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A notre ami et collègue, le Professeur Djamel Selmane : Une personne singulière et un authentique nationaliste

14 septembre 2020 à 10 h 00 min

L’hommage que j’ai tant promis à un de mes amis vient à point. Après deux semaines sans nouvelles, il me téléphona, sa voix était très faible, presqu’inaudible et avait une respiration assez bruyante, il me dit en plaisantant : «J’espère que tu as tenu promesse pour l’hommage que tu devais me faire» ; il poursuivit : «Je sais que tu es un homme de parole.»

Il m’annonça qu’il venait de revenir de loin, victime comme des milliers de citoyens et des centaines de médecins de la pandémie Covid-19, il était pendant des jours entre la vie et la mort. A deux, nous avons convenu que l’hommage sera fait de son vivant et j’ai tenu compte du commentaire d’un collègue et ami à propos d’un de nos maîtres, le professeur JPG : «Cet hommage aurait mérité d’être fait, lu et apprécié de son vivant».

Levons le voile et gardons le masque «sans jeu de mots pour l’écriture ni de jeu de ‘‘maux’’ pour la Covid-19» en pareille pénible et difficile période de pandémie.

Il s’agit de celui qui fut notre camarade, puis collègue, confrère et ami en la personne du Pr El Hadj Djamel Selmane.

Il m’a précédé d’une année dans les études de médecine, il est mon aîné de deux ans et demi. Je l’ai connu non pas à la faculté de médecine d’Alger, mais rencontré fortuitement, suite à une panne de sa voiture à l’entrée de ma ville natale, Tizi Ouzou, à l’été 1974, venu pour déposer sa décision d’affectation «faisant fonction d’interne à l’hôpital de Dellys» auprès de la direction de la santé de wilaya de la grande Kabylie dont dépendait à l’époque la circonscription de Dellys.

C’est ainsi que lui avec son camarade et copain, étudiants en 5e de médecine et moi avec deux camarades, les premiers et seuls faisant «fonction d’internes», futurs médecins algériens au sein de cet hôpital de Douéra.

La ville de Dellys n’avait eu auparavant aucun médecin algérien, ni privé ni public, si ce n’est un paramédical qualifié d’adjoint technique de la santé, faisant office de médecin pour toute la ville de Dellys et de ses environs dans un centre de santé. Quant aux médecins de l’hôpital, ce fut l’époque de la collaboration avec les pays dits socialistes venus des pays de l’Est de l’Europe.

Pour rappel à nos collègues orl et à ceux d’autres spécialités, le nom du Dr Fernand Widal est synonyme du syndrome connu de tous les orl. Il est l’auteur de plusieurs découvertes. La population de Dellys peut s’enorgueillir qu’il soit né dans leur ville. Nous étions volontaires et nous étions fiers de porter la blouse de médecin et d’être de jeunes pionniers âgés entre 21 et 25 ans. Le futur Pr

Selmane était le chef d’équipe, droit d’aînesse oblige.

Hasard de l’histoire, 45 ans après, les deux orl installés dans la ville de Dellys étaient pour le premier élève du Pr Selmane, suivi quelques années après par une de mes élèves.

Ce fut, sans travestir l’expression de «l’été indien», l’année 1974 fut pour nous «l’été dellycien», inoubliable par l’expérience professionnelle sur le terrain, par la découverte de la population accueillante et bienveillante et par les moments de détente et de loisir ; Dellys d’alors était une ville côtière coquette et «délicieuse» par ses plages, par sa forêt et son ambiance estivale et ses nombreuses colonies de vacances.
Le Pr Selmane d’alors était un jeune homme dynamique, enthousiaste, de compagnie agréable, ayant fait l’école des scouts, ayant fréquenté l’école coranique et ancien joueur de football, il était à l’écoute et apprécié par ses patients et avenant avec sa population.

Son appréhension linguistique s’est estompée quand il a constaté que la majorité de la population de Dellys parlait, avec un accent propre à la ville, le même arabe dialectal que lui. Notre destin commun allait être scellé pour de longues années. Nous suivîmes le même parcours professionnel, nous nous sommes retrouvés résidents d’orl au sein du même service du chu Parnet pendant le cursus de résidanat, me précédant d’un semestre. Quand bien même.

Une fois le DEMS et la maîtrise acquis, chacun a préféré voler de ses propres ailes. Tout en se positionnant chacun dans une structure hospitalière, nous avons suivi notre parcours universitaire en restant attachés à notre service d’origine et en s’inscrivant chacun pour un sujet de thèse auprès de la faculté de médecine d’Alger après accord de notre maître, le Pr Réda Bensemane, chef de service orl du CHU Nafissa Hamoud (ex-Parnet).

