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dimanche, 05 juillet, 2020
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A l’origine de la société du risque

26 mai 2020 à 9 h 11 min

La financiarisation de l’économie mondiale a défié violemment la nature. Celle-ci a été profondément transformée pour aboutir, sans souci de l’Autre, sans respect pour nos corps, à un mode de vie qui se veut uniforme et standardisé, par souci de gains financiers.

Nous souhaitons montrer que le mode de vie, loin d’être un a priori naturel, représente une construction politique et économique qui transforme en permanence les fondements de la société. Dans son ouvrage Société malade de sa gestion, Vincent de Gaulejac (2005), sociologue clinicien français, indique tous les risques d’un mode de vie dont l’origine est à situer «dans une certaine conception managériale qui a des effets délétères sur les fondements mêmes de ce qui fait société et des conséquences pathogènes sur les individus qui la composent».

Pour que l’alimentation produite soit la plus rentable possible, les entreprises multinationales ont opté de façon délibérée pour une industrialisation forcenée de l’agriculture et de l’élevage. Tout est de l’ordre de l’urgence capitalistique pour façonner un ordre économique qui efface tout rapport apaisé entre l’homme et la nature. «Plus nous déforesterons pour développer la production des ressources (soja ou palmiers à huile en tête actuellement), plus nous serons en contact avec les microbes naturels. Nous avons lancé en tant que civilisation moderne, au sortir de la Seconde Guerre mondiale et dans les années qui ont suivi, un énorme boomerang qui nous revient aujourd’hui à la figure, et avons collégialement oublié que nous sommes responsables de son lancement.» (Guégan, 2020). C’est à force de détruire sans souci écologique la nature et notamment les cycles naturels des micro-organismes que le risque de contracter des maladies infectieuses devient une réalité dramatique, comme celle que nous vivons avec la Covid-19.

La construction du risque

On doit la réflexion la plus aboutie sur la «société du risque» au sociologue allemand Ulrich Beck (1986). Il montre le peu d’importance accordé aux multiples dangers qui s’ancrent profondément dans la société capitaliste. Les forces de production ont perdu leur innocence dans la logique réflexive des processus de modernisation. La production du risque jette une ombre toujours plus dense sur le gain du pouvoir que représente le «progrès» technique et économique.

Le risque est indissociable du fonctionnement de l’économie capitaliste. Celle-ci a besoin de se mouvoir dans le risque. Il est intrinsèque à sa reproduction à l’identique. La course folle vers le consumérisme ne pouvait qu’aboutir à «un système en instabilité chronique structurellement exposé au risque» (Bourdieu, 2001).

Les intérêts particuliers dominants priment sur le principe de précaution de santé. Rappelons-nous les affaires de l’amiante, du sang contaminé, etc. Elles ont révélé que l’ordre politico-économique primait sur la santé des personnes. La société du risque s’est ainsi normalisée dans le monde. Les contestations de cet ordre précaire et incertain sont restées vaines. Elles surviennent au moment des crises sanitaires à l’origine de milliers de morts, dévoilant ses profondes injustices humaines et sociales. Les réaménagements marginaux n’ont pas effacé ses fondements focalisés sur l’accélération aveugle du profit comme une fin en soi.

Les savoirs au service d’un marché mondialisé

La société du risque est soutenue par la production de savoirs peu innocents. Malgré les progrès considérables de la science, la «chaîne de production des savoirs s’est industrialisée», (Laval, 2009), pour être au service d’un marché mondialisé, faisant peu de cas des contraintes sociétales (alimentation, réchauffement climatique, risques environnementaux, etc.). L’intégration excessive des savoirs au sein de l’ordre mondial favorise des contournements qui effacent «l’éthique de conviction», selon le propos du sociologue allemand Max Weber. Les connivences scientifiques avec l’ordre social dominant ne sont donc pas rares.

