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5 Juillet 1962 – 5 juillet 2019 : La citoyenneté, l’identité et la Révolution : Histoire et mémoire, ciment de la révolution démocratique

09 juillet 2019 à 9 h 00 min

La célébration de l’indépendance en période révolutionnaire est un moment unique dans l’histoire d’une nation. C’est toute la dialectique de la crise de l’Etat, née du coup de force contre le théoricien de la Révolution libératrice, Abane Ramdane, à l’été 1957, qui s’affirme avec autant plus d’acuité. Depuis le 22 février.

La rue algérienne est désormais dépositaire d’un mode d’expression souverain inédit. A travers les suffrages des vendredis, les manifestations massives s’inscrivent dans la lignée de la démocratie directe athénienne, théorisée par Rousseau. Le 20e vendredi -la symbolique est on ne peut plus historique-, des millions d’Algériens ont investi les artères du pays. Quoi de plus démocratique, de pacifique et de généreux qu’une telle démonstration joyeuse, unanime et soudée ?

Le contexte de la célébration nationale invite à clarifier un acquis constitutionnel. Aux antipodes de toute concurrence avec l’emblème national, signe d’unité nord-africaine, conçu dans la clandestinité durant les années 70, propulsé par l’Académie berbère et la mouvance d’avril 80, le drapeau amazigh a été rapidement adopté par les autres régions berbérophones d’Afrique du Nord, irriguant les meetings, les rencontres culturelles, envahissant l’euphorie des stades du monde. La culture, la langue, la mémoire sont assumées. Célébrées.

Depuis la crise de 1949, le sentiment anti- berbère s’est accompagné de réactions de mystification, de diabolisation de la conscience collective. Le subterfuge est rodé, mais promis à son effet contraire. Le front culturel de réappropriation identitaire finira par la constitutionnalisation du fait amazigh. Et la consécration de sa dimension millénaire. Unificatrice. Intangible.

Sens et signification de l’emblème nord-africain

Les militants de la cause identitaire sont indélébilement marqués par les années de Lambèse, la traque de la langue prohibée et de tout signe distinctif de l’identité amazighe.

Son sens authentiquement démocratique, c’est d’abord l’idée du combat pacifique, opposé à la terreur et la violence, initié par les vétérans de Tafsut imazighen. Signe de filiation générationnelle : la lutte pacifique et disciplinée est la caractéristique première de la révolution en cours.

Les 24 détenus d’avril 80 encouraient de lourdes peines. C’est sous l’effet de l’immense mobilisation populaire, déterminée, que les prisonniers d’opinion seront libérés.

Le drapeau amazigh brandi à côté de l’emblème national marque la victoire heureuse de la tolérance, une audacieuse utopie : l’union des peuples de l’Afrique du Nord. Telle valeur transnationale n’est d’ailleurs pas unique. L’Union européenne, l’Union des nations sud-américaines sont des exemples à méditer.

Qui plus est, l’emblème flottant de Siwa, jusqu’aux Îles Canaries, est saisissant de par ses couleurs. Le bleu représentant la mer, le vert faisant référence à la vie et le jaune illustrant l’immensité du désert. Le tout barré par le «Z» en tifinagh : rouge sang symbolisant la langue, la liberté des hommes. La fraternité. Et le sacrifice des martyrs de la libre pensée, des causes justes et inabouties : Benaï Ouali, Amar Ould Hamouda, Mbarek Aït Menguellet…

Charge historique et non des moindres: L’union des peuples d’Afrique du Nord fait par ailleurs partie intégrante des objectifs que s’est assignés la plateforme de la Soummam. Extrait : «L’Algérie libre et indépendante… développera sur des bases nouvelles l’unité et la fraternité de la nation algérienne, dont la naissance fera rayonner sa resplendissante originalité. Mais les Algériens ne laisseront jamais leur culte de la patrie, sentiment noble et généreux, dégénérer en un nationalisme chauvin, étroit et aveugle. C’est pourquoi ils sont en même temps les Nord-Africains sincères, attachés, avec passion et clairvoyance, à la solidarité naturelle et nécessaire des trois pays du Maghreb. L’Afrique du Nord est un tout par : la géographie, l’histoire, la langue, la civilisation et le devenir. Cette solidarité doit donc se traduire naturellement dans la création d’une fédération des trois Etats nord-africains.»

L’adoption par les régions du pays du drapeau amazigh achève un anathème historique : tamazight consolide autant qu’elle enrichit la cohésion nationale. D’autant que les combats portés par la cause berbère se confondent avec l’exigence démocratique  : les droits de l’homme, l’égalité hommes-femmes, les libertés individuelles et collectives, la référence aux fondements de l’Etat soummamien : Etat démocratique civil, laïc, social, structuré sur la base des spécificités régionales.

