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Armée, État profond et hirak

12 mai 2019 à 8 h 48 min

Le mouvement du 22 février n’est nullement un coup de tonnerre dans un ciel serein. Il s’inscrit dans une longue histoire. Il traduit une accumulation de luttes de toute une période répandue dans des milieux sociaux, professionnels, culturels, géographiques et politiques.

Une fois le verrou de la peur sauté, une véritable lame de fond s’est libérée au son de l’ode à la joie. Les différents gouvernements qui se sont succédé depuis l’indépendance ont édicté l’espace public physique comme une «zone interdite aux indigènes», une propriété privée. Toute manifestation publique est perçue comme une atteinte à la sécurité de l’Etat et à la cohésion nationale.

Sans demander d’autorisation aux bureaucrates de service, les Algériens se sont brusquement appropriés physiquement la sphère publique dans une ambiance bon enfant et joyeuse.

Ils sont résolument déterminés à mettre un terme pacifiquement à un système politique archaïque, le bouteflikisme. La «Silmiya» (Révolution pacifique) est un cas d’école. Le bloc au pouvoir sous-tendant l’Etat profond et ses démembrements n’ont pas résisté à la puissance du mouvement social brut. La cohésion du pouvoir s’est rapidement délitée en provoquant une crise majeure menaçant son existence même. Si la revendication «Système, dégage» n’est pas au centre des préoccupations des élites, elle représente, en revanche, pour la rue, la revendication pivotale autour de laquelle gravitent les autres.

Dans la configuration actuelle, la mobilisation horizontale, sans canalisation ni organisation, est la seule force politique capable de changer le rapport de force ambiant pour mettre en marche un processus révolutionnaire. Le mouvement d’action ne pourra pas se transformer en mouvement d’expression politique, tant que l’ensemble des figures les plus abominables du «système Bouteflika» resteront en place. Pour l’opposition autoproclamée, par contre, il faut rapidement transformer cette mobilisation en une autre forme de mobilisation, une mobilisation verticale.

Cette approche, qui est soutenue par la communauté internationale, suppose que les tenants du pouvoir sont prêts à céder partiellement le pouvoir et la décision politique. La génération des réseaux sociaux n’a pas l’air de faire confiance aux élites, pouvoir et opposition institutionnelle. Elle a tiré un grand enseignement de la génération des émeutes, séduite par une démocratie à visage sécuritaire.

L’émergence de l’État profond

Le Congrès de la Soummam, en août 1956, a mis en place un embryon d’Etat national, séculier et civil. Le texte définit le futur Etat comme «une République démocratique et sociale garantissant une véritable égalité entre tous les citoyens d’une même patrie, sans discrimination». Le processus de la mise en place d’un Etat démocratique reposait, comme principe directeur de la lutte, sur la primauté du civil sur le militaire. L’assassinat de l’architecte de cette rencontre a permis aux colonels, comme une force politique conquérante, de rendre ce principe caduc. La militarisation de la lutte de libération et du politique dans la période post-coloniale a consolidé cette orientation.

L’unanimisme de façade du FLN-ALN est rompu dès la première réunion du CNRA qui s’est tenue au Caire en août 1957. Pour atteindre le quorum, des officiers n’ appartenant pas au CNRA sont cooptés, dix colonels sont associés à cette réunion. La primauté du politique sur le militaire est de jure supprimée.

Cette décision a impacté jusqu’à nos jours l’histoire du pays. L’Egypte sous le colonel Abdenasser a mis à mort Abane Ramdane, si ce n’est pas physiquement, du moins politiquement. Il est précisé lors de ce conclave que «le but de la Révolution algérienne demeure l’institution d’une République démocratique et sociale qui ne soit pas en contradiction avec les principes fondamentaux de l’islam». Cette décision constitue le premier coup de force des colonels.

Depuis, le coup de force, militaire, économique, islamique, électoral ou constitutionnel deviendra la méthode privilégiée pour conquérir le pouvoir ou le préserver, au détriment de la transparence et de l’alternance démocratique. Au lendemain des accords du cessez-le-feu, l’armée des frontières, sous la houlette du colonel Houari Boumediène, marche sur Alger et parvient à destituer le GPRA, gouvernement légitime devant assurer la transition politique de l’Algérie indépendante.

Cette armée est baptisée ANP, l’Armée nationale populaire, et s’attribue de la légitimité de la glorieuse armée de libération, l’ALN, une rente révolutionnaire, historique, intarissable. L’ANP sera perçue dans le discours officiel comme le prolongement du combat libérateur, tout en prenant le soin de gommer la lutte politique et diplomatique.

