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Contribution

Après des élections imposées, le soulèvement populaire algérien continuera d’aller à l’assaut d’un système politique militarisé

11 décembre 2019 à 9 h 27 min

Le peuple algérien montre chaque jour que grâce à sa mobilisation il remportera la victoire contre des élections que les tenants du système ont voulu lui imposer, comme un moyen de leur survie.

Sans négliger cette bataille de l’heure qui, de toutes façons, devait être menée pour mieux passer aux batailles suivantes, il est utile de penser aux mobilisations de demain pour concrétiser les objectifs que le peuple s’est fixés depuis février 2019. Mais on ne peut organiser les luttes de l’avenir qu’en regardant l’essentiel du rapport de force actuel.

Où en est-on donc en Algérie plus de 9 mois après le déclenchement du soulèvement populaire de février 2019 ? Des centaines de milliers d’Algériens, dans toutes les régions du pays, continuent de marcher chaque vendredi et chaque mardi pour dire leur rejet du système politique et de ses symboles.

D’autres actions sectorielles se sont multipliées : grèves sectorielles, nationales ou régionales, initiatives de nombreux avocats, d’enseignants, de travailleurs, de personnalités, de partis, de syndicats et de collectifs associatifs acquis aux revendications du peuple, renforcent et alimentent les luttes du peuple pour sa liberté.

Tout indique que malgré les difficultés, la répression et les arrestations le peuple algérien a su trouver la voie et les ressources indispensables pour mener son combat, massivement, pacifiquement, avec détermination, désormais debout, répétant ses objectifs et les complétant patiemment au fur et à mesure que son combat l’exige.

C’est dire que contre un système qui a souvent voulu régner en manipulant les hommes, les régions et les symboles, les acteurs du soulèvement ont réussi à cimenter l’unité nationale et faire renaître l’espoir au sein du peuple.

Comme on le voit, nous commençons l’analyse de la situation politique par une présentation de l’état du soulèvement populaire. C’est que pour examiner la situation politique en Algérie, il convient désormais de regarder d’abord ce qui se passe au sein du peuple. Parce que c’est désormais un peuple en marche pour devenir maître de son destin. C’est dire que le soulèvement populaire a imposé un changement de méthode pour analyser la situation politique en Algérie. Au lieu de supputer ce qui se passe dans les arcanes du pouvoir et donc du commandement militaire, on doit regarder d’abord ce qui se passe au sein du peuple.

C’est que le soulèvement populaire a transformé les données du problème et révolutionné la scène politique. Après plusieurs mois de mobilisation, la jeunesse, suivie par des moins jeunes, des intellectuels et des personnalités a montré une extraordinaire capacité de mobilisation. Les acteurs du soulèvement ont su exprimer les aspirations populaires et trouver les voies qui portent cette vieille espérance : celle de vivre debout dans la liberté et la dignité. Le peuple dès lors clame, le plus souvent en chantant, qu’il a bien compris qu’il doit, quoi qu’il en coûte, agir pour prendre son destin en main. «Système dégage», «Yetnahaou ga3», ou «qu’ils partent tous», «Etat civil et non militaire», «Algérie libre et démocratique» ou encore «Klitou el blad ya serrakine» sont les principales revendications qui résument l’essentiel des objectifs exprimés par le soulèvement populaire.

On a souvent moqué ces objectifs, comme des objectifs peu raisonnables ou irréalisables et menant vers le vide.

Il faut donc redire pour qui veut, de bonne foi, regarder la réalité, qu’il s’agit là d’un véritable projet politique formulé par un peuple en lutte qui indique la direction souhaitée (c’est-à-dire le démantèlement du système autoritaire), un projet politique pour l’avenir, (c’est-à-dire un processus de construction démocratique), et appelle les mesures qui sont indispensables pour traduire dans la vie politique et sociale de telles orientations (c’est-à-dire l’organisation d’une transition démocratique).

Si on veut démanteler le système, il est en effet clair notamment dans la conscience collective que les institutions, les règles, les pratiques et les mécanismes qui ont conduit au désastre doivent être écartés.