Elles contribuent à l’accroissement des profits des sociétés multinationales. «La science devient de plus en plus nécessaire mais de moins en moins suffisante à l’élaboration d’une définition socialement établie de la vérité» (Beck, 1986). Dans les sociétés productivistes, il s’agit de faire fi des dangers d’une exploitation outrancière de la nature et de notre santé devenue un marché mondialisé très porteur financièrement (Rainnohra, Burnier, 2001).

Le risque «est aujourd’hui un pivot autour duquel s’articulent des discours, des pratiques professionnelles et institutionnelles, des politiques publiques, des relations internationales et, au-delà, une façon de penser le social et le politique» (Boudia, 2011). Du fait de ses interprétations multiples, il est aisé de diluer la responsabilité du politique, en jouant sur le tout indéfini («nous sommes tous responsables de ce qui nous arrive»).

Les acteurs idéologiques et économiques ont cette capacité, du fait de leurs ressources financières et cognitives, d’enclencher médiatiquement un processus de culpabilisation des personnes stigmatisées comme les seules «responsables» de leur santé. En conséquence, la personne est présentée de façon fictive comme un «entrepreneur» de sa vie sociale. Jouant sur les évidences puissantes («il fallait qu’il prenne soin de lui»), sur ce qui va de soi («il mange trop»), aboutissant à opposer de façon trop dichotomique et simpliste les mots «inconscient» et «conscient».

A partir de toutes ces considérations morales puissantes, se voulant incontournables, normalisées dans la société centrée sur l’Individu, seul responsable de sa vie, on assiste à l’occultation de l’engrenage politique et économique qui travaille en profondeur les vies sociales respectives des personnes.

La rentabilité à tout prix

La société marchande dominée par l’argent a tout à gagner pour reproduire sans cesse et sans relâche un mode de vie porteur de privilèges multiples pour une minorité, quitte à dénaturer la nature, en violant les terres agricoles, en construisant des sites industriels et des logements en série, sans se soucier des retombées graves sur la santé des humains. Le management dit «moderne», tant vanté par ses concepteurs, a montré ses limites, en contribuant au suicide des personnes stressées face aux difficultés d’atteindre les objectifs assignés par certains responsables des entreprises multinationales (De Gaulejac, 2005).

Le capitalisme financier ressurgit dans les différentes crises pour affiner ses stratégies qui lui permettent de se réadapter sans cesse, en maintenant le même cap centré sur le profit (Boltanski, Chiapello, 2000). Il a, par exemple, réussi à substituer aux anciennes hiérarchies socioprofessionnelles rigides, le mot magique de projet professionnel. Tout en donnant l’illusion d’une «autonomie» aux membres du projet, il recentre la préoccupation ultime sur le piège de la folle rentabilité articulée à une flexibilité insidieuse du travail enchaîné à l’atteinte des objectifs qu’il faut impérieusement atteindre, faisant peu de cas des risques psychosociaux, producteurs de souffrance et d’injustice au travail (Dejours, 1998).

La survalorisation sociale du statut de consommateur avide de mille et un produits est favorisée par une publicité féroce et hégémonique qui intègre nos espaces privés, faisant du consumérisme une option irréfutable. Il s’agit de rester des sujets obéissants, accommodants et surtout disciplinés, qui n’interrogent pas le fondement de nos sociétés. «Malgré les tentatives de donner une morale au capitalisme, la finance et l’éthique semblent inconciliables. La croissance entraîne des régressions sociales et des violences brutales.» (De Gaulejac, 2005).

Faire peu cas du mal-être social et politique

L’ordre politique et moral a produit de l’infantilisation. Elle est nourrie quotidiennement par ses acteurs dominants qui activent leurs relais sociaux, médiatiques et culturels. L’objectif est d’opérer à une inversion de la notion de responsabilité.