L’indépendance nationale était en réalité beaucoup plus, en opposition au récit national, une victoire politico-diplomatique que militaire. La prise du pouvoir par les colonels marque la fin d’un rêve de tout un peuple, d’une lutte séculière de plus d’un siècle. Cette démarche a trouvé un terrain fertile dans la radicalité du nationalisme algérien, dont le discours était étranger à la langue de la démocratie.

Le groupe des colonels et l’islamisme

L’élimination des opposants dans les premières années de l’indépendance a conduit au putsch du 19 juin 1965, auquel le jeune ministre de la Jeunesse, Abdelaziz Bouteflika, a joué un rôle important dans sa préparation. Le groupe d’Oujda consolide son assise politique et sociale de l’après-échec du coup d’Etat de décembre 1967. L’appareil sécuritaire – armée-SM-police-gendarmerie-services parallèles – allait permettre au régime d’assurer sa pérennité à travers un total maillage des institutions et de la société.

Les programmes de développement et d’industrialisation à partir de 1969 mettent en place une puissante infrastructure soutenant la construction étatique. «Un Etat fort qui survivrait aux hommes et aux événements», telle était la devise de Boumediène et des élites socialistes reconverties en protagonistes de l’économie de bazar sous le règne des généraux militaires. Ce processus est mis en branle au détriment de la promotion de la société civile et du respect des libertés individuelles et collectives.

Au niveau superstructurel, ce puissant appareil sécuritaire repose sur l’arsenal de lois de l’Etat colonial. «Le certificat d’indigence» (pauvreté), institué durant la colonisation, a été exigé en 2019 pour pouvoir bénéficier de l’aide financière, somme toute dérisoire, en lieu et place du couffin de Ramadan.

L’Etat national s’est consolidé au gré des soubresauts de l’islamisme, des revenus pétroliers et de la lutte des clans au sein du bloc social au pouvoir. L’armée parvient sans coup férir à construire son propre Etat en se substituant à la souveraineté populaire. Le puissant discours populiste socialisant idéologique fabriqué a fait un véritable dogme de la parfaite identité entre armée et nation. Il faut attendre les émeutes d’Octobre 1988 pour assister à l’éclatement de ce dogme. Une armée révolutionnaire tira sur de jeunes manifestants en faisant plusieurs centaines de victimes.

L’armée tente aujourd’hui de regagner une certaine légitimité populaire que Abdelaziz Bouteflika a confisquée en achetant une paix sociale reposant sur un immobilisme dévastateur. L’ANP, sous la direction du général Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée, a envahi subrepticement l’espace médiatique depuis la détérioration de l’état de santé de Bouteflika.

Gaïd Salah professe à qui veut l’entendre que son implication directe dans le champ politique vise seulement à «accompagner» le mouvement citoyen pour ne pas sortir du cadre constitutionnel. Il soupçonne que la jeunesse, fer de lance de cette insurrection, n’est pas consciente des véritables enjeux de l’heure. Le peuple est toujours perçu comme un enfant n’ayant pas acquis encore l’âge de raison. Il a besoin d’un tuteur, et pour les esprits militaristes, d’un homme fort, respecté et redouté.

Dans les textes fondamentaux, l’islam est consacré religion de l’Etat, alors que le contexte révolutionnaire de l’époque ne s’y prêtait pas. Les Algériens, qui venaient de montrer au monde entier que leur identité nationale s’est même forgée durant la colonisation, n’avaient pas en réalité besoin d’une loi pour prouver leur religiosité, foi, personnalité. La société, à la fin de la guerre, n’a perdu ni sa personnalité ni ses repères. Bien au contraire, l’identité nationale dans toute sa diversité s’est construite et articulée durant la lutte anti-coloniale que la politique de l’éducation nationale a abîmée et brutalisée au cours du processus de construction de l’Etat profond.

Une politique forcenée de l’arabisation est mise en branle dans un tohu-bohu indescriptible, alors que le bilinguisme était la méthode la plus appropriée pour l’intérêt national. Cette politique n’a pas comme objectif ultime de préparer les Algériens à relever les nouveaux défis. Elle vise en réalité un double objectif. D’une part, cette politique vise la «décolonisation» des esprits acquis à la rationalité cartésienne et aux valeurs occidentales et universelles.