Le soulèvement populaire a donc un projet qui est pratiquement un programme politique. «Yetnahaou ga3» n’est qu’une conséquence logique du rejet du système et de la prise de conscience des principaux acteurs du soulèvement indiquant que cette fois le peuple n’acceptera pas des réformes en trompe-l’œil qui ne peuvent aboutir qu’à une démocratie de façade dans laquelle les acteurs apparents sont en réalités téléguidés ou soumis au commandement militaire. «Yetnahaou ga3» complète donc le «départ» ou le démantèlement du système et signifie la dissolution du Parlement, du Conseil constitutionnel et le retrait de tout exercice de pouvoir à ceux qui ont activement soutenu ce système.

On ne voit pas en effet comment engager un processus démocratique fortement revendiqué par des millions de manifestants, en laissant en place les institutions et les responsables du système autoritaire qui ont soutenu ou couvert l’arbitraire, la hogra et la corruption. Non seulement il ne s’agit pas de foncer dans le vide, mais il s’agit d’un programme clair qui permet d’avancer vers la réalisation des aspirations de notre peuple. Le reste doit évidemment être l’affaire de la transition démocratique indispensable, dirigée par de nouveaux visages apparus ou à paraître au cours de cette longue lutte.

Mais personne n’est dupe, cette clarté des objectifs n’empêchera pas les adversaires ou les faux amis du soulèvement d’insister sur l’absence de programme, sur la peur du vide et le blocage de l’économie…

Le soulèvement populaire, comme souvent les combats pour la liberté et la démocratie, a enrichi son programme au fur et à mesure de sa lutte et des difficultés qu’il affronte. Les acteurs du soulèvement populaire réagissent, chaque fois qu’il s’avère nécessaire, aux politiques et à ce que j’appelle le déni des réalités du commandement militaire. Ils font la différence entre, d’un côté, le commandement militaire et, d’un autre côté, l’armée ou les soldats dont ils se déclarent «frères».

Ils appuient la grève des juges quand ils réclament l’indépendance de la justice, parce qu’ils savent pour l’avoir vécu ce que sont les procès qui se règlent par coups de téléphone des «gens» du pouvoir. Mais les acteurs du soulèvement populaire savent aussi voir les limites du Syndicat national des magistrats et de son président, la soumission de nombreux juges, devenus parfois des auxiliaires du système répressif. La lutte pour la liberté fait mûrir les revendications et les capacités pour combattre.

Et pour ne reprendre que la question de l’indépendance de la justice et celle des arrestations arbitraires, les acteurs du soulèvement savent désormais qu’il n’y aura aucun processus sérieux de construction démocratique et de justice digne de ce nom sans une politique de formation des juges aux droits de l’homme et sans le démantèlement des mécanismes qui soumettent la justice et les juges aux détenteurs du pouvoir politique et financier. Les acteurs du soulèvement ouvrent ainsi la voie aux réformes indispensables qui doivent être menées dès le début de la transition démocratique qu’ils réclament désormais très clairement.

Dans des formes établies ou nouvelles qui font leur originalité et leur force, ils montrent ainsi qu’ils ont le savoir-faire politique et ce faisant, ils se préparent au sens de l’Etat.

Chacun peut aujourd’hui observer la diversité des luttes engagées par la jeunesse, les étudiants, les enseignants, les avocats et d’autres professions. Ces luttes en cours approfondissent le projet politique du soulèvement et l’expérience de ses acteurs.

Alors que le débat devrait porter sur les questions relatives au soutien et à l’approfondissement de ces mobilisations, certains, sans autre argument que l’impatience ou la peur, ne cessent de réclamer, du haut de leur tribune, «qu’il faut maintenant des actions décisives pour en finir» ou «qu’il faut que le hirak s’organise».

Ces promoteurs d’actions «fortes» sont souvent de bonne foi. A ceux-là, compagnons de route de ce combat, nous dirons plus loin les leçons que chacun doit tirer du choix de la voie pacifique comme stratégie d’action choisie par le peuple. Jamais le soulèvement populaire n’a promis à personne que la lutte pacifique pour la liberté et la démocratie est à durée déterminée. La vérité, c’est que la mobilisation actuelle ne devrait cesser que lorsque des élections libres, contrôlées par les responsables d’une transition démocratique indépendante des tenants du système, seront organisées.

Grâce notamment à sa capacité de mobilisation sur la durée, le soulèvement populaire a permis de réaliser les clarifications et les décantations qui permettent non seulement d’approfondir ses objectifs mais aussi de clarifier les scènes politiques et sociales, ou en tout cas d’avancer dans cette direction. Je ne dis pas que ce travail est terminé.