C’est ainsi positionné au service orl et maxillo-facial de l’hôpital de Douéra en qualité de maître-assistant, chef de service intérimaire, il fut le premier élève du service orl de Parnet et le premier orl à l’échelle nationale à soutenir une thèse à partir d’un travail personnel sur les patients opérés dans le service, qu’il a érigé en service universitaire à l’hopital de Douéra d’une pathologie particulière de l’oreille, le «cholesteatome».

Le professeur Selmane m’a servi d’exemple à suivre sur le plan professionnel ; étant positionné au niveau d’une clinique d’orl, la clinique «Avicenne» dépendant du secteur sanitaire universitaire Saadane, j’ai soutenu deux années après lui l’année 1988 une thèse sur «la surdité professionnelle» dont le matériel d’étude concernait les travailleurs de l’usine textile de Draâ Ben Khedda et de ceux de SN Métal, de l’unité sidérurgique de Oued Smar.

Le Pr Selmane, après avoir passé son concours de docent et de professeur, fut nommé chef de service titulaire au niveau du service orl du chu Bab El Oued (Maillot) après la délocalisation vers Aïn Naâdja par les militaires. Il s’est mis à l’œuvre et sans ménager ses efforts il créa, érigea, développa un service des plus et des mieux équipés et forma une équipe de jeunes résidents, dont certains sont devenus maîtres-assistants et ont poursuivi une carrière hospitalo-universitaire.

C’est ainsi qu’il acquit une instrumentation et un équipement de technologie des plus modernes, pour ne citer que les microscopes opératoires des plus performants, les appareils laser pour les pathologies laryngées, nasales et de l’oreille, les instruments de micro-otoneurologie. Il était à cheval pour l’acquisition des moyens existant en Europe et il était exigeant à les avoir dans son propre service.

Il voulait être de niveau international et être compétitif et éviter les transferts des patients à l’étranger, en particulier en France.
Il faut dire qu’il avait des relations haut placées grâce à certains responsables politiques qu’il traitait et qu’il sollicitait dans l’intérêt de son service et des patients algériens.

J’avoue qu’il a toujours voulu avoir les mêmes moyens des pays développés et qu’il avait l’esprit nationaliste pour ne pas accepter d’être d’un niveau inférieur à l’ancienne puissance coloniale. Il préférait la médecine des pays anglo-saxons et germaniques qu’à celle de la France, elle-même reconnaissant la valeur des recherches scientifiques et leurs découvertes publiées dans des revues anglo-saxonnes. N’est-ce pas que le congrès mondial d’orl et ccf se fait exclusivement en langue anglaise où le français est interdit ?

Il se plaisait à juste titre de me rappeler qu’il fut le premier à introduire l’endoscopie naso-sinusienne et qu’il était le pionnier dans la chirurgie endoscopique des pathologies du nez et des sinus. Il a également introduit la chirurgie endoscopique de l’oreille moyenne.
Parallèlement, il dirigea plusieurs travaux de recherche, dits travaux de recherche clinique à partir des nouvelles techniques introduites dans son service. C’est ainsi que quatre thèses furent soutenues par quatre de ses assistants, dont l’une sur la pathologie du nez appelée «Polypose naso sinusienne».

La deuxième thèse a concerné une pathologie laryngée intitulée «Traitement au laser CO2 des lésions tumorales». La troisième sur «la diplégie laryngée (paralysie d’une corde vocale)» et la quatrième sur «la nouvelle technique chirurgicale du cholesteatome par voie endoscopique» qui fut, 32 ans auparavant, son sujet de thèse mais avec un équipement technologique des plus modernes. Il évoluait dans son service avec le développement et le progrès de la spécialité et la prise en charge adéquate après une formation spécifique adaptée aux nouvelles techniques de ses assistants. Il dirigera une cinquième thèse soutenue publiquement sur «les complications méningo-encéphaliques des otites moyennes chroniques cholesteatomateuses.

Il allait de soi que chaque service hospitalo-universitaire adoptait la même méthodologie de formation théorique et pratique qui ne déroge pas aux règles universelles, à savoir la coopération internationale en invitant des experts étrangers quelle que soit leur nationalité pour prodiguer des cours pratiques et des démonstrations chirurgicales dans un but de former les membres de l’équipe, perfectionner et échanger avec ceux qui se sont initiés à la technique, c’est le cas de deux cours successifs sur la chirurgie endoscopique naso-sinusienne au service orl du CHU Beni Messous par un expert égyptien, le Pr Réda Kamel, qui de la salle du bloc opératoire transmettait à l’amphithéâtre les interventions chirurgicales en live aux orl présents, où le Pr Selmane échangeait et animait les débats.

C’est aussi le cas de le dire, «la formation des formateurs», formule universelle qui ne peut porter à équivoque. Le Pr Selmane a participé activement à la seule et unique formation euro-méditerranéenne, dite Tempus IV, par visioconférence que nous avions eu l’honneur d’organiser et de diriger avec un programme théorique et pratique de 18 mois intitulé «L’oto-neurochirurgie et la pathologie de la base du crâne» avec sept pays du pourtour méditerranéen sanctionné par un diplôme inter-universitaire cosigné par le recteur de l’université d’Alger et le président de l’université d’Aix-en-Provence .