D’autre part, elle vise l’islamisation des générations montantes pour en faire des militants prêts à rebondir à tout moment pour protéger les «constantes nationales». L’enjeu n’est pas donc de former des citoyens en mesure de gérér la cité dans la transparence. L’esprit de délibération est absent des programmes scolaires. Ce système a finalement marginalisé l’ensemble des Algériens. Sans compétence avérée, la jeunesse algérienne dans les années 2000 rencontre de sérieuses difficultés à s’intégrer dans la mondialisation dont l’offre de travail est déjà structurellement limitée. La manne pétrolière a servi à satisfaire l’ego d’un patriarche.

Ce n’est pas un hasard fortuit si le nom d’Ahmed Taleb Ibrahimi, un protagoniste de l’arabisation tous azumits, a circulé dans la Toile pour diriger la transition politique. Aussi, le général Liamine Zeroual, le prédécesseur de Bouteflika. La logique jupitérienne est très prégnante dans le discours officiel et dans les autres. La révolution des technologies de communication a heureusement permis à la nouvelle génération d’être sur le qui-vive, vigilante. Cette révolution l’a propulsée à l’avant-garde du mouvement social mondial.

Le DRS et les réseaux de déstabilisation

En 1958, un ministère du Renseignement est attribué dans le premier GPRA. La fonction policière est incorporée à la fonction politique avant même la naissance de l’Etat indépendant. Ce ministère émerge à la veille du cessez-le-feu comme l’institution la plus importante du GPRA. Il regroupe près de 1500 cadres parmi les plus formés, quand les «ministères civils» n’en comptaient que quelques dizaines.

De jeunes officiers sont envoyés dès la veille de l’indépendance pour une formation spécifique en URSS et Europe de l’Est. La première promotion est formée par le KGB et aura pour nom de code «Tapis rouge». Kasdi Merbah faisait partie de ce groupe, il deviendra le chef de la redoutable SM (Sécurité militaire), de 1962 à 1979 et Mohamed Médiène, alias Toufik, chef du DRS, (Département du renseignement et de la sécurité), de 1990 à 2015.

Les «hommes de l’ombre» seront au cœur de la décision politique dans l’Algérie post-coloniale. Les membres du MALG passent à la postérité sous la dénomination de «Malgaches». Ils restent très influents dans la prise de décision de nos jours, y compris ceux qui se sont reconvertis dans les affaires.

L’histoire des services de sécurité est intimement liée l’évolution du système politique. L’association des «Malgaches» a dénoncé «un système qui a atteint ses limites». Cette dénonciation met en garde les tenants du pouvoir actuel que la lutte des clans risquerait de franchir le Rubicon.

Le DRS est parvenu à s’ériger en un Etat dans l’Etat, un Léviathan. Aucun commis de l’Etat, de quelque secteur soit-il, ne peut être coopté sans que l’enquête d’habilitation effectuée par la police politique lui soit favorable. Sous le règne du parti unique, l’adhésion FLN était en plus exigée pour pouvoir prétendre à une fonction supérieure de l’Etat.

La décision politique est prise par une caste. Contrairement à une idée très répandue dans l’opinion, la décision révolutionnaire prise par le gouvernement Hamrouche n’est pas l’ouverture médiatique. C’est plutôt la dissolution de l’enquête d’habilitation. Son successeur l’a rapidement rétablie comme si les Marsiens ont pris d’assaut le pays.

L’establishment militaro-policier n’a pas pardonné particulièrement à un des leurs d’avoir commis une faute irréparable, semble-t-il. Plusieurs méthodes et techniques sont déployées pour avorter le mouvement populaire : manœuvres, ruses, intimidations, fake news, répression… A la veille de chaque manifestation, la Gendarmerie nationale, corps dépendant de l’ANP, se déploie dans les accès périphériques menant vers Alger. Il semble que les barrages filtrants sont salutaires pour les manifestants, comme si la kalachnikov était plus efficace que la loi. Cette attitude contredit fortement les professions de foi que fait chaque mardi le chef d’état-major de l’ANP.

La lutte entre les différentes fractions de l’Etat profond s’est redéployée activement dans le hirak au lendemain du coup de force du 30 mars 2019. Le comportement de la police à l’égard des manifestations pacifiques a en effet changé depuis la quatrième marche des vendredis. Ce constat s’est confirmé de manière spectaculaire le vendredi 12 avril quand les policiers ont réprimé des manifestants à Alger en usant de gaz lacrymogènes.

La Constitution, dans son article 55, est claire à cet effet. Il y est précisé dans son alinéa 1 que «tout citoyen jouissant de ses droits civils et politiques a le droit de choisir librement le lieu de sa résidence et de circuler sur le territoire national».