En effet, à y regarder de près, il s’agit de considérer la personne comme un enfant pour lui inculquer de façon mensongère, pour lui, mais sans lui, d’être responsable dans sa vie sociale. Mais on oublie sciemment tous les méfaits causés par «l’irresponsabilité» des acteurs politiques et économiques dominants. Ils ont souvent agi dans le mépris à l’égard des populations, les laissant livrées à elles-mêmes. «Bled ralia (le pays est déserté)», disent les gens dans notre pays. Le politique comme forme d’institution de la société (Mouffe, 2016) n’a jamais pris la peine de reconnaître et de considérer dans toute sa complexité la vie concrète des populations, faisant activer les violences, les ruses et la force pour reproduire l’ordre social !

Comment peut-on vouloir le «bien» de la personne en taisant son histoire sociale et familiale dramatique, ses violences subies, son mal-être sociétal, les injustices au quotidien ? Ce sont pourtant ces éléments qui structurent sa vie sociale. Le politique se construit dans le faire semblant en donnant l’illusion de vouloir le bonheur d’autrui. Les pouvoirs publics mettent en œuvre le «paradoxe» le plus absolu qui leur permet de rester en réalité dans l’opacité la plus totale. «Ne mangez pas trop sucré.

Ce n’est pas bon pour votre santé.» Mais à l’arrière-plan, les responsables politiques ne cessent de mobiliser des ressources importantes (argent, publicité, médias, centres de recherche, etc.) pour produire ou importer à outrance des produits sucrés qui tuent quotidiennement des gens, en raison de l’accroissement des maladies chroniques (diabète, hypertension, cancer, etc.). Les populations s’investissent activement sur ce qui peut être «bon» pour la santé et ce qu’il ne l’est pas, dans une logique de captation des conseils, des prescriptions de médicaments et des produits. Ceci est assuré et encouragé par les acteurs économiques (laboratoires pharmaceutiques, entreprises, etc.).

La marchandisation de la santé est porteuse financièrement. Elle conduit à une médicalisation de plus en plus poussée de la société, pour faire oublier que la cause du mal est loin d’être au niveau du patient (Aïach, Delanoë, 1998).

La normalisation politique du mode de vie est une imposition sociale et économique. Elle prend corps à la fois dans un déterminisme idéologique («c’est comme cela, on n’y peut rien») et dans celui de la technologie, en oubliant leurs usages économiques et politiques. L’effet le plus pervers est d’accroître les inégalités sociales dans le monde, en rejetant à la marge les populations les plus vulnérables. A contrario, les puissants de ce monde continuent à s’approprier de façon injuste les multiples privilèges dans une société à risque fabriquée qui ne cesse de se reproduire à l’identique.

 

Par Mohamed Mebtoul  , Sociologue

 

 

Références bibliographiques

Aïach, Delanoë, 1998, L’ère de la médicalisation, Paris, Anthropos.
Beck U.,1986, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Aubier.
Boltanski L., Chiapello E., 2000, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris Gallimard
Boudia S., 2011, «Risque et société du risque», in Collège national des enseignants de sciences humaines et sociales en médecine (dir.), Sciences humaines, médecine et société, Paris, Les belle Lettres, 518-525.
Bourdieu P., 2001, Contre-feux, Paris, Raison d’agir.
De Gaulejac V., 2005, La société malade de la gestion, Paris, Le Seuil.
Dejours C., 1998, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Paris, Le Seuil.
Guégan J. F., 2020, «L’origine des infections humaines ou parasitaires trouve son source dans les éléments naturels», journal El Watan, jeudi 26 mars, p.13.
Laval C., 2009, «Les nouvelles usines du savoir du capitalisme universitaire». La Découverte, Revue Mauss, n°33.
Mebtoul M., 2019, «La science asservie», in le journal Quotidien d’Oran, 20 mai.
Mouffe C., 2016, L’illusion du consensus, Paris, Albin Michel.
Rainnhora J. D., Burnier M. J., 2001, (sous la direction), La santé au risque du marché. Incertitudes à l’aube du XXIe siècle, Paris, PUF.



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