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jeudi, 09 avril, 2020
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19 Mars 1962 : Mars, Dieu de la guerre au péril de la paix

22 mars 2020 à 9 h 00 min

Ce matin à Sidi Fredj, l’histoire revient sur ses pas comme pour effacer la mémoire du débarquement de 1830. Dans la fraicheur humide d’un bois de pins d’Alep, l’emblème national montait sous la garde de deux bataillons des Wilayas 3 et 4. Retour au 19 Mars.

Ce lundi matin, une jeep bondée de paras s’arrête sur les hauteurs de la rue Isabelle Eberhardt du quartier des Ouled Soltane, à Blida. Les soldats armés collent nerveusement une affiche en noir et blanc sur le mur de la maison Mahrez annonçant le cessez-le-feu à partir de midi. La guerre est-elle réellement finie ? Personne n’y croit.

En effet, à quinze minutes de la fin officielle des hostilités, l’infirmier, un des rares Européens à s’aventurer dans ce quartier musulman, est abattu de deux balles dans la tête par un moussebel retardataire qui n’a vu ni l’heure ni l’affiche. Le corps inerte de la victime en manteau noir gisait sur l’escalier, le visage livide, sa trousse médicale près de lui.

Un filet de sang sortait de sa blessure coulait sur les marches. Il était venu au chevet d’une malade. Rien n’est plus dégoutant que la guerre. C’est le règne de la mort de proximité, la terreur, la faim et les misères. La guerre c’est les ruptures, les peurs et les larmes. Une plaie qui alimente le cinéma et la littérature .

Dans la ville, l’OAS frappe dans une ambiance de guerre civile. Une aile de l’hôtel des Finances est détruite par un attentat à l’explosif. On ne s’aventure pas seul dans les rues. Les bruits courent comme une trainée de poudre : «La Main rouge ! La Main rouge.».

Des hommes de l’ALN viennent nous avertir : «Armez-vous de n’importe quoi, surveillez vos maisons, ne dormez pas, assurez la garde à tour de rôle sur les terrasses, si vous êtes attaqués, défendez-vous et mourrez en hommes.»

Je prends mon tour de garde avec une hache à la ceinture. Livreur boulanger chez Botella de la rue d’Alger pour un salaire de 50 francs par semaine j’ai presque 17 ans et l’énorme charge de nourrir une famille de neuf personnes.

Des hommes en civil sont venus chez moi. Ils voulaient la peau du boulanger. J’ai compris qu’ils voulaient la Simca P60 break qui nous sert à livrer. Guidé par l’instinct d’enfant de la guerre, je leur donne les informations utiles sur le lieu de l’embuscade avec une indiscutable sincérité.

Le lendemain, à 5h, je me présente au travail pour charger la P60. Après une petite hésitation je dis à Dédé Bottela : «Non, aujourd’hui on ne livre pas le pain.» Dédé comprend J’ai pris ce gros risque pour sauver la vie d’un homme qui n’avait de religion que le métier de boulanger. Dédé Botella finira sa carrière à Nice et j’étais heureux pour lui. Il avait le sens de l’humour et à chaque cliente il livrait sa blague matinale, souvent salée.

Dans la ville, les professeurs français sont tous partis dans une ambiance de sauve-qui-peut. Sur la place d’Armes, je rencontre M. Doumergue, mon instituteur de l’école Lavigerie, expulsé d’Algérie en 1956 pour ses idées politiques. Il nous avait promis de revenir à l’indépendance. Il a tenu sa promesse.

Les établissements scolaires sont désertés. Les enfants errent dans les rues. Avec deux camarades on ouvre une école dans une écurie rapidement ravalée et équipée grâce au concours des habitants. Notre première école démarre au vieux quartier Cheikh Ben Aïssa, sur les piémonts.

Dans un programme improvisé, on enseigne ce que nous savons. Le français, l’arabe et des chants patriotiques captés et transcrits de Sawt El Djibal clandestin.

L’ambiance est aux festivités. Tous les enfants sont habillés aux couleurs nationales. Dans les rues de la ville, la «force locale» assure une sécurité approximative. Les bruits nous parviennent sur des combats entre l’armée des frontières et l’ALN des wilayas intérieures.

Le sang coule sur les Hauts-Plateaux. La guerre fratricide fait rage. C’est la consternation. Est-ce possible ? On va marcher en ville avec des slogans «Sept ans, ça suffit» et des cris en faveur du «bureau politique». Même si nous n’avions aucune idée sur le sens de ce «bureau politique».