La lutte, il faut le redire, avance bien mais elle n’est qu’à ses débuts. Il est désormais clair que le peuple algérien marchera encore durant de très nombreux vendredis… Cela signifie qu’on ne peut pas à la fois soutenir le soulèvement et clamer à chaque étape qu’on ne peut pas s’en remettre aux marches du vendredi. Celles-ci, complétées par les autres formes d’action, sont désormais la marque géniale du mouvement pour la démocratie en Algérie.

La clarification et la décantation continuent. On distingue désormais plus facilement ceux qui veulent vraiment que le système soit démantelé et ceux qui se cachent derrière des qualificatifs prétendus nationalistes et la peur du vide, pour préserver un système sans lequel ils ont peur soit de n’être rien, soit de faire apparaître au grand jour l’immensité des dégâts occasionnés au pays par leur politique et leur gestion.

C’est malheureusement encore le discours que tient le commandement militaire, appuyé par toutes les clientèles historiques ou construites autour de la préservation de leur pouvoir et de leurs intérêts. Tant que le commandement militaire ne reconnaît pas lui-même clairement la réalité notamment en ce qui concerne la nature du système politique, il ne sera pas possible d’avancer vers la satisfaction des revendications portées par le soulèvement du peuple. La balle est donc dans son camp

. C’est la responsabilité des tenants du système de prendre les mesures politiques sérieuses et fortes pour négocier la mise en place d’une période de transition démocratique avec les acteurs du soulèvement populaire. C’est désormais la seule voie pour se hisser à la hauteur de cet extraordinaire soulèvement populaire.

Cette manière de voir signifie que ce n’est pas aux acteurs du soulèvement de faire des concessions en renonçant aux revendications légitimes de démantèlement du système sans la satisfaction desquelles le système autoritaire et sa militarisation perdureront. Surtout, c’est une règle politique élémentaire pour tous ceux qui souhaitent légitimement jouer un rôle dans ce domaine, on ne négocie que lorsque l’adversaire annonce publiquement et prouve sa volonté de changer le système que le peuple rejette. Il ne s’agit pas seulement de sortir de prison des acteurs de la liberté.

Les mesures de libération et les mesures d’ouverture politique sont des préalables à la négociation. Ils ne sont que les éléments premiers qui ouvrent la voie à la négociation. La négociation, elle, a pour premier objectif l’organisation d’une transition démocratique.

C’est cette voie qui doit être publiquement engagée par les décideurs. Cette manière de voir sera d’une importance cruciale après le 12 décembre 2019 parce que les tenants du système tenteront peut-être quelques manœuvres et il conviendra de se départir de tout amateurisme politique, d’autant que le pouvoir algérien est réputé maître dans l’art de la manipulation. Il ne s’agit pas ici de refuser la négociation. Il s’agit de savoir s’y engager et s’entourer des précautions nécessaires pour la mener et des concertations indispensables pour rester fidèles aux revendications du soulèvement.

En face du peuple soulevé, chacun voit bien, désormais plus clairement que jamais, qu’il y a le commandement militaire. Chacun le sait, même lorsqu’on décide de ne pas l’avouer publiquement, le commandement militaire domine le pouvoir politique. Il a, comme nous l’avons écrit il y a déjà plus de 15 ans, «militarisé» le système politique. Il n’apparaît cependant au-devant de la scène que lorsque le système qu’il a construit depuis 1962 est, d’après lui, en danger.

Grâce aux clarifications de la scène politique que nous devons à la mobilisation populaire, chacun ou plutôt tout le peuple, peut voir aujourd’hui, sauf à préférer se réfugier dans le déni de la réalité, que c’est le commandement militaire qui prend les décisions. Il décide d’organiser des élections, précise leur date et les conditions de leur organisation. Il décide de proroger le mandat du chef d’Etat intérimaire après le 9 juillet 2019 en violation de la Constitution à laquelle il se dit attaché, distribue des satisfecit au gouvernement nommé pourtant par le président déchu.

Il demande, lors de la grève des magistrats, «d’aller jusqu’au bout» au ministre de la Justice qui obtempère le lendemain pour «remettre de l’ordre», il décide de fermer la capitale aux citoyens qui veulent y manifester le vendredi, il décide sans loi et en violation de la lettre et de l’esprit de la Constitution que la détention du drapeau amazigh porte atteinte à l’unité ou au drapeau de la nation, montrant ainsi une vision étriquée de la nation et une dangereuse ignorance de l’histoire millénaire de notre pays.