Il est aussi énoncé que «toute restriction à ces droits ne peut être ordonnée que pour une durée déterminée, par une décision motivée de l’autorité judiciaire». Les Algériens ne demandent aucune protection singulière, mais seulement l’application de la loi dans toute sa rigueur. «Les forces armées sont motivées par la préservation du régime», estime le Financial Times, «plutôt par le moindre désir de démanteler un système de gouvernance en place depuis l’indépendance de la France en 1962».

Des colonels à la retraite, des chefs de parti, des universitaires, des journalistes défilent pour amplifier le discours contradictoire de l’Etat profond à longueur de journée sur les plateaux de TV et dans les studios des radios. Les médias jouent un rôle crucial dans la transition politique, il serait très difficile de dé-bouteflikinisé ce secteur.

La transition politique et l’ANP

La contre-révolution a infiltré dès le début l’insurrection citoyenne. Les appels anonymes contradictoires sur les réseaux sociaux dénotent clairement que certaines sources sont douteuses. L’ampleur de cette colère salutaire à travers tout territoire national a surpris tout le monde, élites et peuple. Cette fois-ci la protestation populaire n’est pas perçue comme un «chahut de gamins» comme ce fut le cas lors des émeutes d’Octobre 1988, mais comme une force majeur destabilisatrice.

L’Algérie est traversée par une lame de fond régionale depuis une dizaine d’années. La contre-révolution sous la houlette de l’Etat profond est rapidement parvenue à broyer dans un bain de sang le printemps arabe. La Tunisie est l’un des rares pays qui a réussi la transition démocratique.

Cette transition a toutefois permis à l’Etat profond de se redéployer dans les institutions de l’Etat post-Ben Ali et se faire une nouvelle virginité. La Tunisie est aujourd’hui telle que le tissu social risque de partir en lambeaux. La transition politique a été idéologisée en rejetant aux calendes grecques la question socioéconomique. «Dans les révolutions, il y a deux sortes de gens : ceux qui les font et ceux qui en profitent», constate Napoléon Bonaparte.

Le général Khaled Nezzar, ancien ministre de la Défense, qui avait joué un rôle actif dans la cooptation de Abdelaziz Bouteflika en 1999, a révélé que Saïd Bouteflika était prêt pour garder le pouvoir, à décréter l’état de siège. Le général Liamine Zeroual, qui avait quitté le pouvoir par la grande porte en 1998 a refusé d’y revenir par la petite porte. Il n’était pas très intéressé à diriger le coup de force fomenté par «la bande anticonstitutionnelle». Le commandement de l’armée avait pris par la suite à témoin l’opinion que « toute décision prise en dehors du cadre constitutionnel est considérée comme nulle et non avenue».

Gaïd Salah, qui a menacé l’ex-chef du DRS de «mesures fermes», n’a rien entrepris immédiatement contre lui. Un mois plus tard, il lance de nouveau des accusations à son encontre d’avoir provoqué l’insurrection citoyenne. Auparavant, le commandement militaire a offert une sortie honorable à l’ex-président Bouteflika, une démission, alors qu’il était attendu à une destitution, une humiliation.

Sous la forte pression, Saïd Bouteflika et les généraux Toufik et Tartag, deux anciens patrons du DRS, sont finalement arrêtés d’une manière humiliante. Ils sont placés sous mandat de dépôt pour «atteinte à l’autorité de l’Armée» et «complot contre l’autorité de l’Etat». Il y a seulement deux mois de cela, personne n’avait imaginé que ce groupe serait arrêté sans effusion de sang.

Le chef d’état-major de l’ANP a tendance à garder jalousement la clef de la citadelle comme un trophée de guerre. Il persiste en s’opposant à la volonté populaire à faire valoir un constitutionalisme anachronique, un costume taillé sur mesure par l’ancien président. Il s’obstine à organiser l’élection présidentielle le 4 juillet qui est rejetée.

Il est devenu entre-temps l’homme fort de la nouvelle feuille de route, alors que le chef d’Etat par intérim, un apparatchik, fait de la figuration protocolaire. Si, côté cour, l’armée affirme qu’elle protège la révolution pacifique, côté jardin, elle s’attelle à consolider son pouvoir. En un mot, elle joue à merveille son rôle de Janus.