Les Français se cachent ou quittent leurs maisons. La terreur s’abat sur les gens dans une ambiance de naufrage de paix et de festivités violentes. Nous sommes en Mars. Un mois dédié à la guerre selon la mythologie grecque. Et Mars ne veut pas de la Paix.

Le 4 juillet, je me rends à Sidi Fredj avec deux copains pour assister à la levée officielle des couleurs prévue le lendemain, jeudi 5 juillet, par les survivants des Wilayas 3 et 4. Pour le trajet de Blida, on «emprunte» une Dauphine.

Sidi Fredj est une suite de baraques et quelques chalets. On note une flottille de petites embarcations abandonnées sur la plage déserte. La plupart des chalets sont ouverts et déserts. On y entre comme chez nous. A 11h, nous assistons à l’arrivée, à pied, des djounoud en tenue de combat, portant chapeau de brousse et armement hétéroclite. On s’attendait à une foule. A la mesure de l’événement.

Mais nous étions seuls. Quatre adolescents pour un fait historique d’une immense portée symbolique. La marche est ponctuée par un chant patriotique, Sirou fi horm Allah el Mou’îne. Spectacle mémorable. La levée des couleurs se fait dans un silence religieux, ponctué par les sanglots de djounoud émus par la scène surréaliste. L’histoire, ce jour-là, s’est arrêtée à cet endroit comme pour effacer une longue tragédie.

Durant une pause, je discute avec un homme de la Wilaya 3, radieux, souriant. Il s’appelait Si Moh. Le hasard a fait que plus tard, Si Moh sera membre de l’équipe d’un établissement de la jeunesse et des sports à Cheraga, où j’étais en poste de formateur. Nous sommes collègues. Et longtemps, nous évoquons en secret cette rencontre de Sidi Fredj. Si Moh n’a jamais dévoilé son passé dans l’ALN.

A l’école Cheikh Ben Aïssa, Je reçois la visite de deux inspecteurs de l’enseignement. Si Ahmed Khettab  –qui sera le premier sous-préfet de Blida – et un certain Cheikh El Bachir El Ibrahimi. J’ai appris plus tard que les deux personnages appartenaient à l’Association des oulémas. Bien plus tard, le fils de Bachir El Ibrahimi sera «mon» ministre de l’Information et de la Culture.

Les deux hommes restent muets devant notre projet. Ils nous félicitent et nous ordonnent de conduire les enfants dans une vraie école de la République, sur l’avenue des Moulins. Nous avions 300 élèves. Alignés deux à deux, la longue file intègre l’Ecole primaire de Zanqet Nouar. La femme du gardien de l’école était la sœur de Ali Laâma, tombé au combat sur les hauteurs de Blida.

Pour être recruté comme enseignant, il me fallait résoudre un problème d’analyse en langue arabe d’une sourate que me propose l’inspecteur. Ma courte carrière de professeur d’arabe prit fin ce jour-là.

L’essentiel des troupes de la Wilaya 4 n’avait pas rallié les casernes. Leurs forces étaient concentrées à Tamesguida, un cirque de même configuration que le célèbre Dien Bien Phu d’Indochine. C’est le lieu d’anciennes divinités proto-berbères. J’assiste à l’arrestation d’un journaliste étranger, victime de l’espionnite naissante. Il parlait anglais. Terrorisé, il est conduit à pas de course vers le QG.

Après la semaine du 5 juillet, c’est l’apaisement. Abderrahmane Aziz chante Ya Mohamed Mabrouk Alik, alors que Fadila Dzirya donne un récital à Chréa mal couverte contre le froid nocturne. Cheikha Rimiti lance son tube Ya el Harki et Rabah Deriassa fait un tabac avec Hizb Ethouar. Radio Alger diffuse régulièrement une très douce chanson kabyle : A Yemma Aazizen ouretsrou...

Dans la ville, les anciens de la Wilaya 4 roulent en 404 Peugeot, le luxe de l’époque. Les murs sont badigeonnés de messages «Votez OUI». Les femmes et les jeunes filles courent les rues. Libres.

Le voile est jeté à l ‘appel de Ben Bella devant le Forum d’Alger. Dans les mairies, on fait la quête pour le Fonds national de solidarité. Les gens, dans l’enthousiasme, viennent déposer des billets de 10 francs ou un bijou contre un reçu.

Dans cette ambiance, les Algériens découvrent la vie, l’amour, la passion, les sentiments, les lettres échangées dans le secret, la poésie et la valeur des choses simples. Les anciennes blessures cicatrisent vite. Et la mort est déjà loin.



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