On peut multiplier les exemples d’exercice du pouvoir politique par le commandement militaire. Mais le commandement militaire le nie. Le gouvernant décide de magnifier une Constitution pourtant trop souvent triturée, d’appliquer son article 102 parce qu’il est la voie prétendue royale pour préserver le système.

Comment aller vers une solution politique en préservant un système que le peuple rejette aussi massivement ? Autre déni, autre impasse. Autre méfait d’un système dont on voit chaque jour un peu plus qu’à vouloir le maintenir par la force, les problèmes demeurent ou pourrissent, dégradant du coup les tissus économiques et sociaux et malmenant l’intérêt supérieur de la nation. Les méfaits du système politique, aujourd’hui rejeté par le peuple, ne datent pas des dix ou 20 dernières années. D’une manière ou d’une autre, ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui et ceux qui aspirent à l’exercer demain avec des élections présidentielles si fortement rejetées, ont participé aux méfaits et aux dérives de ce système.

Jamais aucune institution ou autorité n’a manifesté publiquement son opposition, attendant pour certains d’être congédiés pour se proclamer, selon le cas nationaliste, opposant ou même démocrate. Comment dans ces conditions faire confiance à ceux qui ont exercé le pouvoir ou à ceux qui l’exercent encore pour mener les réformes que demande le peuple ? Le déni de la réalité va plus loin.

Le commandement militaire dit qu’il accompagne le «hirak». Mais les acteurs du soulèvement, comme tout observateur, constatent que ceux qui soutiennent activement ses revendications, dans des manifestations pourtant pacifiques, sont jetés en prison.

On dira un jour notre fierté d’avoir connu plusieurs de ces jeunes, filles et garçons, et de les accompagner aujourd’hui encore. Le commandement dit que les revendications du peuple sont légitimes. Ceux qui soutiennent le soulèvement, comme tout observateur, constatent que le système reste entier avec la répression, le contrôle des médias comme aux plus mauvais jours, des remaniements violant la lettre d’une Constitution faite sur mesure et des mouvements massifs de personnels dans différents corps de l’Etat (justice, police, armée, entreprises…) qui semblent poursuivre plus des objectifs de maintien au pouvoir que des objectifs de réformes et d’ouvertures souhaitées.

Le peuple le voit bien, et il le dit clairement, il s’agit de luttes entre clientèles au sein du système. Tout se passe donc comme si les détenteurs du pouvoir tournent le dos à la réalité et aux aspirations populaires largement exprimées. La question inévitable est alors la suivante : comment trouver des solutions aux problèmes politiques réels soulevés par le peuple à propos de la nature et du fonctionnement du système politique, en niant l’existence des problèmes et en ignorant les acteurs dont on reconnaît la légitimité des revendications ?

Même une revendication telle que «Etat civil, non militaire», que même les gouvernements autoritaires font leur depuis des décennies, est rejetée par le chef d’état-major. Ce déni de la réalité et les multiples contradictions qu’il recèle sont-ils le signe d’un système politique déglingué par suite d’une trop longue dérive aggravée par un règne trop longtemps soutenu par le commandement ?

C’est d’ailleurs ce que le peuple chante tous les mardis et tous les vendredis ; «Hier avec Saïd… au vu de tous (Al barah ma3a Saïd, …Aïnani, aïnani…). Chacun sait l’incroyable faculté des peuples de garder en mémoire les faits marquants de l’histoire de leur pays.

Tout indique aujourd’hui que la mobilisation populaire n’a pas d’autre choix que de continuer. Il reste à tenter une analyse en ce qui concerne l’évolution des actions du soulèvement populaire.

D’un côté, le soulèvement populaire réalise une mobilisation jusque-là jamais égalée en Algérie. Il a trouvé la voie qui a su tirer les leçons des échecs passés, c’est-à-dire des révoltes sans suite, des insurrections régionales, ou des luttes vite manipulées. Bref, il a su, tout en utilisant les techniques de notre temps, comprendre les analyses critiques d’opposants prestigieux ou d’intellectuels malheureusement jusque-là isolés ou impuissants. Le peuple désormais veut aller à l’essentiel : changer radicalement le système politique qui est à l’origine d’une oppression devenue insupportable et le remplacer par un système politique démocratique. La voie choisie est tout aussi stratégique ; c’est la voie pacifique.