Le Pr Selmane m’a fait l’honneur de me choisir trois fois président de jury de thèse sur les cinq qu’il a dirigées. Réciprocité oblige, il fut désigné quatre fois président de quatre des dix thèses que j’ai dirigées.

Il fut aussi une dizaine de fois président de jury de thèse et pour l’anecdote, cas unique dans les annales de la médecine, il présida le premier jury de thèse d’une mère, et une vingtaine d’années après son dernier jury de thèse celle du fils de cette dernière.

Le Pr Selmane n’était pas seulement chef de service, il a occupé plusieurs autres fonctions universitaires, pour ne citer que les fonctions de président du Comité pédagogique régional d’orl, président du Comité pédagogique national durant plusieurs mandats. Il était enseignant du module d’orl des étudiants en psycho-orthophonie au niveau de l’université de sociologie et des sciences humaines de l’université de Bouzaréah. Il a contribué à la confection de programmes thématiques au sein de la faculté de sciences biologiques de l’université de Bab Ezzouar.

Il était aussi expert au niveau des équivalences des diplômes de DEMS au niveau du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. Il a accordé une dizaine de diplômes équivalents de DEMS après études de dossiers à des CES d’orl à des Algériens ayant fait leur première post-graduation à l’étranger.

Sur le plan santé, il fut pendant des années expert en médicaments et président du Comité de spécialité orl et ccf.
Il fut membre fondateur, puis président de la Société savante orl et ccf pendant deux mandats.

Il fut désigné à plusieurs reprises président de jury dans tous les examens de la spécialité pour ne citer que les principaux, DEMS, de maîtrise, de thèses, de docent, de professorat, de chefferie de service. Il a expertisé plus d’une dizaine de projets de thèses de DESM d’orl et ccf.

Il m’a toujours avoué qu’il a refusé à cinq reprises le poste de ministre, prétextant diplomatiquement «de rester au chevet de ses patients», mais le hasard, décidément, a voulu que son successeur au poste de chefferie de service orl de BEO fut, d’une part, originaire de la ville de Dellys, premier poste de médecin du Pr Selmane et, d’autre part, désigné ministre de la Santé et de la Réforme hospitalière, n’est-ce pas que la politique après la cinquième fois a fini par triompher sur un professeur en médecine, de surcroît chef de service orl de BEO quels que soient son nom et son origine.

Je ne pouvais que saluer sa simplicité, sa modestie d’homme et son éthique et sa déontologie de professeur en médecine, de clinicien et de chirurgien ambidextre (travaillant et opérant adroitement de ses deux mains).

Le Pr Selmane étant aussi un bon musulman pratiquant, il avait accompli plusieurs missions médicales dans le cadre du cinquième pilier de l’islam. Il ne cessait d’encourager ses collègues et ses amis quant à la pratique religieuse, comme il ne cessait de les encourager pour prendre la direction d’un grand service universitaire ; n’est-ce pas lui qui m’a suggéré à maintes reprises de monter à Beni Messous pour développer l’activité chirurgicale ?

Le professeur Selmane avait une personnalité singulière et un esprit nationaliste et patriotique hérités de sa famille révolutionnaire marquée par son enfance pendant la guerre. Il avait de qui tenir, deux frères moudjahidine dont un chahid mort aux maquis dans la wilaya III historique. Etonnante similitude, deux de mes frères sont moudjahidine dont un est mort au maquis dans notre même grande région de Kabylie historique, la wilaya III, les deux n’avaient que 20 ans.

Nos familles respectives, quand bien originaires de deux villes et de régions différentes, partageaient les mêmes valeurs socio-culturelles algériennes et religieuses musulmanes, ont mené le même combat et ont subi les mêmes affres du colonialisme.

Nous avons de nombreux points communs, nous avons suivi deux parcours semblables, école primaire, collège, lycée ; nous avons rejoint la même faculté de médecine et le même service orl, nous avons occupé les mêmes postes au sein des chu et les mêmes prérogatives dans les instances scientifiques et universitaires.

Je souhaite à mon collègue, mon confrère, mon ami et frère, le Pr El Hadj Djamel Selmane, un prompt rétablissement suite à sa grave maladie de Covid-19, une longue vie et de profiter au maximum de sa future retraite entouré de l’affection de sa femme, de ses enfants et petits-enfants .

Que tous ses anciens élèves lui témoignent leur reconnaissance et lui apportent leur soutien en ce moment difficile qu’il traverse.O. Z.

Par le professeur  Omar Zemirli

Service URL et CCF, CHU Beni Messous



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