Il est désormais établi, à travers le monde, que l’admission des pluralités linguistiques et socioculturelles, sur le fondement du droit à la différence, norme universelle, l’apaisement de la collectivité s’est avéré pérenne, source d’épanouissement et de stabilité. La consécration des éléments de la citoyenneté devient, de fait, le socle de l’émancipation sociale.

Indéniablement, le rêve d’une Algérie tolérante, plurielle, démocratique, résolument moderne et adossée aux standards démocratiques universels, est repris par l’ensemble du territoire. La libération immédiate des détenus de la révolution citoyenne est l’expression unanime de la rue, de la presse libre, des avocats, des étudiants et des corporations.

In fine, l’exigence du mouvement populaire d’une République démocratique fait désormais de la libération des champs politique, médiatique et judiciaire des préalables immédiats.

Victoire de la mémoire

Les combats historiques qui s’inscrivent dans l’accomplissement des luttes du passé sont voués aux lendemains enchanteurs. La force de la révolution en cours c’est incontestablement la mobilisation massive, pacifique, impertinente et joyeuse. La revendication des origines amazighes et la banalisation de la problématique identitaire signent des acquis historiques de l’Algérie nouvelle.

L’impasse nationale a sclérosé les ressources créatrices depuis 57 ans. La chape de plomb est d’une férocité aliénante, le processus d’édification des libertés et le règne du droit auquel la patrie lorgnait s’est retrouvé étouffé. Brisé. Coupé de ses concepteurs.

Mais le désir de renouveau est, depuis plus de quatre mois, le leitmotiv de la cité. L’insurrection populaire exemplaire a su trouver les ressorts de la résistance face aux manœuvres et pressions intenables.

Vaillant, le peuple du 5 juillet 2019 est unanime et résolu à parachever l’indépendance confisquée dans le sillage de «l’été de la discorde» de 1962. Empêchée, l’Algérie plurielle n’a pu enfanter l’Etat à la mesure des espérances de l’indépendance. Face à l’insondable réflexe de gestion fait d’opacité, la jeunesse, les femmes, le peuple dans la rue ont redonné ses lettres de noblesse aux valeurs de Novembre 1954 : dignité, dévouement, émancipation.

Souveraineté et libertés : conquêtes permanentes

Plus que jamais menacée, la résurrection spectaculaire de la nation est de nouveau face à son destin après le 9 juillet : le maintien de la dynamique nationale dans sa trajectoire vers la démocratie républicaine implique solidarité infaillible et mobilisation intacte.

A l’exemple de l’union nationale autour du cap révolutionnaire tissée par Abane, faisant adhérer toutes les sensibilités du mouvement national au combat libérateur, la mission de la seconde révolution doit se hisser à sa mission historique : réhabiliter la mémoire emprisonnée, libérer l’opinion, instaurer les libertés, reconstruire la confiance, former le dirigeant. Inscrire définitivement l’Algérie de tolérance et de créativité dans le giron de la modernité.

Quand la vitalité de respiration démocratique soulève la collectivité, la tentative autoritaire est, a contrario, génératrice d’unité et d’enthousiasme mobilisateur. Généreux et politiquement averti, le mouvement populaire résolument arraché à la léthargie et au fatalisme, par la force de son caractère pacifique et l’unité de ses rangs, relayé par des propositions de transition aussi innovantes que réalisables, ralliera immanquablement d’autres voix. De nature à amplifier encore plus les forces d’élévation républicaine.

Une dette à l’égard des martyrs de la libération et de la longue nuit de l’avènement démocratique.

Par son élan, la révolution initiée à Kherrata est de la même veine que celle de Novembre 1954 : elle est sa nécessaire composante incarnant la citoyenneté et la liberté. Le visage du destin national qui s’écrit. Celui de la mémoire collective : l’héritage de «l’éternel Jugurtha», les référents symboliques qu’évoque, entre autres, le mois de juin, mois de la République : les jeunes assassinés du Printemps noir, le Rebelle Matoub, le sage Boudiaf, les infatigables marcheurs du 14 juin 2001, les détenus d’opinion de la révolution pacifique…

Depuis Mammeri, l’histoire semble comme figée. Sa prophétie – écho aux turbulences actuelles – résonne terriblement : «Quels que soient les obstacles que l’histoire lui apportera, c’est dans le sens de sa libération que mon peuple – et avec lui les autres – ira. L’ignorance, les préjugés, l’inculture peuvent un instant entraver ce libre mouvement, mais il est sûr que le jour viendra inévitablement où l’on distinguera la vérité de ses faux-semblants. Tout le reste n’est que littérature.»     

 

 

Par Mohammed Kebir 

, Avocat – chargé d’enseignement

[email protected]

 


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