C’est sur ce qu’implique cette voie pacifique considérée comme une stratégie qu’il est utile de faire quelques observations afin d’éclairer les actions qui peuvent être entreprises demain pour réaliser les objectifs fondamentaux, appuyés par un large consensus populaire : démanteler le système autoritaire pour engager un véritable processus de construction d’un Etat démocratique.

Que signifie alors précisément le choix de la voie pacifique et quelles en sont les conséquences ? La voie pacifique pour contester le pouvoir et réaliser les revendications démocratiques signifie d’abord que les acteurs du soulèvement ont analysé et compris le rapport des forces en présence.

Le peuple n’a pas d’armes. Ses atouts sont la mobilisation massive et durable de tous ceux qui adhèrent aux objectifs poursuivis. C’est qu’en effet aucun pouvoir ne peut durablement gouverner un peuple mobilisé contre lui. La voie pacifique exige donc des acteurs du soulèvement de continuer à convaincre le peuple de la justesse des revendications avancées. C’est ce type de mobilisation que les acteurs du soulèvement ont su obtenir.

Parce que la voie pacifique nécessite l’adhésion de la grande majorité du peuple, les actions envisagées doivent prendre en considération les capacités des populations. Il s’agit d’actions qui tiennent compte de ce que les gens peuvent faire durablement et sans dommages insupportables pour eux. C’est là un champ d’action ouvert aux partis, associations, syndicats, journalistes, avocats et autres.

Il ne s’agit donc pas de passer en force ou de forcer le peuple. Il ne s’agit pas de demander au soulèvement de se structurer. Il s’agit de participer chacun avec ses moyens à la lutte du peuple, non pas seulement pour ce que nous voulons faire, mais pour ce qu’il peut faire. Par exemple, s’agissant d’une grève générale que certains préconisent, il faut se demander non seulement si le peuple la veut, mais aussi s’il peut la réussir.

Il faut donc examiner objectivement les grèves organisées jusque-là, leurs échecs ou leurs succès partiels. Qui peut et sait conduire des grèves ? Evidemment d’abord les syndicalistes. Où en sont les syndicats autonomes dans leur lutte pour l’autonomie et contre les appareils de l’UGTA, largement inféodés au système  ? Réfléchissons au fait que l’UGTA ne joue pas un rôle comparable à celui de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) lors du soulèvement tunisien. Il y a des actions que l’on ne peut mener que si tous les atouts sont réunis pour les réussir parce que certains échecs risquent d’ouvrir la voie à la démobilisation. Or, sans mobilisation le soulèvement s’effrite.

La voie pacifique est par définition une voie qui exige une mobilisation sur la longue durée. Elle ne fait pas mal à la population. Mais il est vrai qu’elle est aussi, en même temps, durablement supportable par les tenants du système. Ajoutons pour ces derniers, pour mieux caractériser leurs décisions, l’absence de vision politique C’est sans doute ce qui explique les politiques des gouvernants aujourd’hui.

C’est aussi ce qui explique les impatiences de certains de nos concitoyens. La voie pacifique exige donc la patience non seulement des acteurs du soulèvement, mais aussi de ceux qui le soutiennent. Aucune action politique ne doit être intempestive, improvisée, en tapant simplement sur la table ou en criant devant un micro. Elle doit être pensée, étudiée. Elle doit tenir compte des possibilités sur le terrain et des capacités des acteurs qui doivent la conduire et la faire partager par les citoyens.

Encore une fois, les luttes pour la liberté et la démocratie passent par le démantèlement des mécanismes du système autoritaire. Elles exigent du temps et de larges rassemblements que le soulèvement populaire conduit aujourd’hui de façon appropriée, pour ainsi dire sans faute. Il revient à celles et ceux qui veulent le soutenir de le considérer non pas comme une arène sur laquelle chacun peut jouer sa partition, mais comme leur boussole grâce à laquelle toutes les forces réellement favorables maintiennent le cap.

Partis et associations, professionnels et intellectuels peuvent être alors autant de ruisseaux qui alimentent le fleuve populaire sans le déranger ou le détourner. La route sera encore longue. Mais il s’agit de la liberté à conquérir pour un meilleur avenir de la jeunesse.

 

 

Par Madjid Benchikh

Professeur émérite, ancien Doyen de la Faculté de droit d’Alger

 



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