Les militaires dans la région n’ont pas tendance à remettre le pouvoir aux civils. Ils n’ont pas opéré de révolution copernicienne. Le Soudan semble faire exception. Le mouvement populaire, en tirant les enseignements de l’Egypte et des autres expériences, ne s’est pas contenté de la destitution du président Omar El Béchir. Le mouvement a exigé le retour des militaires dans les casernes et a réussi à transférer partiellement le pouvoir politique aux civils.

Les Soudanais ne sont pourtant rentrés chez eux qu’après 5 mois de manifestations populaires. Cette première victoire est beaucoup plus le résultat de la lutte du peuple soudanais sous la direction du Rassemblement des professionnels que du Conseil militaire de transition. L’armée algérienne va-t-elle se retirer du champ politique une fois la «bande anticonstitutionnelle» éliminée et les symboles du bouteflikisme auront disparu, s’interroge le hirak à la veille duRamadhan  ? Si c’est le cas, Gaïd Salah entrera par la grande porte dans l’histoire contemporaine de cette jeune nation, comme ce fut le cas des révolutionnaires qui ont déclenché la lutte armée.

La lutte contre la corruption

Le champ économique offre un autre front des luttes de sérail. La guerre clanique s’est infiltrée dans le dossier le plus sensible du bouteflikisme : la prédation. La justice s’empresse de traiter certains dossiers de corruption et des affaires de dilapidation des deniers publics.

La justice, tant décriée par les Algériens comme l’instrument privilégié du système de hogra, est sortie brutalement de sa torpeur et atonie. Le scénario Khalifa est à craindre. Des magistrats s’activent à traiter certains dossiers, alors qu’il est plus logique de mettre en place une approche plus sereine.

Des mesures conservatoires devraient être prises dans l’immédiat. Ces mesures, en attendant l’installation d’une justice transitionnelle, doivent préserver les biens publics face à l’impunité de la prédation et de la rapine.

Cette justice, animée par une volonté politique, sera en mesure de récupérer un montant équivalent aux revenus pétroliers de toute une année. Cette somme contribuerait inéluctablement à nous mettre à l’abri du scénario vénézuélien qui nous guette.

L’ANEP distribue toujours la publicité selon des règles non écrites, opaques, comme le gouvernement Bedoui l’a reconnu lors du premier Conseil du gouvernement post-Bouteflika. En revanche, une mesure de cette réunion annonce, «l’adoption de la transparence et de l’objectivité dans la distribution de la publicité publique sans exclusion ni discrimination aucune entre l’ensemble des médias publics et privés».

Le monopole de fait de l’ANEP sur la publicité publique, une juridiction contredisant les règles de l’ouverture médiatique, est préservé contre toute attente. Historiquement, tout nouveau pouvoir prétorien lance une campagne de lutte anticorruption pour se crédibiliser. L’Algérie ne fait pas exception.

Le président Bouteflika a déclaré au lendemain de sa cooptation par le cabinet noir que l’Algérie est minée par la corruption et 15 généraux ont fait main basse sur l’économie de bazar. Aujourd’hui, c’est Gaïd Salah qui lance l’opération «mains propres». «J’ai appelé l’appareil de la justice, dans mes interventions précédentes», ordonna Gaïd Salah, «à accélérer la cadence des poursuites judiciaires concernant les affaires de corruption et de dilapidation des deniers publics et de juger tous ceux qui ont pillé l’argent du peuple».

Vingt ans plus tard, il n’ y a pas un seul secteur d’activité qui ne soit pas traversé par des affaires de corruption, malversation et prévarication. Faire sortir les dossiers des tiroirs de certaines officines de l’ombre serait une aventure salutaire. La lutte contre la corruption dans toutes ses formes est l’instrument de sauvegarde de la transition politique ordonnée.

Le tapage médiatique de la lutte anticorruption vise à apaiser la colère populaire. La méthode de cette lutte ne sera pas en mesure d’éradiquer les mécanismes institutionnelles de la prédation. La corruption n’est pas un dysfonctionnement mais une institution-clé, pivotante du système de la prédation. Aucun oligarque ou apparatchik ne peut violer durablement la loi s’il n’est pas couvert par l’Etat profond, bras politique, séculier de l’armée. Les Algériens vivent aujourd’hui un moment historique inédit, privilégié.

Si les forces anticonstitutionnelles et occultes reprennent la main, la «silmiya» reviendra d’ici quelques années, mais ne sera pas sans grande surprise «silmiya» (pacifique). Le chaos s’installera à tout jamais en Algérie, au Maghreb.

 

 

Par Rachid Tlemçani , Professeur des universités

 

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