade d’Algérie comme attaché de presse. Redjam se rendait à l’ambassade quotidiennement et mon père allait au Comité de coordination de l’OUA. A Dar Es Salam, dont on pouvait faire le tour complet en moins d’une heure à l’époque, il a profité de ses quelques temps libres pour apprendre le swahili et parfaire sa connaissance des modes de vie des différents groupes ethniques africains. Dar-Es Salaam est un lieu d’accueil de tous les mouvements de libération africains : MPLA (Angola), Frelimo (Mozambique), ANC (Afrique du Sud), Zanu et Zapu (Zimbabwe), Swapo (Namibie). Dar Es Salam était aussi le fief de beaucoup d’espions qui voulaient savoir ce qui s’y passait, et plus particulièrement dans les camps d’entraînement comme celui de Morogoro en Tanzanie.

Le secret et la sobriété étaient de règle pour mon père qui n’a jamais parlé de son travail, ni de sa mission, pas même à son colocataire à Dar Es Salam. Mon père se rendait, très souvent, à Morogoro. Ses déplacements étaient motivés par le souci de s’assurer que tout était sécurisé et que tout se déroulait correctement pour les deux instructeurs algériens : Qermad et Bachir Chouchane. Les deux hommes se trouvaient au camp de Morogoro pour entraîner militairement les combattants de certains mouvements de libération. Pour des raisons de sécurité, ils n’apparaissent pas sur les photos. Par deux fois, mon père a échappé, en Tanzanie, à une tentative d’assassinat qu’il a attribuée aux services secrets portugais. Dans un de ses rapports, mon père écrit que c’est un pays où il n’y a aucune sécurité. Il ajoute : nous avons évoqué la question de la sécurité avec un capitaine tanzanien qui nous a dit que «chacun se munisse d’armes et se protège». Il n’y a aucun secret dans cette ville et tout se sait.

Tout le monde sait pourquoi nous sommes là

Il écrit aussi : «Il faut être méfiant et être sur nos gardes à tout moment.»

Pour se rendre à Alger de Dar Es Salam, mon père passait parfois par Paris où, à plusieurs reprises, il a été suivi par des agents portugais ou des services secrets occidentaux qui voulaient sûrement connaître ses contacts. Une autre fois, il a fait face à une tentative d’enlèvement sur sa personne, en Italie, qui a heureusement échoué, de justesse. Entre 1968 et 1972, mon père participe à plusieurs reprises à des commissions militaires d’évaluation des mouvements de libération au sein du Comité de coordination pour la libération de l’Afrique, le Comité des Onze créé par l’OUA. Il va produire de nombreux rapports détaillés de ses missions d’évaluation : rapport de la commission militaire sur le Frelimo, sur le GRAE (Gouvernement révolutionnaire angolais en exil), sur la Guinée-Bissau, sur la Zanu, etc. Chaque rapport détaillait les difficultés de chaque mouvement, d’ordre politique ou matériel, les moyens de transport, les moyens de communication, l’organisation de la population, les guérilleros, les forces de l’ennemi et les zones libérées. Ils comportaient également des préconisations pour améliorer les aides et les actions en direction de ces différents mouvements.

Pas moins de cinquante rapports, signés de sa propre main, sont la preuve du travail et des efforts apportés par l’Algérie, par l’intermédiaire de ses hommes vaillants et volontaires, souvent au risque de leur vie, pour enseigner l’art de la guérilla à différents mouvements de libération africains. Depuis son indépendance, l’Algérie s’est toujours engagée politiquement, matériellement et financièrement dans le combat mené par les mouvements nationalistes.

Les rapports du colonel Mokhtar Kerkeb en sont la preuve, et montrent l’authenticité de la lutte armée menée durant cette période, notamment par le MPLA. En lisant ses différents rapports, un thème revient très souvent, c’est celui de l’Afrique du Sud et de son régime d’apartheid. Il considère que l’Afrique du Sud est le principal et le plus puissant ennemi de l’Afrique en quête de liberté. Le déclenchement d’une lutte armée en Afrique du Sud obligerait le régime racial de ce pays à retirer ses forces du Mozambique, de l’Angola et de la Rhodésie (aujourd’hui la Zambie et le Zimbabwe), ce qui permettrait d’accélérer à la libération de ces territoires.

En 1969, le rapport du comté des experts militaires, estime que la lutte armée en Afrique australe doit être considérée comme une seule entité, et que l’on ne peut pas dissocier la lutte au Mozambique et en Angola de la lutte en Afrique du Sud et en Rhodésie. De ce fait, une stratégie adaptée est nécessaire entre les mouvements de libération luttant en Angola, au Mozambique, en Rhodésie (qui deviendra indépendant sous le nom de Zambie et de Zimbabwe), en Namibie et en Afrique du Sud. «L’Afrique pleure un juste», c’est en ces termes que Nouredine Djoudi, interprète de Nelson Mandela durant son entraînement militaire par l’ALN, en 1962, et ancien ambassadeur d’Algérie en Afrique du Sud, parle du colonel Mokhtar Kerkeb, au moment de son décès en août 2013. Cet hommage vibrant de M. Djoudi est d’autant significatif qu’il est un homme très respecté, lui aussi, par les responsables africains.

Cet homme de grande noblesse, qui a côtoyé mon père durant ces années de solidarité avec les mouvements de libération africains, raconte que seul le colonel Mokhtar Kerkeb est entré, au risque de sa vie, à l’intérieur des maquis angolais où il a passé de longues semaines. Les photos de ses missions à l’intérieur des zones de combat sont affichées aujourd’hui dans un musée angolais, à la mémoire du premier président de l’Angola libéré, le Dr Agostino Neto. Nouredine Djoudi se souvenait que le président Neto lui avait confié que la présence de mon père parmi les maquisards du MPLA a, non seulement, apporté un souffle de confiance hérité de son passé de moudjahid mais qu’il symbolise à leurs yeux, par sa présence physique sur le terrain, l’engagement total de l’Algérie.

Par Djazia Kerkeb

Fille du colonel Mokhtar Kerkeb


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