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A propos du projet de loi concernant les agresseurs de médecins

09 août 2020 à 9 h 12 min

La récente contribution du professeur Farid Chaoui (El Watan 28 juillet  https://www.elwatan.com/edition/contributions/la-relation-medecin-malade-entre-confiance-defiance-et-violence-28-07-2020  ) à propos du projet de loi concernant les agressions de médecins a suscité de nombreuses réactions, généralement favorables, et cette contribution va dans le sens de ce qui a été très clairement exprimé par son auteur.

Je souhaite apporter ici quelques éléments d’éclairage. Les agressions, verbales ou physiques, ont toujours existé en milieu hospitalier ou ailleurs, dans les institutions publiques de manière anecdotique.

Actuellement, elles sont manifestement exacerbées par la pandémie et son impact psychologique tel qu’on l’observe en situation de catastrophe, et la pandémie est une catastrophe où par définition il y a un afflux massif de traumatisés (ou de malades) et rapidement la demande dépasse largement l’offre, créant une situation de panique qui n’est pas propre à l’Algérie.

A la suite de tremblements de terre, de tsunamis, d’explosions accidentelles ou provoquées, les pouvoirs publics sont vilipendés et ceux qui sont censés les représenter souvent agressés. Ceux qui constituent l’interface entre l’Etat et la population sont injustement pris à partie comme s’ils étaient, eux ou l’Etat, responsables de la catastrophe.

Le professeur Chaoui rappelle à juste titre le type de relation qui existe entre soignants et soignés (et leurs parents) et qui est basée sur la confiance qui peut prévaloir dans les moments les plus difficiles, y compris en période de terrorisme comme j’en rapporte un exemple personnel, vécu à Thénia, à l’ère de la décennie noire et que je raconte dans mon livre Du giron au perron, des poilus aux barbus, Mémoires synaptiques : «Le code de la déontologie dispense le médecin de l’obligation de résultats à la condition de mettre en œuvre ‘‘des soins attentifs, consciencieux et conformes aux données acquises de la science’’.

Ceci protège le médecin dans son travail sans mettre en péril les intérêts du malade comme l’avait prévu le législateur qui avait légiféré selon le principe du bon père de famille. Tous les médecins connaissent cela. Mais les autres ? Qu’en est-il de ceux qui portent des armes ? A Thénia, A. M. était issu d’une famille qui avait contracté des alliances avec toute la contrée.

Il y avait par conséquent des gens discrets et parfaitement fréquentables comme lui, mais il avait, et c’était de notoriété publique, des parents au plus haut sommet de la hiérarchie des groupes terroristes. Un de ses neveux, H.., était employé dans mon équipe. Il était très consciencieux et fort discret. Il m’avait ramené un jour en consultation son oncle qui avait un dossier complet. Il m’avait dit calmement qu’il savait que c’était un cancer du rein droit localement avancé avec embolie dans la veine Cave.

Il y a eu un conseil de famille et tout le monde était au courant de la gravité de la situation. Au nom de tous, il me confiait son oncle afin que je l’opère sur place et qu’ils ne souhaitaient aucune évacuation. Ils avaient entière confiance en moi et s’il y avait quelque complication, c’était à la grâce de Dieu.

Pour les problèmes de sang, ils garantissaient la disponibilité. Je ne pouvais refuser et, le jour ‘‘J’’, j’arrivais à l’hôpital envahi par une foule énorme d’hommes de tous âges qui étaient en attente, organisés par petits groupes disséminés dans les travées de l’hôpital. Dès que je fus garé, le neveu du malade me dit que tout était prêt et que la banque de sang regorgeait de flacons du groupe de son oncle et que de nombreux parents, que je voyais dans les jardins de l’hôpital, étaient du même groupe. Du sang ‘‘sur pied’’ en quelque sorte !

C’était angoissant, parce que durant cinq heures au minimum, j’allais cheminer dans un des environnements vasculaires les plus chauds avec un bout de cancer qui flottait à la jonction de deux grosses veines particulièrement fragiles qu’il fallait extirper en même temps que le monstrueux rein cancéreux. Tout cela devant être exécuté avec une horde qui encerclait le bloc et au sein de laquelle devait se trouver sûrement quelques assassins à la gâchette et au couteau facile.

Cela se passait sans doute dans ma tête, parce que je n’avais ressenti aucune hostilité de la part de cette foule. J’avais réussi à me concentrer sur le seul malade et l’intervention s’était déroulée sans bavures. Le malade eut des suites étonnement simples et avait survécu sans récidive pendant trois ans. Avec, sans doute quelques égorgeurs autour de moi, mais au nom de la confiance (terme qui ne leurs sied guère pourtant) il n’y avait à envisager que du sang pour le malade et non le mien ou celui de mon équipe.»

S’il est tout à fait légitime que la nation récompense ceux de ses enfants qui lui ont fait honneur (combattants de la liberté, combattants du feu, sportifs émérites) et que l’Etat protège certains corps de métiers particulièrement exposés aux agressions (forces de l’ordre, magistrats) parce que justement plus exposés que le reste à ceux qui enfreignent les lois, ils n’en va pas de même pour les services de santé et en particulier les médecins, qui basent leurs soins sur la confiance qui devraient être sous la protection de la loi au même titre que le reste de la population (Lex Omnibus, la loi pour tous) et les institutions ne doivent pas réagir, comme le font certains individus en situation de crise, à l’émotion. Les pouvoirs publics songent à protéger par des lois les médecins.

C’est une excellente chose, à la condition de le faire pour les prémunir, non contre leurs malades, mais contre le déclassement social et la précarité qui guettent ceux parmi eux qui ont choisi le secteur public et en particulier le secteur hospitalo-universitaire où leur salaire mensuel est ponctionné d’une manière conséquente pendant toute leur carrière pour se retrouver démunis à la retraite avec la moitié de ce salaire. La décence m’interdit de citer ceux parmi nos illustres prédécesseurs qui ont terminé leur vie à la limite du supportable. C’est à ce niveau que le pouvoir politique s’honorerait à assurer par des lois justes la dignité des personnes qui ont sacrifié leur vie à la santé de la population.

Décès du professeur Jean Paul Grangaud

Je viens d’apprendre que le professeur Jean-Paul Grangaud vient de tirer sa révérence. JPG pour les intimes, Bouloulou pour les milliers d’enfants qu’il a soignés et dont il avait le regard et le sourire, Gringo pour les spectateurs accidentels de westerns, le «gaucher des 2 pieds» pour ceux qui ont analysé son football et les célèbres troisièmes mi-temps qui ponctuaient des parties aussi interminables qu’acharnées. Après des études brillantes à l’ombre forcément pesante d’un père professeur de biochimie, il était jeune assistant dans cette discipline avec le professeur Bauffatt et il était fier de pouvoir écrire sans consulter ses notes la formule complète du cholestérol.

C’était là l’un des rares moments où il sortait de sa réserve et taquinait, sans aucune exagération, sa légendaire modestie. Il fut un élève admiratif et très motivé de l’immense professeur Aldjia Benallègue avant de se retrouver dans la belle équipe de pédiatrie de Beni Messous dont il fut incontestablement l’un des plus beaux fleurons. Au début des années 80’, j’ai eu le privilège de le côtoyer au quotidien chez moi et à l’hôpital de Aïn Taya aux côtés des professeurs Farid Chaoui, et des regrettés professeurs Souhila Terki et Ghalib Djilali.

Secondé par Salah Kermani, lui aussi récemment disparu, il dirigeait de manière très intelligente son service, ce qui ne l’empêchait pas de jouer son rôle de carabin, à l’anglo-saxonne, c’est-à-dire en pince-sans-rire. Au cours des réunions du conseil médical, obligatoirement fastidieuses, il chahutait souvent de manière très discrète avec son complice Djilali. Son «bêtisier», gros carnet où il notait toutes les stupidités du jour, régulièrement alimenté notamment par un inénarrable DDS aux bourdes légendaires, était un régal qu’il nous faisait partager régulièrement. JPG me faisait souvent raconter ma complicité avec Djilali lorsque celui-ci avait grignoté une partie du service de madame Terki et cela le faisait hurler de rire.

Sa confiance en moi n’était pas pour autant ébranlée puisqu’il m’avait demandé à l’époque d’accompagner son fils Pierre Yves à Reghaïa pour sa demande en mariage. Mission accomplie et trois enfants ont renforcé la panoplie des Grangaud. Durant la décennie noire, JPG, algérien ayant gardé son faciès d’origine (blond aux yeux bleus), était certainement en grand danger dans une région infestée d’égorgeurs. Il était malgré tout resté fidèle à son poste et avait tenu avec obstination à assurer ses gardes.

Le père Dominique, secrétaire de JPG, veillait comme un suricate sur le programme de vaccinations mis en place en allant au besoin en stop, y compris dans les véhicules de la voirie, à la recherche des enfants non encore vaccinés. Surnommé affectueusement le «Père Vert», Dominique était ce religieux en visite chez les moines de Tibhirine qui avait échappé miraculeusement à ce massacre. Cette aventure n’avait pas dissuadé JPG d’exercer son sacerdoce : la pédiatrie.

En tant que DAPM, du CHU «Alger-Est», il n’hésitait pas à traverser «trois émirats et un califat» pour venir me voir à l’hôpital de Thénia et au tout début des années 90’, nous avions, lui et moi, plaidé avec succès le financement de la maternité de Thénia par l’APW de Boumerdès présidée le plus légalement du monde par «Khomeini» qui deviendra l’un des émirs les plus redoutables des GIA.

Chez moi, au cours de cette angoissante période, je lui offrais «du prosélytisme» et il assurait la réciprocité quand il me recevait chez lui, aux côtés de son épouse Marie-France au Paradou dans le salon où trône une fresque gigantesque exécutée par ses enfants représentant une scène bucolique et champêtre avec un troupeau de moutons où un des ovins n’a que deux pattes, l’artiste en herbe ayant été à court de peinture ! Nous nous étions aperçus que le «prosélytisme» avait tendance à diminuer au fur et à mesure que les enfants grandissaient et nous avions conclu que l’expression «prendre de la bouteille» venait sans doute de là.

Plus tard, JPG rejoindra le professeur

Messaoud Zitouni et le docteur Bouzida à l’INSP dans le cadre du Plan cancer et il lui arrivait d’y aller à pied pour y apporter sa toujours féconde contribution avec sa façon de parler saccadée et déterminée et d’évoquer parfois les moments que je viens de retracer. En partant, il nous laisse tous un peu orphelins de lui. A Marie-France, aux enfants et petits-enfants, «Mimine Daoui» présente ses condoléances les plus attristées.

Par le Pr Mustapha Maaoui

Chirurgien (hôpital de Kouba)



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